Intersexes : la naissance d’un mouvement contre les mutilations en France

Les luttes des personnes intersexes se font de plus en plus connaître ces dernières années, grâce notamment à la dynamique nouvelle insufflée par le Collectif Intersexes et Allié-e-s lancé en novembre 2016. [article écrit durant l’automne 2019]

©Estelle Prudent
Les personnes intersexes présentent des caractéristiques sexuelles et/ou secondaires qui ne correspondent pas aux définitions normatives du masculin et du féminin. Ces caractéristiques peuvent être visibles à la naissance ou apparaître plus tard dans la vie, notamment à la puberté. Les enfants intersexes représentent entre 1,7 % et 4% des naissances. Il existe plus de 40 variations intersexes, il n’y a donc pas UN “corps intersexe”.

Les questions des droits des personnes intersexes ont commencé à être visibles en France grâce à l’OII francophonie (Organisation Internationale Intersexe), avec notamment le travail de médiatisation de Vincent Guillot. En 2016, le Collectif Intersexes et Allié·e·s (CIA) a été créé “pour combler un manque militant. L’OII francophonie était un réseau informel, qui prenait la parole lors d’événements comme la marche de l’Existrans, ou soutenait des projets de militant-e-s sur ces questions, mais ce n’était pas un cadre collectif organisé. Le CIA a été fondé pour qu’existe une organisation collective, qui soit un porte-voix mais aussi un interlocuteur politique”, rappelle Loé, qui a participé à sa cofondation.

À l’époque, on trouvait des organisations traitant de variations intersexes, mais sans les nommer, en les abordant de façon pathologisante. Des collectifs ou associations autour des questions LGBTI (centre LGBT Paris…) ou se concentrant sur les questions trans et intersexes (Rita à Grenoble, Trans Inter Action à Nantes, CLAR-T/I à Toulouse…) existaient, mais les membres intersexes étaient minoritaires, et leur cause invisibilisée.

Des événements médiatisés ont permis progressivement de parler des personnes intersexes, comme le jugement du tribunal de grande instance de Tours en août 2015 qui donna l’autorisation à une personne intersexe d’indiquer la mention « sexe neutre » sur son état civil. La France a aussi été condamnée à trois reprises en 2016 par l’ONU pour les mutilations sur enfants intersexes, mais n’en a pas pour autant modifié ses protocoles médicaux. Ceux-ci préconisent encore aujourd’hui de modifier les caractéristiques sexuelles des enfants et des ados intersexes, pour les rendre plus conformes aux normes de genre. Cela correspond concrètement par exemple à des opérations chirurgicales comme les vaginoplasties, gonadectomies, clitoridectomies, ainsi qu’à des traitements hormonaux à vie pour que le corps des personnes correspondent à leur genre assigné à la naissance, et puissent s’engager dans une activité sexuelle hétéronormée. “Tous ces moments médiatiques ont participé à un climat favorisant la création du CIA”, estime Loé. Le collectif lutte sur plusieurs fronts pour l’autodétermination et contre la pathologisation et les mutilations des personnes intersexes.

Au coeur du CIA

L’activité du CIA est divisée en 5 pôles : “sensibilisation (formation des autres associations, événements publics, réseaux sociaux, événements publics comme la Pride…) ; plaidoyer (travail tourné vers les institutions, avec la DILCRAH, le Défenseur des droits, avec les député-e-s, des auditions de groupes d’études de l’Assemblée nationale…) ; santé (liste blanche…) ; international (le CIA est membre de l’OII Europe) ; communautaire (on travaille avec tout ce qui est rencontres nationales, travail avec les parents, demandes de soutien individuelles, forum, groupes de parole mis en place…)”, décrit Loé.

Seule organisation nationale militante et collective dédiée aux personnes intersexes en France, le CIA a aussi participé au développement d’un espace communautaire. “L’OII francophonie avait déjà lancé des rencontres intersexes, notamment avec le festival de cinéma de Douarnenez, puis le CIA a organisé deux rencontres nationales”. Ces week-ends annuels de rencontres et d’échanges comprenant des espaces en non-mixité renforcent la communauté intersexe et le CIA en lui-même, dont les membres sont dispersé-e-s dans toute la France. “Nous essayons aussi de créer des espaces de discussion virtuels, comme le forum, le Tumblr « Paye ton intersexuation », ou encore le groupe Facebook pour les personnes intersexes francophones. Un deuxième groupe a été créé pour les allié-e-s et les personnes à la recherche d’informations.” (voir encadré)

illustration de Laurier the fox ©

Le CIA est composé d’une vingtaine de membres, dont un quart d’allié-e-s. Seules les personnes intersexes ont le droit de vote dans le collectif. Ce nombre qui peut paraître faible s’explique : “beaucoup de personnes intersexes sont isolées, il y a une silenciation, une difficulté à sortir du placard, d’autant plus que certaines personnes ne veulent pas y penser et préfèrent que cela ne prenne pas trop de place dans leur vie car c’est douloureux”, souligne Loé. De plus, si les membres du CIA ne sont pas plus nombreuxes, c’est aussi car le collectif “a certaines valeurs politiques : c’est une communauté anti-homophobie, anti-transphobie, plutôt radicale et anticapitaliste, une vision que ne partagent pas toutes les personnes intersexes”.

Une lutte à plusieurs niveaux

L’action du CIA a commencé à se faire connaître avec la campagne de sensibilisation menée dès septembre 2018 pour réclamer la fin des mutilations sur les enfants intersexes. Une pétition a été lancée avec ce mot d’ordre et elle a recueilli à l’heure où nous écrivons cet article plus de 66.000 signatures. De nombreuses interviews et vidéos de membres du collectif ont fait connaître la cause à un public plus large que le seul milieu militant LGBTIQ+. “Nous ne nous attendions pas à récolter autant de signatures, ni à réussir à imposer le débat en septembre 2019 à l’Assemblée nationale pendant environ 2 heures lors de l’examen des amendements à la loi sur la bioéthique. Cela a été un travail à trois niveaux : construire des alliances avec des associations et des personnalités ; animer les réseaux sociaux de manière très active en générant de l’engagement ; mener un travail de plaidoyer auprès de député-e-s, aux commissions parlementaires, avec le Défenseur des droits… L’engagement des politiques a permis de maintenir l’attention médiatique… et inversement aussi”, raconte Loé.

La pétition dénonce qu’“en France, les enfants intersexes soient toujours soumis-e-s à des opérations chirurgicales ou/et des traitements hormonaux sans leur consentement éclairé et sans nécessité de santé”. En question, “les protocoles médicaux qui continuent à recommander ces pratiques”, malgré les condamnations par l’ONU. Le texte de la pétition rappelle également “que les variations intersexes sont des variations saines du vivant, et dans leur immense majorité sans danger pour la vie de l’enfant. Elles ne devraient pas conduire à de la stigmatisation et à de la médicalisation inutile et néfaste. À l’instar de l’homosexualité, l’intersexuation n’a pas à être soignée : c’est à la société d’accepter sa propre diversité.”

Le site du collectif cite Anne Fausto-Sterling et donne ces chiffres : “30 à 80% des intersexes subissent plus d’une opération. Il n’est pas rare de voir un-e enfant endurer trois à cinq de ces procédures” tandis que “80% à 85% des vaginoplasties pratiquées dans la petite enfance donnent des sténoses vaginales (rétrécissements); 78.5% ayant besoin d’être réopérées.” En plus d’être inutiles, ces interventions échouent de toute manière dans leur objectif de conformer les corps à des normes binaires et hétérosexuelles.

En sensibilisant et formant le monde politique et associatif, le CIA a réussi à faire connaître sa cause et lui donner la légitimité qu’elle mérite. “Aujourd’hui, des acteurs comme la Délégation Interministérielle de Lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et les LGBTphobies (DILCRAH) sont plus volontaristes pour nous soutenir. Le Défenseur des droits s’investit sur la question des dossiers médicaux”, quasiment impossibles d’accès aux personnes qui en font la demande pour connaître le détail des traitements et interventions subies pendant leur enfance et/ou adolescence. Une situation qui met en lumière l’embarras du corps médical face à l’absence de recherche chez les médecins d’un consentement éclairé quant à ces actes. “Les médias de manière générale s’intéressent plus à la question des intersexes, et la traitent mieux. Avant les angles étaient plutôt du côté de la fétichisation et du médical, aujourd’hui on parle plus du côté politique, c’est en partie le résultat d’un travail avec l’Association des Journalistes Lesbiennes, gay, bi-e-s, trans (AJL)”.

Lors de la Marche des Fiertés 2019, la fin des mutilations a été le mot d’ordre du cortège de tête parisien organisé par Les Délaissé-e-s des Fiertés, un collectif intersectionnel créé pour imposer un mot d’ordre plus politique et en faveur des personnes invisibilisées des Prides. “À l’heure de la révision des lois de bioéthique, il est urgent que l’opinion publique et les législateurs prennent conscience de l’urgence que représente la situation des personnes intersexes. Les organisations et associations prétendument inclusives et s’auto-proclamant soutien des personnes intersexes se montrent incapables de porter dignement leurs revendications, instrumentalisant ainsi les militant-e-s ou invisibilisant leur lutte”, dénonçait l’appel à manifester des Délaissé-e-s des Fiertés, forçant ainsi une meilleure prise en compte de la cause intersexe.

En trois ans, le CIA a réussi à imposer sa présence dans les réseaux militants et institutionnels, ainsi que dans la sphère politique. Aujourd’hui le CIA “est un des collectifs sur les questions intersexes les plus forts au niveau mondial, en termes de militant-e-s investi-e-s. Certaines organisations d’autres pays n’ont que 2-3 personnes actives, d’autres ont des moyens financiers très élevés, qui leur permettent même d’avoir des salarié-e-s, comme les Pays-Bas ou encore les États-Unis. L’OII Allemagne a aussi une grosse force de frappe en terme de plaidoyer”, constate Loé. Iel cite aussi “l’action de l’association LGBTI indienne Srishti Madurai qui grâce à son activisme intersexe a réussi à interdire les mutilations intersexes dans l’état du Tamil Nadu, au sud du pays en août 2019”.

Cela n’a pas été le cas de la France, alors que les choses auraient pu changer lors de la révision de la loi de bioéthique. En effet, le 8 octobre 2019, l’Assemblée Nationale a rejeté les amendements visant l’arrêt des mutilations intersexes. Cependant, les militant-e-s intersexes continuent d’être optimistes, car ce débat public a permis de mettre sur le devant de la scène leur lutte. Après une première étape de sensibilisation auprès des médias, associations, institutions, politiques, le CIA se sera peut-être constitué assez d’allié-e-s pour mener à bien l’Acte II de son action.

Ourse Malléchée et Amé

Pour aller plus loin :
Le site Internet du CIA
Tumblr de témoignages
La bande-dessinée C’est quoi intersexe ?
Chaîne Youtube de Mischanomalie
Chaîne de Audr XY “Il y a une couille avec votre fille”
Intersexes, le cri du corps, article paru dans Libération
Forum
Groupes Facebook :
Echanges et soutien entre personnes intersexes
Intersexuation&variations du développement sexuel : espace pédagogique

Cet article a été publié dans le deuxième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2019. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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