« Réel, fort, athlétique, révolutionnaire » : le roller derby, un sport à part ?

Apparu aux États-Unis comme compétition de course, vite transformé en sport-spectacle, le roller derby connaît au début des années 2000 une renaissance sur des nouvelles bases, féministes, auto-organisées et ancrées dans le do-it-yourself, l’autodérision et la provocation. Le sport se développe et se structure progressivement en France. Il y compte aujourd’hui plus de 4000 licencié·e·s dans près de 150 clubs.

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Pour mieux comprendre l’identité derby et ses enjeux actuels, nous avons rencontré trois acteur·ices du sport : Dur à Queer est arbitre et joueuse aux Paris Roller Girls et membre de la Track Watch, un collectif d’arbitres de roller derby en Ile-de-France ; Rouloutre est une ancienne joueuse et arbitre de la Boucherie de Paris, fraîchement débarquée dans le Sud-Ouest ; et Pixel Rider est joueuse chez Roller Derby Rennes.

Définition : Le roller derby moderne est un sport d’équipe et de contact, majoritairement féminin. Il se pratique en patins à roulettes quad sur une piste plate et ovale. Après un tour initial, la marqueuse (jammer) de chaque équipe marque un point chaque fois qu’elle dépasse correctement une joueuse de l’équipe adverse. Les contacts sont donc nombreux…et strictement réglementés.

Est-ce que tu peux nous indiquer en quoi, d’après toi, le roller derby est un sport particulièrement féministe ?

Dur à Queer : « De par la création du derby il y a une vraie différence avec les autres sports féminins. Nous ne sommes ni le pendant féminin d’un sport masculin qui était déjà installé ni un sport qui reste dans les stéréotypes associés aux femmes (grâce, douceur etc).

A la base le roller derby était mixte et les équipes étaient possédées par une entreprise.
Le roller derby moderne s’est construit sur un principe de Do It Yourself et de manière indépendante des grandes organisations. Les ligues elles-mêmes se sont réunies pour écrire les règles et les modes de fonctionnement. Dès le début il y a eu une vraie volonté que les femmes (et les personnes non binaires par la suite) restent en contrôle avec des règles de représentativité au CA. Il y avait aussi volonté que les ligues ne soient pas possédées par des entreprises comme ça peut se retrouver dans les sports nord-américains.

Il y a toujours aujourd’hui cette volonté au niveau de la WFTDA de rester dans une organisation plutôt horizontale (les ligues sont décisionnaires dans beaucoup de domaine et sont consultées régulièrement). Mais lorsqu’on va dans un regroupement de ligues ce n’est pas forcément le même fonctionnement.

Donc clairement notre sport a un héritage féministe, après pour ce qu’il est aujourd’hui c’est une autre question. Les ligues de la création desquelles j’ai entendu parler ont toujours à l’origine des femmes ou personnes non binaires mais on voit pas mal de ligues retomber dans des modes de fonctionnement des sports classiques et où les postes d’autorité d’un point de vue sportif (exemple coach, bench, interligue) sont occupés par des hommes. Ça ne rend pas ces ligues moins féministes, c’est plus pour moi un exemple que nous sommes élevé·e·s dans une société non féministe et qu’il est compliqué de nous défaire de nos habitudes. Il y a un peu cette habitude de se dire qu’on fait du derby donc nous sommes non oppressif·ves et féministes mais ce n’est pas systématique. »

VOCABULAIRE :
WFTDA : La Women’s Flat Track Derby Association, fédération initiale de ligues de roller derby états-unienne, est la référence en termes de règles du sport. Elle a pris position pour l’inclusion des personnes trans et/ou non binaires dans les équipes (seuls les hommes cisgenres n’ont pas le droit de rejoindre une équipe dite féminine) et dispose d’un code de conduite contre les violences sexistes et sexuelles, les discriminations, le racisme, la transphobie...
Fresh meat : joueur·se débutant·e
“Politique de genre” : texte de référence produit par la Commission FFRS Roller Derby en France, réaffirmant l’ouverture des équipes dites féminines aux personnes trans, non binaires, et/ou intersexes.

Rouloutre : « Au niveau de son histoire, d’abord. Le roller derby a été fondé par des joueuses pour elles-mêmes et diffère des types de sports que l’on associe habituellement au genre féminin. Cela en fait, en soi, un sport féministe. Il me semble que cet esprit initial s’est conservé, même s’il y a beaucoup de dynamiques, parfois contradictoires, dans le derby actuel.

A l’occasion d’une série de portraits écrits de sportives que j’ai réalisée, j’ai pu rencontrer des sportives de plusieurs disciplines et plusieurs clubs. la majorité des clubs sont clairement organisés d’abord autour de leurs sections masculines et ensuite autour de leurs sections féminines. Il y a assez peu de prises d’initiatives et moins de marge de manœuvre pour les membres. Dans certains sports, les règles sont adaptées dans la version féminine.

Au niveau des pratiquant·e·s, j’ai aussi vraiment eu l’occasion de rencontrer beaucoup plus de personnes engagées et désireuses de voir leurs valeurs mises en pratique dans le derby par rapport aux autres sports. C’est clairement leur présence renouvelée qui permet au derby de rester et de se développer en tant que sport féministe.

En pratique, cela passe par des discussions collectives et individuelles, des prises de positions publiques en faveur de causes féministes, le refus de propos et comportements sexistes par les membres ou les structures qui font le derby.

Tout cela peut bien sûr varier en fonction du niveau d’engagement de chaque ligue et de chacune des membres. On pourrait même imaginer que la philosophie d’ensemble du sport prenne une autre direction si une majorité de participant·e·s s’en éloigne. Je ne l’espère pas en tout cas ! »

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Pixel Rider. Crédits : Pierre Actm

Pixel Rider : « Une des choses qui me parait assez fondamentale pour expliquer en quoi le derby est féministe c’est la tenue. Ça peut sembler bête, mais c’est révélateur. Dans la majorité des autres sports il y a d’abord eu des équipes masculines puis des équipes féminines, les femmes ont alors porté les mêmes tenues que les hommes, même si elles étaient peu pratiques. Puis quand on a voulu améliorer les choses ce sont encore les hommes qui ont choisi comment elles devaient s’habiller (cf. le tennis).

Au derby, les femmes ont été les premières à pratiquer, les femmes ont donc choisi comment elles voulaient s’habiller. Et là, tout du moins au début, ça a été magnifique ! Laissez des femmes sportives choisir leurs tenues et des barrières tombent… Des petites, des grandes, des grosses, des minces, qui choisissaient de camoufler leurs corps ou au contraire de les montrer au grand jour alors que généralement la société ne l’acceptait pas. C’est bête mais c’est le début de quelque chose. Ensuite, principalement pour des questions de confort, on a un peu lâché les résilles et on est passées aux vrais maillots de sport et aux leggings, mais cela a été un choix fait par les joueuses et non quelque chose d’imposé.

En dehors des fringues, on a également cette idée de faire attention à la place des femmes dans notre sport, on est plusieurs à s’entraider, signaler, se défendre les unes les autres si des situations sexistes se produisent. Ça ne marche pas à tous les coups et tout le monde ne te défendra pas face à une situation que tu trouves sexiste, mais ça se fait déjà plus qu’ailleurs je pense. Il faut cependant que nous restions vigilant·e·s parce qu’en vrai, c’est beaucoup plus facile de ne rien dire que de dire quelque chose, et si nous commençons à laisser couler on sait très bien ce qu’il va se passer : il y aura autant de situations sexistes dans notre sport que dans les autres. »

En quoi le roller derby est-il un sport ouvert sur d’autres formes d’oppression ? À l’inverse, quelles sont les oppressions qui ne seraient d’après toi pas assez prises en compte ?

Dur à Queer : « Il y a beaucoup de femmes non hétérosexuelles au roller derby et ce depuis le début, donc la lesbophobie a été une oppression prise en compte rapidement en plus du sexisme. Depuis longtemps dans les règles émises par la WFTDA il y a une principe de non discrimination dans l’intégration dans les équipes et ligues pour les personnes non binaires.

Mais même si d’un point de vue structurel il n’est pas censé avoir d’oppression, d’un point de vue humain c’est beaucoup plus compliqué. En France on voit vraiment qu’il commence à y avoir une volonté de faire bouger les choses depuis un an, un an et demi. C’est des volontés individuelles mais quand je me déplace en tant qu’officiel·le je commence à le ressentir, par exemple de demander le pronom aux officiel·le·s pour ne plus mégenrer les personnes. Mais vu que ca reste des initiatives individuelles ce n’est clairement pas présent dans toutes les ligues.

On reste un sport occidental, blanc, de classe moyenne avec toutes les oppressions qui en découlent. Pas mal de chose sont reproduites sans réfléchir et faire du derby ne nous rend pas d’un coup non oppressif·ves. Par exemple dans la plupart des buffets la seule viande disponible c’est du porc parce que l’habitude du pique-nique en France c’est le jambon beurre.

La remise en cause sur ces sujets-là commence à se faire en France et dans le monde du roller derby mais on est vraiment loin d’avoir fini, il commence à y avoir des initiatives dans certaines ligues pour aider financièrement les personnes avec moins de ressources, pour mettre en place des systèmes mises en place de garde d’enfants.

L’équipe indigène [Team Indigenous, voir encadré ci-dessous] permet de lancer à grande échelle le débat sur le racisme dans notre sport. Un des défis pour l’intégration des fresh meats c’est vraiment de réussir à transmettre la volonté de se remettre en cause. »

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Roloutre : « Toute une partie du féminisme est tournée autour de l’intersectionnalité des luttes. En tant que sport féministe, les ligues qui s’en revendiquent le plus vont souvent réfléchir à comment lutter contre d’autres formes d’oppression (sans ordre d’importance : racisme, grossophobie, classisme, validisme…).

Il me semble que ces formes d’oppression restent tout de même secondaires par rapport au sexisme. Une lutte contre le sexisme qui continue à avoir aussi un peu de mal à inclure toutes les oppressions liées au genre (y compris à l’encontre des personnes trans) alors qu’elles font partie intégrante des luttes féministes (et du derby). »

Pixel Rider : « Sur le papier, en théorie, j’entends beaucoup dire que le roller derby lutte contre pas mal d’oppressions : le sexisme, le racisme, l’homophobie, la transphobie, le validisme etc. En pratique, c’est très disparate en fonction des ligues. Il y a des personnes qui œuvrent pour essayer de sensibiliser et d’améliorer les conditions de pratiques sportives de tout le monde, je pense notamment aux personnes qui se sont battues pour que la politique de genre soit mise en place au sein du roller derby.

Mais parfois j’ai également l’impression qu’il y a un gros décalage entre ce que font certaines personnes et ce que font d’autres. Un texte de politique de genre est passé, c’est cool, mais il n’est absolument pas valorisé dans les ligues. Aucun·e président·e de club n’a reçu de mail ou de courrier disant « eh coucou, la politique de genre est en place, vous vous devez d’accepter les joueuses et joueurs trans en respectant certaines conditions parce que vous êtes adhérent·e·s à la FFRS ». Du coup ça peut permettre de se donner bonne conscience en se disant que notre sport est ouvert, qu’en théorie on adhère à telle ou telle valeur permettant de lutter contre différentes oppressions, mais en pratique plein de personnes s’en foutent. »

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L’équipe “Vagine Regime » “vise à construire une communauté de derby girls queer et de leurs supporteurs.”

Le roller derby se développe et évolue, avec l’émergence du derby masculin, l’intégration dans des compétitions structurées, le recours aux sponsors… Que penses-tu de ces évolutions ?

Dur à Queer : « Nous sommes de plus en plus nombreuses, nous avons toujours des personnes qui viennent pour le côté militant mais aussi d’autres qui viennent pour le côté festif, et d’autres pour le côté sportif. La transmission des valeurs militantes du sport est compliquée à mettre en place et se retrouve plus ou moins diluée selon les ligues. C’est pour moi là que se pose le vrai enjeu du développement du sport. Si nous voulons rester un sport féministe, un espace safe pour tou·te·s, un sport basé sur le DIY où nous devons nous bouger pour mettre en place ce que nous voulons, nous devons réussir à transmettre ces valeurs au plus grand nombre. Prendre une licence de roller derby ne rend pas magiquement les gens non oppressif·ves et n’explique pas que n’importe qui peut mettre en place ce qu’elle souhaite.

Pour moi ce qui impacte le plus le roller derby c’est que nous somme devenu·e·s un sport mainstream et ce bien avant qu’on parle des championnats nationaux ou des sponsors, les ligues masculines existent depuis le début des années 2000 et se développent en parallèle des ligues féminines.

Les ligues françaises ont décidé de s’affilier à la Fédération Française de Roller et Skateboard (FFRS) au lieu de créer un autre type de structure. Intégrant une fédération déjà existante nous somme dans un système de décision beaucoup plus vertical à la FFRS qu’à la WFTDA ce qui est logique et ce qui a été un choix fait à un moment.

Les JO sont une rumeur qui revient tous les ans et l’organisation de la Coupe du monde dépend d’une structure indépendante. Ça a tenté des gens (un magasin de derby à l’époque) de faire une coupe du monde ils l’ont mise en place. En France notre équipe dépend maintenant de la fédération mais ce n’était pas le cas avant et ça n’a rien d’obligatoire. »

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Dur à Queer (à gauche) Crédits: Nsp 189

Rouloutre : « C’est à la fois une bonne chose car cela permet de donner plus de visibilité et à la fois une mauvaise car cela risque de faire glisser le derby dans un univers sportif qui a beaucoup de défauts. On voit déjà aujourd’hui certains « compromis » au nom des qualités sportives de la personne concernée.

Je mettrai d’ailleurs vraiment de côté le derby masculin. Ça ne me paraît pas être un développement nécessaire (ou souhaitable) pour que le derby évolue. Il est intéressant de voir à quel point la discipline [masculine, ndr] peut tenter de s’inspirer de la WFTDA, mais j’ai peur que ça soit plus l’objet de dérives qu’autre chose en l’état. Beaucoup de scepticisme donc..

Au-delà de ça, je pense clairement que le derby ne doit pas être seulement tourné autour de la compétition. Le derby c’est aussi des prises d’initiative par des personnes plus ou moins isolées qui ont envie de commencer quelque chose qui pourrait paraître un peu fou mais qui est possible dans le contexte du derby. Un sport qui ne se pense qu’en termes de performance perdrait clairement tout ça. Un équilibre fragile à préserver… »

Pixel Rider : « C’est compliqué de répondre à cette question parce que quand j’ai commencé (en 2011) on avait plein de ligues qui ne trouvaient même pas d’endroit pour s’entraîner, qui étaient complètement délaissées par les municipalités et absolument pas prises au sérieux. Du coup on espérait être enfin reconnues comme un « vrai » sport afin d’avoir accès aux équipements sportifs, aux subventions etc. Et puis maintenant que c’est fait… ça m’emmerde !

Le fait qu’on ait désormais un championnat nous a permis d’être reconnues mais a aussi complètement lissé notre sport. On ne va pas se mentir, les corps des personnes qui jouent en Élite se sont uniformisés, l’ambiance autour et sur le track n’est plus la même, on a des ligues qui ont complètement oublié que pour être bonnes sur le track il faut certes avoir un minimum l’esprit de compétition mais également savoir s’amuser.

Des sélections, parfois drastiques, sont faites dans les ligues, tu me diras que c’est normal parce qu’on fait de la compétition, mais c’est quand même quelque chose que j’ai du mal à accepter. On est quand même pas mal à avoir commencé le derby pas totalement par hasard, parce qu’un truc n’allait pas dans notre vie, parce qu’il y avait ce besoin de se prouver des choses et de montrer au monde qu’on était capables, sauf que réussir à faire tout ça, ça prend du temps. Et ce temps-là n’est pas le rythme de la compétition. Là où avant dans ma ligue on pouvait prendre le temps avec les joueuses qui évoluaient moins vite que les autres, pour pas qu’elles lâchent le sport, et non pas parce qu’on avait peur de pas être assez mais plutôt pour elles, pour pas que ce soit un échec et pour qu’elles se sentent bien ; et bien maintenant ces mêmes joueuses sont plus mises de côté parce qu’il faut de la performance, parce que bientôt la prochaine étape de championnat etc.

Concernant l’émergence du derby masculin, si ça ne tenait qu’à moi j’aimerais qu’il n’existe tout simplement pas. Les joueurs de derby reproduisent les mêmes comportements sexistes que dans n’importe quel autre sport (j’entends déjà au loin les « not all men »), les mecs un minimum déconstruits ont un mal fou à se faire entendre et ne sont qu’une poignée, non franchement, ça craint. »

Merci à Dur, Rouloutre et Pixel Rider pour leurs réponses !
Pour en savoir plus sur l’actualité du roller derby en France, vous pouvez suivre la page “Roller Derby - Fédération Française de Roller & Skateboard”

 

Cet article a été publié dans le premier numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2018. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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