Sexisme en milieu militant : à la rencontre des fondatrices du CASS (Collectif Antisexiste pour une Scène Safe) 1/2

Nous avons eu le plaisir d’interviewer les deux fondatrices du CASS (Collectif Antisexiste pour une Scène Safe), une organisation qui a pour but de lutter contre le sexisme et le virilisme en milieu militant et sur la scène musicale antifa, créée en décembre 2019 dans le Nord-Pas-de-Calais. Cet entretien est l’occasion de revenir, dans la deuxième partie du dossier, sur la persistance du sexisme en milieu militant de gauche et d’en analyser les racines.

© Logo du CASS

NDLR : les prénoms ont été modifiés.

Bonjour à vous deux, et merci d’avoir accepté l’interview. Pour commencer, pouvez-vous vous présenter et présenter le CASS ? Qu’est-ce qui vous a poussé à fonder le collectif ? 

Sarah : Ça s’est un peu fait par hasard. On ne se connait pas depuis longtemps avec Julie, c’est une amie de mon copain. On s’est rencontrées à une cantine vegan. On a tout de suite accroché, on a gardé contact et on a discuté de ce qu’on avait vécu chacune dans le milieu militant qu’on fréquente, moi de façon personnelle parce que j’ai eu des gros soucis avec des mecs, Julie par rapport à ses filles mais également par rapport à son expérience en tant que femme dans le milieu. On s’est rendues compte qu’il fallait qu’on fasse quelque chose, que c’était plus possible. C’est un sujet qui est peu traité dans le Nord-Pas-de-Calais, certaines orgas s’y intéressent, mais dans des lieux moins « urbains » et en dehors des grandes villes. Il y a peu d’orgas implantées. On a réfléchi chacune de notre côté, et on s’est rapidement mises en route. Au bout de deux semaines, on avait notre nom, notre logo et notre petit manifeste.

Julie : Je connais beaucoup de groupes militants antifascistes dans le Nord-Pas-de-Calais parce que j’ai eu un café-concert dans la région. J’en ai reçu beaucoup, j’ai eu quelques mauvaises surprises. Pour des raisons personnelles et financières, le café s’est arrêté, mais j’ai mis sur pied une association d’aide, particulièrement pour les personnes en parcours de migration, et il y avait des cantines vegans dans cette asso. On s’est rencontrées à cet endroit. On s’est rendues compte que dans ces groupes de musique dits antifascistes et antisexistes, finalement, il y a des salopards bien planqués derrières leurs copains. Ca a touché une de mes filles ; avant ça, au café, je n’y avais pas forcément fait attention. Quand ça nous tombe sur le nez ou sur un proche, on fait plus attention, on regarde. On se rend compte que ça se passe sous nos yeux mais que c’est caché par tout le monde, parce que c’est “le copain de”, “le cousin de”, parce que c’est un groupe qui commence à monter et qu’on va pas le couper dans son élan…

Vous partagez des témoignages sur votre groupe facebook et sur le tumblr du CASS. Pourquoi avoir choisi cette forme de militantisme ?

Julie : Pour que les femmes et les hommes puissent parler. Je me suis rendue compte que j’avais entendu parler de l’histoire de Sarah (NDLR : cf ci-dessous), mais pas dans les proportions qu’elle avait. On entendait des bruits, mais c’était toujours minimisé, parce que c’est le copain de, parce que c’est l’alcool, parce qu’il a des soucis, parce que le contexte… Toujours des bonnes excuses pour enfoncer les victimes des agressions. 

Sarah : Un gros truc qui m’a décidée à faire ce genre de choses, c’est que je suis originaire du Nord-Pas-de-Calais, mais je suis partie à Toulouse pour mes études ; juste avant de partir, j’étais avec un mec qui me maltraitait. Je suis ensuite arrivée en région parisienne 6-7 ans plus tard et je l’ai croisé dans un festival. Je me sentais en sécurité parce que je ne l’avais pas vu depuis longtemps, mais le jour où je l’ai vu, j’étais complètement prostrée, choquée. Autant à Paris, quand j’en ai parlé, les gens ont été réactifs, parce que j’étais dans un collectif antifa où il y avait une section féministe attentive à ce genre de choses ; il a été blacklisté d’un bon nombre d’endroits. Mais quand je suis revenue ici ((NDLR : dans le Nord-Pas-de-Calais), il y a un peu plus d’un an, il était toujours là, tranquille. Les gens me regardaient limite de travers, c’était moi la fauteuse de trouble, pas lui. Ce que j’ai vécu, c’est en partie ce qui nous a convaincues de l’importance des témoignages. Quand je l’ai recroisé à Paris, j’ai écrit un témoignage, ça a un peu tourné, et ça couplé à des discussions de vive voix avec des militant-e-s ça a permis de le faire blacklister. Je me suis aussi rendue compte que des gens en avaient entendu parler mais avaient sa version à lui, et ça me paraissait important que la version de la victime soit entendue aussi… Le fait de pointer du doigt publiquement ça peut faire un peu bouger les choses. C’est ça qui a fait que je me sentais particulièrement concernée par le sujet, parce que c’est comme ça pour moi mais aussi pour toutes les filles qui ont été emmerdées par des mecs du milieu. Tout est minimisé, c’est jamais la faute du mec. Je pense qu’on a toutes les deux la rage parce que ça nous touche, parce que ça touche des gens qui nous sont proches. Plein de camarades sont mises de côté, par la faute de mecs hyper virilistes. 

Julie* : Les femmes dans le milieu antifascistes, il y en a moins que des mecs, même si elles sont de plus en plus nombreuses. En revanche, elles ont tendance à être invisibilisées, et décrites comme la copine, la soeur, la pote d’Untel…

Vous parlez de “virilisme”, de “culture machiste”. Comment cela se manifeste, comment vous l’entendez ?

© Logo du CASS

Sarah : Le côté violence physique, déjà. On est dans un milieu militant où la baston est mise en avant, beaucoup plus pour les hommes que pour les femmes. T’as l’impression que pour être un bon militant ou une bonne militante, il faut forcément se battre physiquement, alors qu’il y a à peu près dix mille manières de militer à mon avis… il faut aussi dire que le milieu antifa est très marqué skinhead, et bon, ils ne sont pas connus pour mettre en avant leur part de féminité, tu vois ce que je veux dire… ça joue vachement là dessus, et ça se ressent dans la musique. Un truc qui m’agace un peu dans la oï (NDLR : sous-genre musical du punk rock, né au Royaume-Uni à la fin des années 1970), très appréciée dans le milieu, avec son imagerie hyper virile, c’est que quand c’est un mec au chant, il force la voix 9 fois sur 10. T’as envie de leur dire “mais tu essaies de prouver quoi ?” Il y a aussi tous les trucs de “on se serre les coudes entre mecs”… Et on est beaucoup “la meuf de” quand on est dans un groupe de mecs antifas. 

Julie : C’est exactement la même chose que ce que j’observais dans les milieux anarchistes il y a 10-15 ans. Les mecs font taire les militantes, par leur attitude, leur culture machiste. C’est très gênant, et quand on a ouvert la page, y’a eu des commentaires qui m’ont été rapportés, on a dit “pourquoi vous faites ça”, c’était pas normal, alors que ces gens là me connaissent par ailleurs. Je pense qu’en France on a encore beaucoup de travail.

Rencontrez-vous des difficultés pour faire vivre le CASS ?

Sarah : On parlait des témoignages tout à l’heure, pour nous c’est le plus gros problème. Les témoignages sur la page, ce sont les nôtres. On a eu des dizaines de témoignages, en face à face, par message, mais jusqu’à maintenant personne n’a sauté le pas, personne ne nous a dit de les publier. 

Julie : Personne n’ose, c’est la peur d’être reconnu-e à travers une histoire. C’est ça le pire : tout le monde est au courant, mais les victimes ont peur d’être reconnues dans leur témoignage. 

Sarah : Y’a pas beaucoup de témoignages, donc ces victimes ont peur que leurs témoignages ne soient pas assez noyés dans la masse et qu’elles soient trop reconnaissables. Mais tant que personne ne publie, y ‘aura toujours cet effet… La deuxième grosse difficulté qu’on a, c’est de faire relayer la page. C’est un truc qui m’a mise très en colère, des gens que je pensais fiables n’ont pas relayé, alors qu’ils ont une très grosse audience, ça pourrait nous faire décoller. Aucun collectif antifa n’a relayé l’action, à part l’Action Antifasciste de Calais, parce que j’ai un ami proche là bas… C’est malheureux.

Julie : Moi je pense que c’est ça. J’ai eu beaucoup de remarques du style “pourquoi séparer le combat antifasciste du combat féministe”, qu’on ne peut pas séparer les deux, que c’est la même chose… Or, en théorie, féminisme et antisexisme devraient faire partie de l’antifascisme, mais dans les faits, c’est vraiment relayé au second voire au troisième plan. Je pense aussi que certains ont peur des témoignages. 

Sarah : C’est hyper rageant de savoir qu’autant de personnes ont des choses à dire et qu’elles ne le font pas parce qu’elles ont peur d’être reconnues, parce qu’elles se demandent à quoi ça sert au vu de la petite audience de la page, parce qu’elles ont peur des représailles, pas forcément physiques mais l’exclusion par exemple, qui est déjà horrible en soi. 

Julie : On a quand même une petite victoire : un des groupes de musique concernés a été interdit de plusieurs scènes sur Paris par rapport à nos témoignages. Le fait de parler, ça fonctionne. C’est une victoire importante pour moi. Des gens ont répondu, ont écouté, ont réagi. 

Sarah : Pour revenir cette histoire, justement ce qui est paradoxal c’est que c’est les militants de Paris qui ont fait passer le mot en off, mais pour autant ces mêmes potes n’ont jamais relayé la page de CASS. Ce qui est compliqué, c’est qu’on sait qu’il y a des gens, des mecs même, assez à l’écoute sur ce genre de trucs, mais après prendre position publiquement devant toute leur audience pour dire “attention à tel groupe”, “il y a telle page féministe” etc., je pense qu’ils n’ont juste pas le courage de le faire parce qu’ils savent que 90% des mecs de la scène ne sont pas sensibilisés aux questions de sexisme et sont bien dans leur virilisme.

Retrouvez le Tumblr et la page Facebook du CASS

Retrouvez la deuxième partie du dossier ici

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