Comment répondre à la problématique de l’égalité filles-garçons au sein des classes ?

Confrontée à de nombreuses mutations, ballottée au gré des vents politiques, l’école reste toujours au centre du débat concernant l’égalité entre garçons et filles. La mixité de genres est-elle vraiment acquise ? Comment tente-t-on d’éradiquer les stéréotypes ?

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En classe, les filles ont tendance à rester entre elles, et les garçons entre eux. © NeONBRAND on Unsplash

L’école, lieu d’apprentissage et de vie, où l’on côtoie au quotidien les différences de chacun·e, devrait être le lieu idéal pour agir et penser avec les autres, pour apprendre ensemble et donc pour tenter d’échapper aux stéréotypes et préjugés. Pourtant, les spécialistes, les savant·e·s, les héro·ïne·s, les personnages historiques étudié·e·s en classe – et tout au long de notre cursus – sont presque exclusivement des hommes ! Le rôle des femmes dans toutes les disciplines doit être réintroduit.

Si elles sont si peu nombreuses dans de nombreux domaines, c’est notamment parce que la forme patriarcale qu’a prise notre système leur a interdit l’accès aux études et les a cantonnées aux rôles domestiques. À noter également, que « l’Histoire a effacé de nombreuses femmes talentueuses, les a invisibilisées », comme le constate Edith Vallée, autrice du Matrimoine de Paris.

Les dispositifs pour l’égalité filles-garçons dans l’Éducation Nationale sont toujours pensés et centrés pour les élèves cis, dyadiques, et hétérosexuel·le·s.  Ainsi la non-mixité ne prend jamais en compte l’identité de genre, et l’éducation à la sexualité est excluante pour les personnes intersexes et/ou pas seulement hétérosexuelles. Des discriminations omniprésentes aux conséquences lourdes.

Les Françai·se·s connaissent aussi très peu l’histoire de leurs ancêtres femmes, que ce soit leur vie quotidienne, leur place dans la société au fil des siècles, leurs luttes, ou encore les avancées et les reculs de leurs droits. L’éducation à l’égalité se joue également dès le plus jeune âge, en étant attentif·ve aux messages envoyés par les histoires pour enfants : les femmes y jouent trop souvent un rôle secondaire, n’ont pas la parole et ne sont pas actrices de leur vie.

Créer des groupes hétérogènes

Les groupes constitués en cours sont souvent composés uniquement de garçons ou de filles… « À cet âge, en tout cas, hormis de rares exceptions, illes n’aiment pas travailler avec une personne de l’autre genre » constate Katy, professeure au premier degré du secondaire en Belgique. Peut-être qu’il serait temps d’enseigner aux enfants, et ce dès le plus jeune âge, à se mélanger peu importe leur genre, et à collaborer ensemble. Ainsi, peut-être que lorsqu’illes intègreront le monde du travail, cela leur semblera tout à fait naturel que les mêmes rétributions, droits et avantages soient attribués aux femmes et aux hommes.

Le mot « mixité » (du latin miscere, mélanger) est récent. Au XIXe siècle on ne parle que de « coéducation », qui définit une « cohabitation en commun » tandis qu’on utilise plutôt le terme « gémination », concernant le regroupement par âge des garçons et des filles. C’est seulement vers 1950 que le terme « mixité » fait référence à la mixité scolaire ! Mais attention, si les filles doivent être instruites comme les hommes, elles ne doivent pas nuire aux bonheurs de la famille… Même le Grand Larousse encyclopédique remet en cause ce « principe » en 1963 : « Mixité : n.f.- Etat d’une école où les filles et garçons sont admis. Certains éducateurs émettent des doutes sur l’efficacité de la mixité ».

Sensibiliser aux stéréotypes sexistes

Il faut faire comprendre à la classe que la discrimination n’a aucune raison d’être. Certain·e·s professeur·e·s prennent le sujet de front, comme Anne, qui enseigne depuis plus de 17 ans les mathématiques : « J’aborde dans ma classe le thème de la
discrimination, dans toutes ses formes. La plupart de mes élèves sont concerné·e·s par l’une d’elles et je croise les doigts pour qu’illes n’aient pas envie de faire subir à d’autres ce qu’illes vivent. Je réagis à chaque propos sexiste, et je rappelle que c’est puni par la loi ».

Marion, professeure d’espagnol dans un collège de Seine-et-Marne a l’habitude de questionner ses élèves « sans pour autant répondre directement, pour qu’illes échangent d’abord entre elleux. Quand j’ai évoqué l’affaire de la Manada, certains garçons disaient « elle était bourrée donc c’est normal qu’elle se soit fait agresser », et leurs camarades choqué·e·s répondaient. Parfois, je prenais la parole pour demander par exemple « et si cela arrive à ta sœur ?  » Et souvent le discours change. ». Amener à faire réfléchir par elleux-mêmes les élèves semble plus efficace que de vouloir imposer un discours.

Cependant il est encore difficile de détruire de solides stéréotypes ancrés socialement. Les manuels scolaires continuent de présenter les femmes et les hommes dans des rôles très différents. Anne illustre bien ce propos : « Dans les exercices de maths, les filles se promènent en vélo, pendant que les garçons font la course en vélo. Les stéréotypes de genre sont ainsi inculqués aux enfants au quotidien ».

Photo by Anna Samoylova on Unsplash
Les encouragements aux sports collectifs pour les garçons et non pour les filles favorisent le développement d’une solidarité interne au groupe, au détriment des filles, renvoyées au rang de public ou de trophée. © Anna Samoylova on Unsplash

De la même manière, le rapport d’un genre à certaines disciplines mérite d’être révisé, car encore aujourd’hui, les sciences et le sport sont jugées plus masculines, ou plus viriles que l’art, les langues ou encore la littérature. Sans un travail sur la pratique enseignante, la mixité peut rester très formelle et laisser subsister des différences qui poussent certain·e·s vers une sorte de « naturalisation » des altérités : séparer les filles des garçons lors de la formation des groupes, différencier les activités en fonction du genre, se conformer à certaines idées reçues : les filles sont « moins capables que les garçons en sport et en mathématiques », « elles manquent d’aptitudes en terme d’orientation et de logique mais aussi de goût pour la compétition ». « Ce sont des garçons donc c’est normal qu’ils soient grossiers, pas organisés, sales, bruyants », s’est par exemple permis de déclarer un enseignant devant une assemblée de parents d’élèves, en 2013.

S’il est avéré que les filles réussissent mieux à l’école que les garçons, elles ont cependant moins confiance en elles, moins d’ambitions. Il faut donc, d’une part réconcilier les garçons avec l’école, mais aussi encourager les filles afin qu’elles s’engagent avec plus d’assurance dans les filières scientifiques, sportives ou technologiques.

Former les enseignant·e·s

C’est un réel défi lancé aux professeur·e·s qui doivent être capables de prendre du recul sur la manière d’enseigner leur matière, mais également sur les différentes interactions au sein du groupe classe.

Un des majeurs problèmes reste que l’ESPE (École Supérieure du Professorat et de l’Éducation) ne forme pas assez les enseignant·e·s à cette question d’égalité filles-garçons alors que cette dernière est au cœur des débats depuis des années, et se trouve inscrite non seulement comme mission fondamentale, mais aussi comme obligation légale du code de l’éducation.

À l’école, l’éducation sexuelle des adolescent·e·s est aussi très partielle, le discours, hétérocentré, se focalise uniquement sur le risque de maladies sexuelles ou de grossesses. Il est urgent de leur définir clairement ce qu’est une relation sexuelle : un acte sexuel consenti entre deux personnes qui ressentent une envie sexuelle. Toutes les autres situations sont des viols ou des agressions sexuelles.

Notre société semble nous dire que seuls les hommes ressentent de l’excitation sexuelle en écartant trop souvent le plaisir féminin. « Il y a quelques années, les enseignant·e·s de biologie ont découvert qu’illes ne fournissaient pas à leurs élèves une information complète sur le sexe féminin », rappelle Anne. En 2017, un seul éditeur a accepté, pour la première fois, de représenter le sexe féminin au complet, avec le clitoris dans son intégralité.

D’après la convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif, signée en 2013, l’école se doit de porter un message global d’éducation à l’égalité et de participer à « modifier la division sexuée des rôles dans la société ». La réussite de tou·te·s est donc ici un point du projet qui s‘articule sur trois axes majeurs et prioritaires : acquisition et transmission d’une culture égalitaire entre les sexes, éducation au respect mutuel et élargissement de la mixité des filières de formation et des niveaux d’études.

La mixité à l’école en quelques dates : 
1833 : la loi Guizot organise l’école primaire, universelle. Les municipalités vont alors investir dans des écoles de garçons. Bien que ce soit plutôt mal vu, les filles pouvaient y être admises pour remplir les classes uniques dans les petites communes. Cependant filles et garçons étaient parfois séparé·e·s par un rideau dans l’espace classe et ne partageaient pas la cour de récréation !
1836 : Joseph Pelet incite par ordonnance les communes à créer des écoles primaires pour filles.
1861 : Julie Daubie devient la première femme à obtenir le diplôme du Baccalauréat à Lyon. 
1868 : Madeleine Bres entreprend des études de médecine après avoir obtenu son baccalauréat. Ni l’une ni l’autre n’ont le droit de fréquenter les lieux d’études, réservés alors aux hommes, et elles travaillent donc depuis leur domicile. 
1880 : loi du député Camille Sée qui organise l’enseignement secondaire des jeunes filles sur le plan national. Création des premiers lycées de jeunes filles avec leurs propres programmes (latin en moins, travaux manuels en plus).
1882 : Jules Ferry rend l'instruction primaire obligatoire "pour les enfants des deux sexes de 6 à 13 ans". Rappelant qu’il reste préconisé de "faire acquérir aux jeunes filles les qualités sérieuses de la femme de ménage".
1924 : Unification des programmes scolaires et mise en place d'un baccalauréat unique pour garçons et filles, ces dernières peuvent même entrer à l'université… avec l'autorisation de leur mari jusqu'en 1938.
1965 : Le taux de scolarisation des filles est égal à celui des garçons.
1975 : La loi Haby rend la mixité obligatoire dans tous les degrés d'enseignement.
2008 : Une circulaire destinée à lutter contre les discriminations offre la possibilité d'organiser "des enseignements par regroupement des élèves en fonction de leur sexe".
2013 : Loi rappelant que la transmission du respect de l'égalité entre les femmes et les hommes se fait dès la formation dans les écoles élémentaires. Introduction d’un nouvel enseignement moral et civique, permettant de faire "acquérir aux élèves le respect de la personne, de ses origines et de ses différences, de l'égalité entre les femmes et les hommes, ainsi que de la laïcité" (article L. 311-4 du code de l'éducation). Une des missions des écoles supérieures du professorat et de l'éducation implique de "sensibiliser l'ensemble des personnels enseignants et d'éducation à l'égalité entre les femmes et les hommes et à la lutte contre les discriminations".

Heureusement, de nombreuses associations viennent pallier le manque d’actions de l’Éducation nationale, en intervenant dans les établissements et en mettant en place des projets éducatifs, comme par exemple la plateforme de partage vidéo Matilda, le site SVT-Egalité ou encore le CORIF, qui œuvre dans le champ de l’égalité professionnelle femmeshommes. « Nous réalisons des études statistiques, développons des MOOC, des applications et des outils pédagogiques pour travailler par exemple sur l’orientation sans déterminisme de sexe avec les collégien·ne·s ou encore sur l’accompagnement des femmes concernant la conciliation entre vie familiale et reprise d’activité professionnelle… », décrit Céline, consultante pour cette association.

Avec ses collègues, Marion a mis en place un projet sur l’égalité des genres pour les élèves de 3e. « Celleux qui étaient volontaires ont réalisé deux campagnes de sensibilisation. L’année prochaine nous souhaiterions former une quinzaine d’ambassadeur·rice·s parmi les élèves de 3e, grâce aux interventions de l’association Femmes solidaires le relais 77 ». Ces outils mis à disposition sont trop peu connus des enseignant·e·s, tandis que les interventions et les formations restent encore trop marginales.

Le chemin reste donc encore long pour former et accompagner de manière plus soutenue le corps enseignant, mais aussi pour développer la prévention auprès des familles et combattre le sexisme dont les enfants sont imprégnés au quotidien avec notamment les publicités et la télévision. Seule l’éducation pour et par tou·te·s pourra mener à bout ce combat vers l’égalité.

Cet article a été publié dans le premier numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2018. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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