Stratégies de défense des agresseurs sexuels en milieu militant – et comment les combattre / Partie 1/3 : Définitions et formation

Ceci est un texte collectif, issu de longues discussions entre militantes féministes d’organisations politiques et de collectifs différents, mais tous ancrés à l’extrême-gauche. Cela ne signifie aucunement que les situations décrites ne se produisent pas dans d’autres cadres. Mais certains ressorts ici exposés sont spécifiques à notre milieu, et il nous faut les exposer pour mieux les combattre.

Les genres employés

Les genres utilisés dans ce texte seront le masculin pour les agresseurs, le féminin pour les victimes. Cela correspond aux statistiques : 9 victimes d’agressions sexuelles et de viols sur 10 sont des femmes, 99 % des agresseurs (on entendra ici l’auteur d’agression(s) sexuelle(s) et/ou de viol(s)) sont des hommes. On parlera ici d’hommes au sens d’hommes cisgenres.

Il ne s’agit pas d’invisibiliser les autres cas qui existent, mais de souligner un fait social, découlant du patriarcat.

Des schémas récurrents

Les stratégies décrites sont celles que nous avons pu observer de façon récurrente dans nos cadres collectifs, lorsqu’est rendue publique une agression sexuelle ou un viol. La récurrence frappante de ces schémas n’est pas un hasard : elle correspond à un comportement social d’agresseur. Le Collectif féministe contre le viol établit également des canevas de comportements et de défense d’agresseurs dans les cas de violences conjugales, de crimes contre des enfants, etc.

Aussi, même si tous les agresseurs ne suivent pas ces stratégies, les personnes qui le font sont très probablement des agresseurs. Consciemment ou non, ils mettent en place des schémas leur permettant l’impunité et la récidive – un agresseur agresse rarement une seule fois.

On pourra nous rétorquer que ces attitudes sont normales et spontanées, et qu’il est donc bien naturel de les retrouver largement. A ceci nous répondrons que nous avons vu des rares cas d’agresseurs réagissant correctement après avoir été confrontés par les victimes, ou après avoir pris connaissance des accusations à leur encontre.

Une réaction correcte c’est, pour commencer :

  • reconnaître les faits,
  • se remettre en question,
  • réagir sans agressivité,
  • se préoccuper du bien-être de la victime, demander de ses nouvelles, chercher à savoir ce qu’elle souhaite,
  • éviter spontanément voire quitter définitivement les lieux et les cadres où la victime pourrait se trouver pour lui laisser sa liberté,
  • ne pas la dénigrer,
  • ne pas se chercher d’excuses, et au contraire lui en présenter.

Dans certains cas, cela va aussi avec la recherche de soins psychologiques pour ne plus reproduire ces comportements. Dans tous les cas, il s’agit de partir de ce que veut la victime, de se préoccuper de son état.

C’est là le trait caractéristique des agresseurs dont nous parlerons ici : l’absence d’empathie pour la victime. Ce trait, aisément repérable dans leur action, doit aussi alerter sur ce qu’il dit de la personnalité de l’agresseur, de la probabilité de véracité de l’accusation, et de sa capacité de récidive.

C’est donc aussi ce qui doit guider notre action. Le fil rouge, pour combattre les stratégies des agresseurs, doit être de respecter la volonté de la victime : ne pas en faire une croisade personnelle même si cela peut être frustrant ou rageant. Outre le fait que cela dépossèderait encore une fois la victime de sa capacité à choisir et à agir, c’est aussi un calcul à court terme : face à ce comportement les prochaines victimes, effrayées de perdre le contrôle, ne parleront pas.

Se former

Afin d’identifier correctement les stratégies des agresseurs, et pour les combattre correctement, il faut un bagage minimal.

Voici quelques éléments de base :

Vocabulaire et notions :

  •                Le vocabulaire : on parle de violences, pas d’abus (cela signifierait que c’est un excès, et non une agression), on n’”avoue” pas un viol, on ne “déclare” pas,  on le rapporte. Les victimes ne produisent pas un “témoignage” mais “un récit des faits”, etc.
  •                Les termes de la loi : une agression sexuelle est un acte à caractère sexuel sans pénétration commis sur la personne d’autrui, par violence, contrainte, menace ou surprise ». Un viol est « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. »
  •                Les mécanismes du traumatisme : notamment la sidération, qui provoque une incapacité à réagir, à se débattre, à protester. C’est un mécanisme de survie, très bien connu des psychologues. Il s’agit pour la victime de survivre, physiquement et psychologiquement, en “bloquant”, en faisant disjoncter ses neurones Cela peut notamment expliquer le très long temps avant de mettre en mots ce qui s’est passé, et cela explique largement qu’il puisse y avoir viols et agressions sexuelles sans que la victime ait dit ”non”.

Sur l’intentionnalité :

  •                La “zone grise” : découlant du paragraphe précédent, il arrive que l’agresseur, mais aussi, plus souvent, son entourage qui ne veut pas couper les ponts, dise qu’il  y a “malentendu”, que la victime n’a pas clairement émis son désaccord, etc. A cela il faut une réponse ferme : quand on n’est pas sûr.e que la personne est consentante, on ne fait rien. De plus, violer quelqu’un prend du temps : les agresseurs ont en réalité très souvent les éléments pour se rendre compte que quelque chose cloche : la personne est inerte, tétanisée, répond de façon mécanique…
  •                Le portrait-robot de l’agresseur : même si la plupart des militant.e.s savent que la majorité des agressions et des viols sont le fait de proches (et non d’un inconnu dans une ruelle sombre) il apparaît toujours compliqué de faire comprendre que les agresseurs sont, la plupart du temps, des “braves types”, très souvent des dirigeants, des gens drôles, sympas… qu’il n’y a que rarement de signaux inquiétants, bref que les agresseurs sont des hommes “comme les autres”. C’est pourtant logique quand on sait que selon les études, c’est un homme sur 5 à un homme sur 3 qui reconnaît avoir violé ou pouvoir le faire, ou y trouve des excuses. Rapportez cela au nombre de militants autour de vous… sans compter que beaucoup en jouent pour pouvoir agresser en toute tranquillité, puisque personne ne croira qu’un mec aussi sympa, féministe, déconstruit, aurait fait une chose pareille !

Les fausses accusations :

Il s’agit ici de l’outil le plus efficace de la culture du viol dans laquelle nous vivons. Le mythe de la fausse accusation de viol fonctionne toujours très bien, y compris dans le milieu militant. Commençons par rappeler une notion très simple : dire qu’un agresseur est peut-être innocent, c’est dire que la victime est peut-être une menteuse.

Quand une victime rapporte l’agression sexuelle ou le viol qu’elle a subi, une dynamique extrêmement violente de mise en doute, de dénigrement, de harcèlement même se met en place de la part de l’agresseur et de ses soutiens (voir plus bas). Ainsi, personne n’a intérêt à dénoncer une fausse agression sexuelle, car la réponse est extrêmement brutale. C’est pourquoi l’écrasante majorité des agressions sexuelles et des viols ne sont pas du tout rapportés par les victimes. Il faut avoir en tête que personne ne dénonce « pour le plaisir », « légèrement », « sans se rendre compte de ce qu’elle fait ». La dénonciation d’un viol ou d’une agression sexuelle est souvent un processus long, un choix difficile. C’est pourquoi brandir l’argument des fausses accusations est si grave – et tellement infondé.

Si on n’a pas de chiffres en France, les études aux Etats-Unis par exemple font ressortir que les fausses accusations de viols seraient de l’ordre de 2 à 8% des plaintes déposées. Or si on observe l’accueil des accusations de viols dans le milieu militant, quasiment toutes – en tout cas une très large majorité – sont soupçonnées de fausseté. On se retrouve donc avec une inversion des chiffres : alors que peut-être 2 à 8% des accusations seraient fausses, c’est à peine le chiffre de celles qui sont crues.

Cela a des conséquences lourdes : si entre 92 et 98% des accusations sont fondées, comment penser qu’un cas de violences sexuelles peut être traité en écoutant les deux versions et en renvoyant dos à dos victime et violeur, en mettant la charge de la preuve sur la victime, en brandissant le principe de présomption d’innocence du violeur, ce qui mécaniquement implique une présomption de mensonge de la victime ? Si 92% à 98% des accusations sont fondées, la logique militante et féministe  devrait bien être la présomption de véracité. C’est un principe central.

Enfin, il s’agit de réaliser la différence de conséquences entre une fausse accusation de viol et le refus de croire une victime de viol réelle. Une fausse accusation entraînera au maximum un relatif ostracisme social (de nombreuses personnes y compris militantes continuent à fréquenter des hommes convaincus de viol ou d’agression sexuelle, et on sait que ça n’a jamais ruiné une carrière….) et une exclusion des organisations dont l’accusé est membre. Cela est certainement difficile à vivre pour la rare minorité de personnes accusées faussement. Mais le risque à prendre, et qui est en pratique bien plus courant, en refusant de croire la victime, c’est également l’ostracisme social, le fait que la victime va quasiment toujours quitter d’elle-même les cadres (organisations, espaces…) que fréquente l’agresseur; mais c’est aussi une violence insoutenable, après avoir réussi à dénoncer l’agression ou le viol, que d’être publiquement estampillée comme menteuse, mythomane, qui a voulu briser la vie d’un homme, etc. De nombreuses victimes ne s’en remettront jamais, adopteront des comportements à risque, etc. Il n’y a pas de choix idéal, mais dans le doute, qui doit toujours profiter à la victime, les conséquences sont bien moins dramatiques pour un homme accusé que pour une femme qui n’est pas crue. 

Par ailleurs, les organisations d’extrême-gauche luttent normalement pour la fin des oppressions en se mettant en principe du côté des personnes dominées dans différents systèmes. Ainsi elles se mettent du côté des travailleuses et travailleurs exploité.e.s, du côté des personnes victimes du racisme, du côté des femmes victimes du systèmes patriarcal. Se mettre du côté de la victime, c’est donc un acte résolument politique.

Lire la suite : Partie 2/3 : Les stratégies des agresseurs

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