“Nous sommes invisibilisé·e·s par la société “ : rencontre avec deux artistes queers biélorusses

Si vous êtes un·e fidèle adepte de la Queer Week, vous savez que Paris bouillonne d’un érotisme transgressif tous les ans à la fin du mois de mars. Expositions, tables rondes, performances, tout le monde artistique, intellectuel et profane queer se retrouve pour célébrer ensemble la pluralité des identités. C’est dans ce contexte que se déroule le festival Session of Tenderness, qui du 15 mars au 4 avril 2018 exposera le travail d’artistes d’Europe de l’est explorant les limites de l’érotisme dans les sociétés post-soviétiques. Zhanna Gladko et Sergey Shabohin, artistes plasticien·ne·s venu·e·s de Bélarus dans le cadre de l’exposition qui se tiendra à la Galerie Treize, ont accepté de discuter du fait d’être un·e artiste queer dans leur pays.

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Zhanna Gladko et Sergey Shabohin, artistes biélorusses.

Votre travail porte en grande partie sur la difficulté d’être visibles en tant qu’homme queer au Bélarus, comme le montre vos projets “Zone de Suppression” et “Peur de Castration”, qui réduisent la communication entre hommes à des petits mots écrits sur les joints du carrelage des toilettes publiques. Comment décririez-vous la situation d’une personne LGBT au Bélarus ?

Sergey Shabohin : « Je travaille sur de nombreux sujets, mais je m’intéresse en particulier à ce qui est caché, ce qui ne rentre pas dans les normes. Pour moi, être queer, c’est exactement ça : une différence, une absence de normes. Et aussi être dissimulé, consciemment ou non, par la société.

Je nous estime un peu chanceux par rapport à nos voisins, dans le sens où en Russie et en Pologne, il y a des lois répressives contre les personnes LGBTQ qui n’existent pas au Bélarus [ndlr: en Russie, vous pouvez faire de la prison pour “propagande homosexuelle en face de mineurs”]. Mais il n’y a pas de lois qui nous légalisent non plus. Nous sommes invisibles pour la société, poussés sur le côté. Il n’y a qu’une seule boîte de nuit gay dans tout le pays, nos évènements se font dans des lieux alternatifs, des sous-sols, des squats, notre identité est cantonnée au privé. Et pour la Marche des Fiertés, on peut toujours rêver… »

A travers une série d’autoportraits qui compose la quasi-totalité de vos travaux, vous exposez directement votre identité aux spectateurs et spectatrices, dont vous ne pouvez connaître les intentions. Y a-t-il des difficultés ou des menaces qui pèsent sur le fait d’être un·e artiste ouvertement queer en Bélarus ?

Zhanna Gladko : « En plus du risque des violences physiques, des menaces et des insultes liées au fait d’être queer dans une société homophobe, il nous est récemment arrivé une histoire que je trouve assez représentative du malaise biélorusse face aux questions LGBTQ.

Nous avions organisé une soirée de lancement d’un magazine culturel queer, dans un lieu privé, réservé aux personnes majeures. La police est arrivée et a contrôlé l’âge de toutes les personnes présentes : tou·te·s les mineur·e·s ont été expulsé·e·s, et un exemplaire du magazine a été ramené au poste de police pour examen. Pourtant, il n’y avait rien de choquant : le plus de nudité était la photo d’un artiste nu dont les parties intimes étaient cachées par des bandes noires.

Il y a également des sujets qu’il est simplement impossible d’aborder : j’ai récemment participé à une exposition qui a pour thème la famille, et on m’a très clairement fait comprendre qu’il était impossible de parler de familles non traditionnelles. Également, je suis régulièrement invitée à participer à des expositions sur les femmes, puisque mon travail porte en grande partie sur la féminité. Et je ne suis pas autorisée à explorer ou élargir ce sujet, j’ai l’impression qu’être femme c’est déjà être queer en soi, c’est tabou. Donc je dois rentrer dans une case et ne pas les dépasser. Cela m’attriste plus qu’autre chose. »

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Affiche du festival Session of Tenderness

Comment un·e artiste queer rencontre-t-iel son public au Bélarus ?

Sergey : « Difficilement, car l’histoire de l’art et de la culture queer est relativement récente au Bélarus. Pour attirer du monde, il nous faut souvent faire participer des artistes européen·ne·s plus établi·e·s à nos expositions, comme récemment Tilda Swinton.

Ce choix a une double raison : il permet de ramener un public plus large, car les thématiques queers sont très populaires dans le milieu intellectuel biélorusse, friands de personnalités étrangères. Mais c’est aussi un moyen de ne pas faire annuler les expositions, parce que les autorités ont peur d’un mauvais coup médiatique si jamais elles outraient un·e artiste international·e. C’est un peu frustrant de devoir faire autant d’efforts pour parvenir à exister, mais il est aussi intéressant de créer une mouvance entre le Bélarus et les autres pays. C’est un mal et un bien à la fois. »

Quelle a été la réaction qui vous a le plus marqué face à l’une de vos oeuvres ?

Zhanna : « Je faisais partie d’une exposition collective en Géorgie. Dans mon travail, j’ai repris l’histoire d’une femme victime de violences conjugales : j’ai posé à côté d’une photo d’elle, maquillée afin de reproduire exactement ses blessures. Il y a une tradition païenne chez nous qui dit que ne pas montrer ses blessures, c’est se protéger du malheur et de la malchance qu’elles pourraient nous apporter. Des féministes qui étaient présentes ont très violemment critiqué ma récupération de l’histoire personnelle de cette femme. C’est intéressant de savoir ce que j’ai le droit de m’approprier en tant qu’artiste, et ce qui est considéré comme trop extrême. »

Sergey : « Après une visite en Pologne, j’avais recréé une des dark room [ndlr : chambre close dans un club où les gens sont libres d’avoir des relations sexuelles] que l’on pouvait retrouver dans des sex clubs gays. C’était simplement un grand cube noir vide, au milieu d’un plus grand cube blanc. Il n’y a pas de dark room en Bélarus, et je voulais parler de cette peur sociétale qu’on a des espaces un peu sales et sombres, inconnus.

Dans le public, il y avait un homme polonais, un ancien prêtre qui avait lui-même visité des clubs similaires. Il m’a dit que cette installation lui rappelait les confessionnaux dans les églises, qui sont des espaces un peu beaux et sacrés, qu’on a peur d’approcher. Et où des choses tout aussi secrètes se déroulent. Il m’a dit qu’on n’était pas si différents.

Festival Session of Tenderness, du 15 mars au 4 avril 2018, à la Galerie Treize, 24 rue Moret, Paris. Organisé par le collectif Q Rators, hébergé par la Queer Week. Des performances se tiendront également au Point Ephémère. 

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