Sexisme en milieu militant (2/2) : manarchie et anarcho-sexisme

Nous avons eu le plaisir d’interviewer les deux fondatrices du CASS (Collectif Antisexiste pour une Scène Safe), une organisation qui a pour but de lutter contre le sexisme et le virilisme en milieu militant et sur la scène musicale antifa, créée en décembre 2019 dans le Nord-Pas-de-Calais. Cet article constitue un prolongement de l’interview, et vise à revenir sur la persistance du sexisme en milieu militant de gauche et à en analyser les racines. 

Si la création du CASS met en lumière la manière dont le sexisme et la culture du silence gangrènent le milieu militant, la dénonciation des violences et de la culture machiste n’est pas nouvelle. En France, le Tumblr Salut camarade sexiste créé en 2015 partage des témoignages, des articles autour du sexisme en milieu militant de gauche. De l’autre côté de l’Atlantique, en 2001, une tribune publiée par quatre membres du Black Bloc à Boston dénonçait le sexisme en milieu anarchiste, proposant le terme de “manarchie” (manarchy) pour désigner le machisme anarchiste. Les rédacteurs-trices de la tribune définissent ainsi la “manarchie” : 

“Manarchie: comportement agressif et esprit de compétition au sein du mouvement anarchiste qui rappellent de manière inquiétante les rôles historiquement oppressifs liés au genre masculin. Des exemples de ce comportement : être macho, moralisateur et élitiste. »

Les militant-e-s analysent le dogme du “pas de compromis”, qui selon elleux est lié au virilisme constaté au sein du Black Bloc: 

“Le dogme du “pas de compromis” est encore plus insidieux. Il est souvent accompagné d’un esprit machiste, adoptant l’attitude du “je-suis-le-plus-fort” à l’égard de la culture dominante tout comme avec les allié.e.s au sein du mouvement.
[…]
Deux d’entre nous étaient à une réunion Black Bloc lorsqu’un homme a déclaré : “Si vous n’êtes pas capable de prendre un coup [de matraque dans la tête] et que vous n’êtes pas capable d’aller en prison, ne défilez pas avec le Black Bloc.” […]  Nous doutons de l’efficacité d’un sacrifice pour se faire tabasser. Nous ne pouvons insister assez sur l’importance de se protéger les un-e-s les autres, mais nous comprenons aussi que les gens dans des situations différentes ont des besoins différents. En d’autres termes, ce n’est pas tout le monde qui peut et veut se faire tabasser et envoyer en prison pour un acte qui est peut-être, ou peut-être pas, considéré utile d’un point de vue tactique.
L’affirmation clivante de cet homme sous-entend qu’il fait partie des Black Blocs les plus qualifiés du groupe. Il a constaté que personne d’autre n’était resté pour se faire tabasser avec lui, ce qui démontre qu’il est plus coriace et, par conséquent, qu’il est un meilleur radical que les autres.” *

Cette analyse renvoie aux propos des fondatrices du CASS : virilisme, machisme, culte de la violence sous-tendent les comportement sexistes. La “manarchie” repose sur une attribution de rôles sexo-spécifiques : aux hommes revient l’usage de la force, ce qui établit une hiérarchie entre les militant-e-s. Cela participe de la relégation des militant-e-s perçu-e-s comme plus faibles au rang de subalternes. Mais comment expliquer le maintien de comportements sexistes dans un milieu qui se revendique progressiste et/ou féministe, voire qui tend à abolir les systèmes de domination ? 

Dans une interview donnée à la chaîne radiophonique Sortir du capitalisme, Francis Dupuis-Déri, chercheur à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’Université du Québec à Montréal, revient sur ce paradoxe en se penchant sur le cas de l’anarchisme : ce mouvement est censé être une critique de toutes les formes de pouvoir et de domination, et pour autant, aujourd’hui, dans les milieux libertaires, on retrouve des manifestations du sexisme. Dupuis-Déri utilise le terme d’ “anarcho-sexisme contemporain” pour qualifier ce phénomène. Il esquisse quatre pistes d’explication permettant d’analyser la contradiction entre le principe fondamental de non domination et la présence du sexisme en milieu anarchiste :

  • Les hommes cisgenres, et principalement les hommes hétérosexuels cisgenres, même s’ils se disent anarchistes, ont été socialisés comme des hommes hétérosexuels cisgenres. Aussi militants qu’ils soient, il est difficile de se désocialiser, de se séparer d’un habitus patriarcal. L’habitus, terme sociologique popularisé par Pierre Bourdieu, désigne une manière d’être, un ensemble de comportements acquis par un individu ou un groupe social. Lorsqu’un sujet se socialise au sein d’un groupe social, iel adopte un habitus de classe. L’habitus structure le comportement des individus, régit les interactions sociales, est adopté dès la socialisation primaire (enfance et adolescence) et comporte en outre une grande part d’inconscient ; pour ces raisons, il est difficile de s’en débarrasser. Le sexisme en milieu militant est ainsi, d’abord, une reconduction du sexisme qui structure la société.

  • Dupuis-Déri parle d’une “mythique de la barricade”, qui désigne une conception de l’anarchisme très violente, très virile, très prégnante dans l’imaginaire et dans l’auto-identification des anarchistes. Cette mythique renforce la division entre les sexes dans le milieu militant et la division sexuelle du travail : les camarades hommes font certaines choses plus valorisées, les femmes sont reléguées à des tâches dites subalternes. En outre, Dupuis-Déri évoque la tendance des militant-e-s anarchistes à se considérer comme dominé-e-s, et dès lors à être réfractaires à tout reproche concernant la domination patriarcale qui peut s’installer au sein même du mouvement.

  • Pour certains, notamment pour les militant-e-s marxistes, c’est la lutte des classes qui prime : l’ennemi est le capital, la bourgeoisie, et le féminisme est vu comme quelque chose de suspect car il est considéré (à tort) comme une lutte bourgeoise.

  • Les anarchistes ont l’habitude de lutter avec des ennemis qui sont à l’extérieur du groupe : patrons, police… les féministes dans les réseaux anarchistes amènent le conflit à l’intérieur même du milieu, ce qui devient problématique pour certain-e-s militant-e-s qui réagissent en affirmant que ce n’est pas une priorité et que c’est une perte de temps. Le féminisme n’est pas un conflit qui se joue dans un face-à-face mais dans l’entre-soi. C’est à ce moment là que le phénomène du “boy’s club” émerge : les militant-e-s se protègent entre eux, dans une coalition autour de l’homme agresseur ; les camarades de lutte sont incapables de dénouer ce lien amical.

Complaisance et solidarité à l’égard des agresseurs, silenciation des victimes, culte de la violence, relégation voire rejet du féminisme : autant de démonstrations d’un sexisme rampant dans les milieux militants de gauche, qui s’explique par la reconduction du sexisme structurant la société, par le mépris de la lutte féministe perçue comme secondaire ou encombrante, et et par la persistance d’une masculinité toxique. 

*traduction réalisée par une rédactrice des Ourses à plumes. Elle ne se veut pas professionnelle et peut contenir des imprécisions. 

Retrouvez la première partie du dossier consacrée à l’entretien avec les fondatrices du CASS ici

Retrouvez ici un triptyque sur les stratégies de défense des agresseurs en milieu militant, publié en février 2017 sur le site des Ourses à Plumes. 

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