A la rencontre de personnes non binaires

Vous en avez peut-être entendu parler pour la première fois autour de la polémique visant la déclaration d’Arnaud Gauthier-Fawas début juillet 2018 sur le plateau d’Arrêt sur images, peut-être êtes-vous tombé·e dessus durant un débat sur les réseaux sociaux, ou encore dans un article sensationnaliste. Difficile, dans ces conditions, d’avoir une perception pertinente de la question…

Pour mieux comprendre ce que signifie la non-binarité pour les personnes qui la vivent, nous sommes donc allé·e·s à la rencontre de quatre personnes non-binaires et leur avons laissé la parole.

Chacun·e a choisi l’illustration qui accompagne ses réponses.

VOCABULAIRE : 
Non-binaire, nb, enby : personne qui ne s’identifie pas uniquement et pleinement comme homme ni comme femme.
Trans : personne qui ne s’identifie pas au genre auquel elle a été assignée à la naissance.
Cis : personne qui s’identifie au genre auquel elle a été assignée à la naissance. 
Passing : le fait d’être perçu·e comme un homme cis ou une femme cis. 
Enbyphobie : discriminations et violences visant les personnes non-binaires.
Transmisogynie : Forme de transphobie et de misogynie visant les femmes trans. 
TERF (Trans-exclusionary radical feminists) : personnes se revendiquant féministes et excluant les personnes trans du féminisme et de ses espaces.
THS : traitement hormonal de substitution (généralement de la testostérone pour les personnes transmasculines, et des antiandrogènes et des œstrogènes pour les personnes transféminines).

Qu’est-ce que ça veut dire pour toi être non-binaire ? Est-ce que tu te considères comme trans ?

Elliott :

« Pour moi, et ceci ne s’applique qu’à mon ressenti personnel, être non binaire veut tout simplement dire ne se reconnaître dans aucun des deux genres reconnus par la société. Rétrospectivement, je me rends compte que bien que né.e fille et ayant vécu en tant que fille/femme pendant 36 ans, je ne me suis jamais conformé.e aux normes de genres. Jusqu’à l’adolescence, je ne me suis pas vraiment préoccupé.e de ce que signifiait le genre. Je ne faisais pas spécialement attention à mes vêtements et laissait ma mère les choisir : essentiellement des robes et des jupes lorsqu’il fallait sortir – école, supermarché, événements sociaux de tous ordres, à la maison, en vacances ou à la plage, survêtement, shorts ou slip torse nu s’il faisait chaud. Nous étions une bande de copains garçons et filles et je ne me souviens pas que nous nous préoccupions beaucoup des différences de genre.

Ayant grandi à la campagne, qui plus est dans les années 80, les loisirs étaient essentiellement non genrés : construction de cabanes, escapades à vélo, parties de cache-cache. J’ai aussi beaucoup joué aux Barbies chez mes amies qui avaient la chance (à mon avis !) d’avoir tous les meubles, tout autant qu’aux Playmobil pirates et vaisseau spatial de mes cousins quand j’allais chez eux. À l’adolescence, j’ai eu une période rebelle où je m’habillais dans un seul but, sortir du lot. J’empruntais beaucoup à mes idoles de l’époque, Nina Hagen et Madonna. J’ai eu aussi à plusieurs reprises des périodes très masculines, où je ne portais que des Levi’s et des chemises d’homme, le tout chiné chez Emmaüs. J’ai à l’inverse eu des périodes (plus rares et moins longues, essentiellement à l’âge adulte) où j’étais féminine à l’excès, mini-jupes, talons et ongles toujours impeccablement faits. Je ne me suis jamais posé.e de questions sur mon genre à aucune de ces périodes (mais je me souviens que quand on me prenait pour un garçon par mégarde – c’est arrivé plusieurs fois quand j’ai eu les cheveux très courts à l’adolescence – ça me faisait très plaisir).

Une chose qui n’a jamais évolué en revanche, c’est ma détestation envers mes seins. Je me souviens précisément de l’été où ils sont devenus si gros que je ne pouvais plus ne pas porter de soutien-gorge (j’avais 12 ans) et à partir de là, je ne les ai jamais supportés au point de jalouser les femmes qui avaient une poitrine quasi plate (qui elles, quand nous en parlions, rêvaient bien souvent d’avoir la mienne). J’ai eu un moment d’espoir dans la vingtaine quand une copine a fait une réduction mammaire, mais après quelques recherches, j’ai compris que ma poitrine n’était pas assez conséquente pour pouvoir bénéficier d’une telle opération.

Ce n’est qu’à 35 ans qu’une de mes amies, à qui je disais avoir l’impression d’être sexuellement (ou plutôt romantiquement, je me situe sur le spectre de l’asexualité) un homme gay, m’a suggéré de me rapprocher des milieux trans. C’est là que j’ai découvert d’une part la non-binarité, et surtout l’existence d’une opération de masculinisation du torse. Une semaine après, j’achetais un binder et 2 semaines après, je décidais de faire une mammectomie, laquelle a eu lieu 6 mois après. C’est d’ailleurs au cours de ce voyage (je me suis fait opérer aux Etats-Unis) que j’ai décidé de changer de prénom, chose que je n’envisageais pas du tout avant. Lorsque j’ai vu mon torse plat dans le miroir juste après l’intervention (aux USA, ça se fait en ambulatoire, je suis entré.e au bloc à 11h et j’étais de retour à l’hôtel à 18h), je me suis dit que j’avais enfin le corps que j’aurais dû avoir depuis le début. Je n’ai jamais douté de ma décision et n’ai jamais eu besoin de faire le deuil de mes seins, comme j’ai lu que ça avait été le cas pour plusieurs personnes trans/NB.

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Photo fournie par Eliott.

J’ai envisagé de prendre temporairement de la testostérone pour masculiniser mes traits et faire baisser ma voix, mais y ai renoncé car les effets que je ne souhaitais pas étaient bien plus nombreux que ceux que je souhaitais. Par ailleurs, j’ai craint de ne plus aimer mon visage, non que je le trouve particulièrement beau, mais j’y suis habitué.e.

Aujourd’hui : je ne me reconnais ni dans le elle, ni dans le il. Par confort, je laisse les gens utiliser le pronom qui leur convient et par habitude, je me genre moi-même au féminin la plupart du temps.

Quant au concept de genre, je n’ai toujours pas compris de quoi il s’agissait. Pour moi, le genre est surtout un ensemble de « conventions » et comportements sociaux (voire de stéréotypes). J’ai posé la question à des personnes cis et à des personnes trans qui n’ont pas pu m’expliquer pourquoi elles se sentaient correspondre à leur genre assigné, ou justement correspondre au genre opposé. Je ne comprends pas ce qu’est être une femme ou un homme. Je me dis agenre car c’est ce qui me définit le mieux. En revanche, je dois admettre avoir toujours un certain sentiment d’injustice quant au fait de ne pas avoir un corps d’homme et surtout, une force d’homme. Je commence à prendre ma revanche sur ma supposée « faiblesse physique » (c’est ainsi que je me suis toujours vu.e : comme quelqu’un de faible, une vision de moi-même que je sais être fausse, mais dont je n’arrive pas à me défaire) en faisant depuis quelques mois des entraînements de type force athlétique. Mes muscles se développent et je me réapproprie progressivement mon corps, en voyant ce qu’il est capable de faire. Je suis maintenant capable d’apprécier pleinement la chance que j’ai d’avoir un corps valide qui me permet de me mouvoir et qui devient de plus en plus fonctionnel et fort. Même si j’ai encore parfois tendance à le voir comme un élément perturbateur qui ne fait pas toujours ce que je veux, je sais désormais voir tout ce dont il est capable. Au passage, la mammectomie a été, au niveau sportif, une libération. Je me suis toujours senti.e entravé.e par les brassières, physiquement oppressé.e. Désormais, je me sens légèr.e et libre.

Après deux ans de psychothérapie (entamée juste après avoir pris la décision de faire une mammectomie : je voulais être sûr.e de la faire pour les bonnes raisons, de ne pas me tromper et aussi, le fait de n’avoir aucun doute sur la nécessité de cette opération m’angoissait un peu, ayant lu de nombreux témoignages de personnes trans qui doutaient à un moment ou à un autre) et après avoir tordu la question du genre dans tous les sens, je crois être à peu près en paix avec moi-même.

Je ne me considère pas comme trans car dans mon esprit, ce terme implique nécessairement une transition, au sens de passage d’un genre socialement perçu à un autre. Je ne suis certainement pas cis, mais je n’arrive pas à me dire trans. J’ai fait une transition que je qualifierais de partielle. J’ai fait une mammectomie (qui n’a absolument pas changé la façon dont les gens me perçoivent, ce qui m’a désespéré.e à l’époque, mais c’est une chose avec laquelle je suis désormais en paix) et changé de prénom pour adopter un prénom uniquement masculin. J’ai régulièrement des questions à ce sujet, on me demande si c’est un prénom mixte (je réponds que non) et mon interlocuteur conclut généralement sur le fait que c’est original. Si je ne mentionne pas moi-même mon ressenti, personne 1) n’envisage que ça puisse ne pas être mon prénom de naissance – si les personnes ne m’ont pas connu.e sous mon autre prénom, ni 2) ne fait le rapprochement avec mon style vestimentaire et capillaire assez masculin.
De temps en temps, mon apparence sème la confusion dans l’esprit de certaines personnes (je me souviens avec bonheur d’un couple de personnes âgées dans la salle d’attention d’un médecin qui m’ont salué.e d’un « bonjour monsieur » et que j’ai entendues, en partant, se demander l’une à l’autre « c’est une fille ou un garçon ? »). Je tique toujours quand on m’appelle « madame », mais n’ai jamais considéré ça comme de la transphobie. Je ne peux pas m’attendre à ce que des gens qui me voient puissent imaginer que je ne suis pas une femme (je n’ai ni un visage, ni une voix androgyne). »

Sacha (il/elle) : 

« Pour moi, être non-binaire est à la fois une position sociale et une identité. Je définirai cela comme la volonté d’échapper à la fois à la position sociale et aux codes de l’homme et de la femme. Même si aucune personne ne se sent jamais complètement à l’aise avec ceux-ci, avoir pour but de s’en extraire est pour moi ce qui caractérise une personne non-binaire. Malheureusement, je pense qu’aucun d’entre nous le peut complètement dans notre société actuelle.

Je me considère comme trans. Je n’ai pas fait de transition du genre féminin au genre masculin, et ne l’envisage en tout cas pour mon futur proche, mais plutôt vers un genre « autre » trans. Mon expérience du genre est très différente de celle d’une personne cis, et ce, depuis longtemps, mais c’est encore plus exacerbé par une transition hormonale interrompue (par mon choix, même si je voudrais avoir le droit de la reprendre brièvement sans avoir à rendre de comptes à personne) qui m’a exposé à encore plus de discrimination. »

Mirza (elle) :

« Être non-binaire est pour moi, d’un point de vue social, inhérent à toute personne trans, indépendamment de son identité de genre. Nous avons notre vécu pré-transition, nos souvenirs, notre transition, qui nous rappellent sans cesse qu’on n’est pas « comme les autres » – comme les cis. Et ce même si on a le meilleur passing de la terre. Nos amis pré-transition et notre famille, pour peu qu’on a gardé le contact, auront toujours en tête notre « nous pré-transition ».

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Photo choisie par Mirza.

Personnellement, je me considère comme une fille trans non binaire. Il n’y a pas, de mon point de vue, de personne trans binaire, au sens où la société nous traitera toujours comme une catégorie à part, en dehors des normes cis biologisantes. La binarité, c’est pour les cis, et même certainement pour les cishet, les personnes cis homos étant elles-mêmes en partie à l’extérieur de cette binarité, de cette « différence des sexes » qui est la base de la société hétérosexuelle reproductive. »

Lucien (iel) :

 » Je comprends, surtout en tant que personne politisée et étudiant les sciences sociales, que les classes d’hommes et de femmes peuvent avoir un sens dans le cadre du rapport de force qui se jouent entre elles et de l’analyse de ce rapport de force. Je comprends également que plein de personnes se sentent intimement appartenir à l’identité homme ou à l’identité femme (sans homogénéiser non plus outre mesure l’expérience que l’on peut faire d’être homme ou femme qui également très multiple). En revanche à titre individuel, personnel et sans doute psychosocial pourrait-on dire, je ne comprends pas ce que c’est que d’être un homme ou une femme. Je suis incapable de me situer sur cette binarité ou même quelque part sur un continuum qui irait d’homme à femme. Je ne fais pas l’expérience profonde de me sentir appartenir à un genre et que ça forgerait une part de mon identité.

Par contre je comprends ce qui se joue dans les interactions sociales quotidiennes, au niveau de l’expression de genre disons, et de la lecture sociale que les gens font de mon corps et de mon physique. Mon rapport à ça, à l’interaction sociale genrée autour de mon expression de genre et de la manière dont je suis vu.e par la société, prend une place importante dans qui je suis. Pour être plus concret.e, jouer avec mon expression de genre et avec l’image de moi qu’elle renvoie, dans ce rapport constant à la norme cishétérosexiste, participe pleinement de mon identité et de mon bien-être. Même si évidemment ça s’accompagne de moments où pour plus de facilité faut essayer de passer pour cis, et que donc je me contrôle et ne m’autorise pas tout ce que je voudrais dans l’absolu.

Assez bizarrement, j’ai mis longtemps à dire que j’étais trans, alors que je savais déjà que j’étais non-binaire et que ça me semblait tout à fait logique que des personnes non-binaires disent être trans puisque je souscris à la définition de trans comme fait de ne pas s’identifier au genre qui nous a été assigné. Je pense que j’étais encore inconsciemment enfermé.e dans une vision de la transidentité comme le fait d’aller d’un point A (le genre assigné) à un point B (le genre réel), la plupart du temps ces points étant homme et femme (ou inversement), en passant par un parcours « médical ». J’avais conscience et j’étais déjà absolument d’accord avec le fait que les parcours de transition sont bien plus divers que ça mais je ne sais pas pourquoi je ne m’appliquais toujours pas le terme. Je ne sais pas si c’est le fait de commencer sérieusement à envisager les hormones qui m’a à mes propres yeux légitimé.e à me dire trans (du coup malheureusement dans une vision encore assez médicalisée de la transidentité) ou autre chose.

Je me demande si je n’avais pas du mal à me dire trans tant que j’avais un passing ultra meuf cis pour tout le monde, même si un peu butch, que personne ne questionnait mon identité de genre. Le jour où j’ai un peu basculé (je sais pas trop comment ni en faisant quoi vraiment dans mon expression de genre) vers une ambiguïté plus grande qui mêle plus de masculin à mon attitude et floute plus clairement les frontières entre masculin et féminin, mon passing cis (et surtout femme cis spécifiquement) ne faisait plus illusion partout. Il est possible alors en me rendant compte des transformations que ça avait induites dans mes interactions sociales que j’ai considéré que j’avais socialement basculé dans la transidentité et que j’ai conscientisé et me suis approprié mon identité trans.

Je n’ai pas encore clairement démêlé ce qui explique pourquoi aujourd’hui je m’identifie non-binaire et trans. Si j’avais vécu à une autre époque on pourrait penser que je me serais identifié.e comme trans, en quelque sorte en considérant que trans est une identité de genre en soi, comme l’ont fait des individus tout au long du XXème siècle (la non-binarité, même si le terme est récent pour décrire cette expérience de vie, ne date pas d’hier). Mais en fait je pense que c’est bien plus complexe que ça puisqu’il m’a fallu le terme non-binaire pour m’en sortir avec mes questionnements de genre, le seul terme trans ne m’aidait pas beaucoup au départ, et bien que je n’avais pas une vision rigide des manières de vivre les genres homme ou femme. C’est le jour où j’ai arrêté de dire que j’étais une femme sans pour autant me dire je suis un homme, à travers l’identification au terme non-binaire, que je me suis senti.e libéré.e d’un poids. »

Quels sont à ton avis les points communs et les différences entre les vécus des personnes non-binaires et ceux des femmes trans et hommes trans ?

Eliott :

« Je pense que le vécu des personnes non-binaires qui font une transition (en générale médicale, impliquant notamment un THS, mais pas nécessairement) est similaire à celui des femmes et hommes trans binaires. En revanche, celui des personnes comme moi qui restent socialement perçues selon leur genre de naissance n’est à mon avis guère comparable (socialement parlant). En revanche, le ressenti, l’inadéquation avec le genre de naissance, ainsi que, dans le cas de nombreux non-binaires j’imagine, la non-existence de pronoms « adéquats » (les pronoms neutres étant loin d’être entrés dans la langue) ou encore la dysphorie à l’égard de certaines caractéristiques physiques (torse, voix, parties génitales, etc.) est à mon avis similaire chez les non-binaires et chez les femmes/hommes trans binaires.

En ce qui concerne la transphobie ou l’enbyphobie, j’estime ne pas en subir. De nombreuses personnes de mon entourage sont au courant que j’ai fait une mammectomie et que j’ai changé de prénom, mais je n’ai jamais eu de réactions négatives, et pourtant, tous ne sont pas issus de milieux sociaux particulièrement sensibilisés à la question du genre (ou aux problématiques lgbt+ en général). Je pense notamment à mon club de boxe, situé dans une banlieue parisienne un peu chaude. Je n’ai pas expliqué à tous mes partenaires d’entraînement les raisons de mon changement de prénom, mais tout le monde a été très respectueux et m’a immédiatement appelé par ce prénom. J’ai également la chance d’avoir une famille qui a accepté mes questionnements et mes changements sans difficulté. Même ma petite sœur qui est trisomique (et pour qui la notion de non correspondance à son genre assigné est quelque chose de trop abstrait et donc complètement inenvisageable) a immédiatement utilisé mon nouveau prénom, même si je ne lui en ai pas expliqué les vraies raisons. Elle n’a jamais vu mes cicatrices et je ne sais pas si elle a remarqué que je n’avais plus de poitrine, mais elle me fait de temps en temps des petites réflexions du genre « on dirait un garçon avec tes cheveux courts » (alors que ça fait plus de 10 ans que j’ai les cheveux courts. Elle ne me l’avait jamais dit auparavant.)

J’estime pour ma part que le mégenrage de la part d’inconnus, quand on est comme moi perçu comme de son genre assigné, n’est pas de la transphobie. Notre société ne reconnaît que deux genres et je ne vois pas pourquoi je devrais me sentir agressé.e lorsque des gens qui ne me connaissent pas me catégorisent dans le genre qu’ils estiment identifier.

J’ai cela dit eu la chance de ne jamais avoir eu affaire à des gens irrespectueux qui, quand mis au courant de ma non-binarité, m’ont dit que j’étais une erreur de la nature ou autre joyeusetés qu’on peut se prendre dans la figure d’autres personnes trans et/ou NB. »

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Illustration choisie par Sacha.

Sacha (il/elle) :

« Je vois très peu de différences. Nous voulons exister dans un genre et l’exprimer de la façon que nous choisissons et nous sommes victimes de discrimination et/ou de violence par la société cis à cause de cela. Notre combat est le même. »

Mirza (elle) :

« Cette question pour moi est un peu compliquée… Cela dit, si on considère les personnes non binaires comme étant celles qui ne se reconnaissent pas dans les pronoms il/elle, ou alors qui les utilisent comme un pis-aller, il y a certainement des différences de vécus, notamment je pense sur les questions liées à la transition médicale, pour les hormones et la chirurgie. Mais ces questionnements sont également à l’œuvre chez les H/F trans.

Pour moi, je pense que la plus grande différence doit être celle du passing. Dans ce que je vois au sein de la communauté, les personnes trans dites binaires, qui sont à l’aise dans un genre socialement défini (on pourrait discuter sur ce terme d’ailleurs, étant donné qu’un genre est social, est-ce qu’un genre non socialement connu/défini est un genre ?), ont plus tendance à chercher à avoir un passing que les personnes non binaires. »

Lucien (iel) :

 » C’est à mon avis une question très complexe, d’autant plus que je ne suis pas sûr.e que ce soit la seule variable non binaires VS femmes et hommes trans qui entrent en compte.
Au niveau des points communs, le plus évident je pense c’est déjà d’avoir dû se dépatouiller avec un genre qu’on nous a assigné qui n’était pas le bon (ou comme dans mon cas qui revenait même en fait à me colorier d’une couleur alors que la case à colorier n’existe même pas dans mon cerveau). Nous devons de plus tou.te.s évoluer dans un monde cissexiste, donc dès qu’on ne performe pas une masculinité ou féminité se rapprochant du modèle idéal-typique hégémonique et/ou que nos corps vont à l’encontre des croyances dans l’unité sexe-genre et dans la binarité de ces concepts, c’est le drame. Pour les femmes et hommes trans comme pour les personnes non binaires, pour être en sécurité ou se faciliter la vie, avoir un passing cis est toujours plus favorable. Et quand on veut transitionner « médicalement », dans tous les cas faut se taper un monde médical assez hostile. On a à mon avis, pour toutes ces raisons, un intérêt commun à lutter socialement ensemble. L’invisibilisation identique de mon point de vue des personnes trans et NB.

Les différences sont pas si évidentes il me semble. Pour les non binaires, la société nie qu’on puisse être autre chose qu’un homme ou une femme, ça a des conséquences sur notre capacité à être out en tant que non-binaire. Par exemple, on doit encore plus mentir aux médecins quant à la vérité sur notre genre et/ou notre expression de genre que les femmes et hommes trans si on veut accéder à une transition « médicale ». Les femmes et hommes trans ont peut-être aussi une expérience plus homogène en moyenne de la transition, avec une volonté/un besoin plus souvent manifesté.e.s (pour de multiples raisons probablement) de faire une transition « médicale » et/ou de modifier sensiblement son apparence corporelle.

Je pense aussi qu’il y a plus de personnes non-binaires dont la transition « se limite » plus au coming-out en gros, mais qui ne manifestent pas la volonté/le besoin de faire des modifications corporelles (quelles qu’elles soient), de changer de prénom, etc. Le fait que cette transition puisse être beaucoup moins lourde en termes de modifications visibles expose sans doute plus à la négation du genre des personnes non-binaires. Ce sont peut-être des violences moins brutales que pour des personnes transitionnant « médicalement » mais plus diffuses dans une société qui nous invisibilise constamment et n’envisage même pas notre existence. Là où les femmes et hommes trans se sentent peut-être un minimum déjà reconnu.e.s parce qu’appartenant à un des deux genres légitimes (même si leur condition de trans les infériorise socialement par rapport aux personnes cis) et ayant à disposition, même si c’est de manière très partielle et souvent problématique, des modèles auxquels s’identifier ou se référer.

Nous les non-binaires, on a encore très peu de modèles auxquels s’identifier, et même dans le milieu trans la représentation dominante des personnes non-binaires est surtout une image androgyne et souvent plutôt des personnes qui ont été assignées femmes à la naissance, ce qui empêche aussi certaines personnes non-binaires de se sentir légitimes. Cette absence de modèle nous donne en même temps une plus grande liberté d’exprimer et explorer notre (non)genre comme on le veut. Mais en même pour quelqu’un.e en questionnement ça n’aide pas beaucoup je pense de se voir juste dire t’es légitime en tant que non-binaire, en basant le discours seulement sur le ressenti, sans avoir de modèles proches de qui on est, auxquels s’identifier.

Après, je pense que plein d’autres variables jouent et que la distinction personnes non-binaires/femmes et hommes trans n’est vraiment pas toujours la plus pertinente : la race, la situation de précarité, l’âge, etc. Après tout, il est possible que j’aie plus de points communs avec un homme trans de 20 ans de plus que moi, blanc et classe moyenne, un peu non conforme dans le genre sans être non binaire, qu’avec une personne non-binaire migrant.e racisée qui a été assigné.e homme mais a une expression de genre considérée comme assez féminine. L’entrecroisement des oppressions est tel que je pense pas que ni l’expérience des personnes non-binaires ni celle des femmes et hommes trans ne soit totalement uniforme. Et c’est en prenant en compte aussi ces aspects-là qu’on peut réellement comprendre la transidentité et la non-binarité, à la fois dans leur unicité et dans toute leur diversité. »

Quels sont pour toi les liens entre l’identité non-binaire et le féminisme ? Penses-tu que ces liens soient récents ?

Sacha (il/elle) :

« Le féminisme se bat pour la destruction de l’inégalité entre les genres dans toutes ces incarnations et devrait pour moi idéalement se battre pour la destruction du genre et donc des rapports de pouvoir qui y sont liés. Le concept d’identité non-binaire est un concept relativement récent, tout comme la transidentité comme séparée de l’orientation sexuelle, même si bien sûr d’autres systèmes de genres existent depuis toujours. Les liens entre le féminisme et l’homosexualité sont en particulier forts depuis la deuxième vague du féminisme, tout comme donc les liens avec la transidentité, (même si bien sûr le courant du trans exclusionary radical feminisme étaient dans la persécution des femmes trans). Les liens me semblent relativement anciens, même s’ils ont pris la forme sous laquelle on les trouve aujourd’hui qu’avec l’avènement de la queer theory. »

Mirza (elle) :

« Ils sont pour moi essentiels ! Le combat contre le patriarcat commence par les femmes cis, en tant que majorité des oppriméEs, et DOIT englober les « autres », c’est-à-dire toutes les personnes trans (et donc les nb, qui sont pour moi trans). Elles ont toutes à y gagner, étant donné que les oppressions que nous subissons sont toutes basées sur le sexisme et ses dérivés (l’homophobie, la transphobie, la transmisogynie), ainsi que sur la masculinité toxique, grand levier du sexisme, et qui est sûrement la cause principale des agressions et oppressions de femmes trans (mais pas que, évidemment, mais c’est ce que je vois dans mon vécu personnel). »

Lucien (iel) :

« C’est assez complexe là aussi. Pour moi la non binarité et le féminisme (enfin celui que je défends) ne peuvent que s’entendre. Le féminisme pour moi cherche à éradiquer la domination exercée par la classe des hommes (et plutôt des hommes cis blancs classe sup dyadique) sur toutes les autres minorités de genre (femmes dont les femmes trans et/ou intersexes, et toutes les personnes trans, voire des personnes non trans aussi mais aux expressions de genre non conformes), il consiste à repenser la société dans son ensemble pour que le sexe et/ou le genre (ainsi que d’autres critères comme la race ou la classe sociale par exemple) ne soient plus des critères de distinction sociale hiérarchisant, sources de discriminations et violences envers les minorités.

Lucien
Photo fournie par Lucien.

Je pense que les enjeux féministes ont toujours été liés aux mouvements militants des minorités sexuelles et de genre : ceux-ci se battaient notamment pour le droit à se travestir, être des butchs, des homos efféminés, etc. et pour les droits des personnes trans (autant d’identités qui ont aussi à voir avec l’histoire de la non binarité, soit parce qu’elles ont permis de créer l’espace pour l’émergence d’identités de genre alternatives à femme et homme, soit parce que des personnes parmi elles se diraient peut-être aujourd’hui non-binaires ou se pensaient à cette époque-là peut-être dans des genres proches de la définition que recoupe aujourd’hui le terme non-binaire, comme par exemple les personnes qui définissent leur identité de genre par trans) sans s’exposer à des violences et des discriminations. Le lien est évidemment fort entre les deux thématiques de la non-binarité et du féminisme en ce qui concerne le droit à disposer de son corps, le droit à contrôler librement sa sexualité, le regard critique sur le monde médical, la liberté d’exprimer son genre publiquement comme on le souhaite,…

En revanche, là où je constate une dissonance forte, c’est d’une part du côté des TERFS qui, en résumé, rejettent toutes les personnes trans de la lutte féministe. Je ne vois pas comment en tant que non binaire, et avec ce que ça implique de rapports sociaux dans lesquels ça nous inscrit, on pourrait s’allier aux TERFS. Mais ce féminisme n’est pas celui que je soutiens parce qu’il est très problématique sur plein de plans, donc je ne vais pas m’étaler là-dessus.

Là où c’est plus intéressant, et plus difficile à démêler, c’est du côté de certaines personnes non binaires totalement apolitisées qui ne parlent de la non binarité qu’en tant que ressenti et sans l’inscrire dans le reste des rapports sociaux, de sexe mais pas que. J’ai peur que ce discours sur le ressenti soit finalement assez essentialisant et homogénéise l’expérience non-binaire en oubliant de penser les effets concrets de comment on vit son genre, l’exprime etc, y compris en fonction aussi du reste de nos caractéristiques sociales.

Je suis agenre donc je n’ai pas de genre, mais je pense que j’exprime socialement ma non-binarité par mille moyens et que je viens d’un milieu social qui me protège relativement : tout cela a des effets concrets qui m’inscrivent d’une certaine façon dans les rapports sociaux et me font vivre d’une certaine manière ma non-binarité.

Être non-binaire devient parfois aussi une course à l’oppression où les personnes non-binaires se complaisent à se dire les plus grandes victimes de la société. Iels basent alors parfois le centre de leur lutte sur des questions de vocabulaire (que quelqu’un.e utilise un mot inapproprié inconsciemment serait plus grave que subir des violences délibérées ou systémiques par exemple) et y compris critiquent prioritairement les trans qualifié.e.s de binaires qui incarneraient la reproduction de l’ordre genré binaire et de l’oppression à l’encontre des personnes non-binaires (avec parfois un discours anti « transition médicale » qui s’ajoute à cela, accusant les personnes trans ou non-binaires qui veulent suivre des procédures « médicales » de rester enfermé.e.s dans les schémas de pensée cissexistes).

Il me semble qu’il faut effectivement être critique du discours enbyphobe qui existe parfois parmi certain.e.s femmes et hommes trans (mais pas que chez ces personnes trans qui ne sont à mon avis pas à l’origine de cette analyse problématique de la non-binarité et qui ne relaient qu’un discours enbyphobe partagé par ailleurs par la pensée cissexiste), mais que ça ne doit clairement pas être la priorité politique de la lutte non-binaire. On a beaucoup plus intérêt à s’allier aux personnes trans (et les personnes trans ont intérêt à s’allier aux personnes non-binaires), d’autant plus que nous sommes nombreu.ses.x à être à la fois non-binaires et trans, et plus généralement on a intérêt à s’allier aux féministes pour se battre contre le vrai problème du cissexisme néolibéral, plutôt qu’à se confronter seulement à un autre groupe minorisé. »

Cet article a été publié dans le premier numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2018. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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