Stonewall means fight back

Préserver la mémoire des luttes de libération LGBTQIA+

Cinquante ans après les faits, les révoltes de Stonewall sont devenues le symbole par excellence de la lutte radicale et intersectionnelle pour nos droits. Souvent considérées comme le début du mouvement, ces révoltes de personnes marginalisées (TDS, personnes trans, racisées, précaires) s’inscrivent en fait dans une longue histoire de lutte contre le harcèlement et la violence de la police aux États-Unis.

Trigger warning : Cet article fait mention de violences homophobes et transphobes

Que s’est-il passé au Stonewall Inn ?

En 1969, la sodomie est illégale dans 48 états des États-Unis. Cela recouvre les pratiques de sexe oral et anal et cette interdiction est essentiellement dirigée contre les couples homosexuels. Le travestissement et le « gender impersonating » (usurpation de genre) sont également illégaux dans de nombreuses villes. A New York, chaque année, ce sont aux alentours de 500 personnes qui sont emprisonnées pour des délits ou crimes reliés à leur orientation sexuelle ou identité de genre.

Le Stonewall Inn est un bar du Greenwich Village – quartier centre de la contre-culture à New York. Il est très fréquenté par la communauté queer, notamment par les personnes qui en sont les plus marginalisées (personnes trans, racisées, travailleuses du sexe, jeunes sans abri, etc.) Les descentes de police y sont fréquentes, et, sous la contrainte, les client-e-s sont souvent coopératif-ves : un ancien inspecteur de la brigade des mœurs dit dans une interview de 2004 que « c’étaient des arrestations faciles. On n’avait jamais de problème, tout le monde se tenait bien… ». Le harcèlement policier est réel, et il arrive que les forces de l’ordre détruisent le bar à la tronçonneuse (« they’d go […] and cut up the bar with a chainsaw ») de manière à rendre plus difficile sa réouverture. L’inspecteur de police qui a dirigé la descente du 28 juin 1969 le raconte dans une interview donnée au Villager en 2004, titrée « Je suis désolé » (“I’m sorry” says inspector who led the Stonewall Raid).

La nuit du vendredi 28 au samedi 29 juin 1969 est différente. La police de New York et la brigade des mœurs interviennent aux alentours de 1h30, mais les client-e-s ne coopèrent pas. La procédure standard consiste à aligner les client-e-s, à vérifier leur identité, et à inspecter les organes génitaux des personnes habillées en femme. Cette nuit-là, les client-e-s se révoltent. La police décide d’embarquer les quelques 200 client-e-s, mais iels se défendent. La foule grandit, passant-e-s, client-e-s des bars alentours se joignent à la révolte et ce sont jusqu’à près de 2000 personnes qui participent aux affrontements. La police est contrainte d’appeler des centaines de voitures de renfort. Les affrontements durent près d’une heure et treize personnes sont arrêtées.

Dans une interview donnée à Storycorps, un client du bar raconte ce qu’il a vécu ce jour-là : « Les drag queens, ce sont elles qui ont dit à la police ‘Nous ne partirons pas’ ». Sylvia Rivera, militante transgenre d’origine portoricaine et vénézuélienne, se rappelle « Vous nous traitez comme de la merde depuis des années ? Maintenant c’est notre tour ! … Ç’a été un des plus grands moments de ma vie ».

Les jours qui suivent, des rassemblements ont lieu au Stonewall Inn. Le traitement médiatique est terriblement homophobe. Certains journaux contournent et traitent la révolte comme une émeute de bar ordinaire : « Dix personnes arrêtées dans une perquisition au Village. […] La police avait des raisons de croire que de l’alcool était vendu sans licence » dans le Courier News, « Foule hostile dispersée près de la place Sheridan », « jeunes du ‘Village’ » dans le New York Times. D’autres sont plus explicites : « Nid d’homos perquisitionné » (Daily News NY), et condescendants : « Elle était en colère. Elle était tellement énervée qu’elle n’avait pas pris la peine de se raser. […] Elle était un « il ». Une queen de Christopher Street ». L’information circule néanmoins, et de nombreuses personnes se joignent aux rassemblements. Des militant-e-s, parmi lesquel-les Marsha P. Johnson, militante trans noire, s’attaquent aux voitures de police venues empêcher les rassemblements.

Avant Stonewall

Il existait dès les années 50 aux États-Unis plusieurs groupes de lutte pour les droits des personnes homosexuelles, avec des stratégies différentes. La Mattachine Society à Los Angeles par exemple, initialement proche du parti communiste, renonce quelques années après sa formation à sa radicalité pour défendre des politiques assimilationnistes. Des mouvements autour des droits individuels existent également : en mars 1969 à San Francisco, le Comité pour la liberté homosexuelle (Committee for Homosexual Freedom) se forme pour protester contre le licenciement d’un militant du fait de son homosexualité. En outre, des militant-e-s se sont déjà mobilisé-e-s contre les violences policières les années précédant Stonewall.

En mai 1959, dans le centre-ville de Los Angeles, des femmes trans, des lesbiennes et des hommes gay se rebellent contre le harcèlement policier devant Cooper Do-nuts, un magasin fréquenté par la police et la communauté queer. Des affrontements ont aussi lieu, comme le 1er janvier 1967, dans un bar appelé le « Black Cat » toujours à Los Angeles, des policiers frappent et arrêtent des hommes pour « baisers homosexuels ». A l’époque, ce bar est connu pour être plutôt un bar d’ouvriers homosexuels. En février 1967, une manifestation réunissant 300 à 600 personnes est organisée pour protester contre ces arrestations. Wes Joe, un habitant investit dans le travail de mémoire LGBT du quartier de Silver Lake, décrit aujourd’hui cette manifestation comme “probablement la plus grande manifestation LGBT aux États-Unis à l’époque. […] Les gens étaient effrayé-e-s, mais aussi très en colère. C’étaient les mêmes émotions que celles à Stonewall, deux ans et demi plus tard. ”

Les révoltes de Stonewall s’inscrivent donc dans une dynamique de contestation et de revendication..En mai 1969, des manifestations sont d’ailleurs organisées suite à l’assassinat de Frank Bartley, un homme gay, par la police le 17 avril.

Après Stonewall

La violence policière à l’encontre des personnes queer ne s’arrête évidemment pas avec Stonewall, notamment, encore une fois, à l’encontre des personnes les plus marginalisées de la communauté : les personnes racisées, les personnes trans, etc. Ainsi, le 7 mars 1970 la police de Los Angeles tue Laverne Turner, une jeune femme noire trans qui était travailleuse du sexe, et ce deux jours avant la marche de commémoration de la mort d’Howard Efland, un homme gay battu à mort par la police un an auparavant.

En revanche, dans les mois qui suivent, le mouvement se renouvelle. Les organisations assimilationnistes sont abondamment critiquées pour leur manque de radicalité. De nouveaux groupes militants se forment. Parmi ceux-ci, le GLF (Gay Liberation Front, front de libération gay) qui se revendique révolutionnaire, et le STAR (Street Transvestites Action Revolutionaries, Révolutionnaires de l’action des travesti.e.s de la rue) fondé par Sylvia Rivera et Marsha P. Johnson en 1970 (qui faisaient également partie du Drag Queens caucus du GLF). Le STAR organise le soutien aux personnes incarcérées, et fonde la STAR House, qui accueillera pendant un an des jeunes homosexuel-le-s et/ou trans sans abri.

Au premier anniversaire des révoltes de Stonewall, fin juin 1970, et les années suivantes, des « marches de libération gay » sont organisées dans plusieurs villes des États-Unis, et sont à l’origine des marches des fiertés. Ces marches sont non seulement commémoratives mais permettent également à la communauté d’occuper l’espace en dehors des contraintes de l’hétéronormativité.

Aujourd’hui, le Stonewall Inn est un monument national aux États-Unis. Cette célébration publique d’un événement crucial dans l’histoire des luttes LGBTQIA+ ne doit pas nous faire oublier les origines de ces révoltes : à Stonewall, des personnes se sont battues contre le harcèlement policier transphobe, homophobe, les assassinats, l’exclusion sociale.

RESSOURCES

En anglais :
TDOR Trans Lives Matter : Site de veille et de recensement des assassinats de personnes trans. Article sur Laverne Turner.
Podcast sur les luttes LGBTQ à San Francisco avant et après Stonewall : KQED (Média local de Californie), San Francisco and LGBTQ Pride, Before and After Stonewall avec Honey Mahogany (performeuse drag et cofondatrice du Compton’s Transgender Cultural District) et Marc Stein (historien).
LGBTQ Historic Places : Série d’articles du média california KCET.org, en particulier un documentaire sur le Black Cat, The Black Cat, Harbinger of LGBTQ Civil Rights.
Storycorps, OutLoud Collection : Storycorps est une association qui rassemble des témoignages audios. Elle a lancé en 2014 le projet participatif “Outloud” pour collecter des histoires de personnes queer aux Etats Unis.
Article Queer Rage : Police Violence and the Stonewall Rebellion of 1969, par Marc Stein sur ProcessHistory.org (blog de l’Organization of American Historians).
En français :
Dans Libération : Stonewall, « un évènement très symbolique qui séduit et même fascine »
, sur l’héritage de Stonewall en dehors des Etats Unis.
Sur France Culture :
Les émeutes de Stonewall, aux origines de la Gay Pride, interview de Flavia Rando et Fred Sargeant, deux militant-e-s du GLF
50 ans après les émeutes de Stonewall, ce que le monde doit aux militants LGBT, dans Les Matins de France Culture avec Eric Fassin et Paul B. Preciado
Stonewall, 50 ans après : influence internationale et soft power, dans Soft power avec Didier Lestrade
Sur Radio Canada : Stonewall : troquer la honte contre la fierté

Cet article a été publié dans le deuxième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2019. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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