LES FEMMES LBT NOIRES, ÇA EXISTE ! LEURS ALLIEES AUSSI !

EPISODE 3: UN TCHAT AVEC ALICE

Les femmes LBT+ noires ont toujours existé, de tout temps et en tout lieu, et pourtant leurs existences, histoires sont peu (re)connues. Marame (nom d’artiste MMTK), s’identifiant comme une femme noire lesbienne, produit une série de témoignages dessinés de femmes noires LBT (Lesbiennes, Bies, Trans), avec pour seul but de donner toute la visibilité sur leurs parcours, leurs combats, leurs projets, leurs identités. 

Ces mêmes femmes noires LBT peuvent également compter sur leurs alliées. 

Troisième rencontre avec Alice.

  • Pronom(s) : elle, la
  • Lieu de résidence : Douala, Cameroun
  • Musique du moment: Opus Focus, le premier album du rappeur Nass, son petit-fils (morceaux préférés: Ouverture, Flex)

Pour suivre son actualité :

Twitter: @AliceNkom

Facebook: AliceNkomOfficiel

Maître Alice Nkom, vous êtes la première femme à avoir réussi l’examen du barreau au Cameroun. Vous êtes membre fondatrice de l’Association des femmes avocates. Vous avez aussi dédié votre carrière à la défense des droits des personnes LGBT+, combat pour lequel vous avez reçu le Prix Amnesty International en 2013. 

Si vous deviez-vous définir en un seul mot, lequel serait-il? 

Maman. Pour moi, l’amour d’une maman est ce qui se rapproche le plus de l’amour divin. J’ai 2 enfants biologiques, Nicolas et Olga, et 8 petits-enfants. Et pourtant, je suis la maman de tant d’autres, dans le monde entier.  C’est qui je suis, en étant au coeur des coeurs, et c’est ce qui donne un sens à ma vie.

On ne sait pas toujours où on va mais on sait (parfois) d’où on vient. D’où venez-vous, Madame Nkom ? 

Il se trouve que je sais aussi où je vais! C’est ce qui guide mes actions, mes projets, et me permet d’avancer vers la destination que je me fixe, qui est celle de donner de l’amour et de l’amitié aux autres. 

Je viens d’une famille originaire de la région du littoral, le Sanaga-maritime, dans l’arrondissement de Ngambe, au Cameroun. Je n’y ai pas vécu longtemps. Il s’agit d’un arrondissement peuplé de Bassa, une ethnie qu’on dit têtue, légaliste car toujours un papier timbré dans le sac (rires).  

Derrière toute loi, il y a une histoire.

Quelle est celle derrière l’article 347 bis du Code pénal camerounais ? 

Le Code pénal, qui porte cet article, date de 1965, cinq ans après l’indépendance du Cameroun. Le Code pénal a été voté par une assemblée réunissant des députés venant des terroirs. A cette époque, il n’y a aucune notion portant sur les personnes LGBT dans le Code. En effet, les députés n’ont estimé à aucun moment que l’homosexualité pouvait être un délit, car cela constituait un rite d’initiation dans les sociétés ancestrales. 

L’article 347 bis en page 303 du Code Pénal, intitulé « Homosexualité », stipule :  « Est punie d’un emprisonnement de six mois à cinq ans et d’une amende de 20 000 à 200 000 francs CFA toute personne qui a des rapports sexuels avec une personne de son sexe ».

L’article 347 bis, réprimant par là toute relation homosexuelle, apparaît donc sept ans après la première édition du Code pénal, par voie d’ordonnance le 25 Septembre 1972 (ce qui explique le « bis »). On doit cet amendement du Code à Ahmadou Ahidjo, le Président de la République de l’époque. Il y avait certes la séparation des pouvoirs, mais l’Assemblée ne comptait alors qu’un parti politique. Cette composition a permis à Ahidjo de faire voter unanimement ce nouvel article. 

J’estime que le 347 Bis est entré par infraction dans le Code pénal, et a brisé bon nombre de destins. Et pourtant, il ne saurait y avoir dans les faits de délit d’homosexualité, ni d’hétérosexualité d’ailleurs: pour que cela soit possible, il faudrait qu’il y ait une atteinte portée à autrui, en son intégrité physique, ou son patrimoine. 

En l’occurence, l’article 347 Bis pénalise un délit d’amour entre adultes consentant-e-s.

La loi camerounaise, par cet article, faillit à son devoir le plus ultime, qui est de protéger l’ensemble des citoyen-ne-s.

Même à l’église, on vous dit de vous aimer mais on ne dit pas comment !

Vous avez créé la 1ère association camerounaise de défense des droits LGBT en 2003, ADEFHO. Comment la faites-vous fonctionner depuis maintenant 17 ans?

J’ai choisi le nom d’Association pour la DEFense des droits des HOmosexuels pour frapper les esprits, et questionner tout un chacun sur l’injustice d’une telle législation.

Les seul-e-s privilégié-e-s étaient les enfants venant de foyers aisés qui  pouvaient les sauver de la prison, et les envoyer à l’étranger en cas d’arrestation pour homosexualité. Et les autres?  

Je souhaitais susciter un débat national: la discrimination du fait de la sexualité, l’ignorance qui en est le fondement, la violence d’Etat légalisant un tel apartheid envers une frange de la population.

Je voulais rappeler à tou-te-s, légistaleur, policier, citoyen, que la sexualité relève du privé. Or, la vie privée est du domaine de l’inviolable et est sacrée. L’homosexualité ne saurait être une exception à cela. 

ADEFHO a beaucoup souffert de la situation, d’abord du point de vue administratif. 

Comment enregistrer une association dont l’objet même est considéré comme une infraction? 

J’ai défendu le sujet auprès de la Préfecture en me basant sur l’article 2 du Code pénal, qui reprend l’article 45 du même Code.

« Les règles de droit international ainsi que les traités dûment promulgués et publiés s’imposent au présent Code ainsi qu’à toute disposition pénale ». Il est donc signifié la primauté des lois internationales (ici, la déclaration des droits humains, qui est le préambule de la constitution camerounaise) sur les lois nationales. 

Le préfet avait légalement la possibilité de refuser l’enregistrement d’ADEFHO dans les deux mois suivant sa déclaration, si contraire à la loi ou aux bonnes moeurs. Il n’a rien fait de tel, en raison des arguments que je lui ai brandis de par l’article 2. ADEFHO a donc bien la personnalité juridique, même si je n’ai jamais obtenu de récépissé de la Préfecture. 

J’ai fonctionné au début sans aucun-e membre dans l’association, et suis restée longtemps isolée. Je proposais mes services dans le cadre de formations, et d’assistance juridique.

Je lisais les journaux, et quand des personnes se faisaient arrêter, je mettais ma robe et j’allais les défendre, aussi bien en tant qu’avocate que maman de substitution.

J’ai par la suite créé une seconde association, SIDADO (les adolescent-e-s contre le Vih-Sida), ce qui m’a permis de sécuriser l’investissement personnel de bénévoles, et le soutien d’adhérent-e-s. J’ai d’ailleurs obtenu un financement de l’Union Européenne dans le cadre de mes activités au sein de SIDADO. 

Ça a inspiré les gens de la communauté LGBT: iels ne pouvaient pas rejoindre ADEFHO, au risque d’être stigmatisé-e-s, et ont donc constitué des associations orientées vers les droits humains, la santé, l’émancipation par le travail.

Quelle est la situation des femmes lesbiennes et bies au Cameroun?

Les lesbiennes et les bisexuelles subissent également le rejet et l’indignation populaire dont sont victimes les gays. Leur sexualité est vue comme inconcevable, mais est toutefois moins visible dans un système patriarcal. 

La société protège la couronne du phallus: son règne n’est donc pas menacé quand il est fait mention des lesbiennes et des bisexuelles. Ce n’est pas pour autant qu’elles ne font pas elles aussi l’objet de violences intrafamiliales, et d’arrestations arbitraires. 

La transidentité étant peu voire pas comprise en Afrique, qu’en est-il de la situation des femmes trans au Cameroun ?

Les femmes trans demeurent des personnes très peu entendues et donc stigmatisées (violences, moqueries) et discriminées du fait de leur expression de genre.

A contrario, la société ne les voit que sous le prisme de l’homosexualité. 

Aujourd’hui, il est extrêmement difficile pour une personne trans de trouver sa place dans la société: il est ardu pour elleux de poursuivre leurs études, trouver un emploi, un logement. Ouvrir un compte en banque peut vite devenir un vrai combat. De nombreuses personnes trans sont confrontées aux problèmes de pièces d’identité, et deviennent donc clandestines dans leur propre pays. 

Un grand nombre de personnes trans vivent loin de leurs familles à cause du rejet et du bannissement. D’autres souhaiteraient débuter un traitement hormonal, mais sont dans l’incapacité de le mener à bien, faute de moyens.

Les femmes sont en majorité les premières victimes en tant de crise. Qu’en est-il de la situation des femmes LBT en temps d’épidémie de Covid19?

Il faut dire que la pandémie du fait de la Covid-19 a eu un sérieux impact sur les populations les plus précarisées, notamment les femmes LBT. De nombreuses femmes trans, devenues par la force des choses travailleuses du sexe, ont perdu leurs clients du fait des mesures de confinement, et sont tombées dans une précarité encore plus grande. Des associations telles que Elles Cameroun ont distribué des kits de survie, mais la situation devient dramatique, de nombreuses femmes LBT ayant perdu leur emploi. 

Comment être un-e bon-ne allié-e pour la communauté LGBT?

En parlant quand il le faut, en étant protecteur-trice.

Etre un-e bon-ne allié-e, c’est apprendre.

Etre un-e bon-ne allié-e, c’est aussi transmettre de bonnes pratiques: me concernant, je renseigne les personnes LGBT sur les canaux légaux et juridiques (le code de procédure) pour permettre à tou-te-s de se protéger en cas d’arrestations par exemple.

Avez-vous constaté une évolution de l’opinion publique, à défaut d’une évolution de la loi ?

J’ai subi des violences en tant que défenseure des droits, j’ai du aller au tribunal avec des gardes du corps car menacée par des religieux (qui en voulaient à mon intégrité au nom du Christ, et pas au nom de la loi). On m’interdisait de faire partie des fora des avocat-e-s. On m’a également menacée de me radier du barreau, sur demande du Ministre de la justice: ce dernier trouvait que je faisais l’apologie du crime, que je bafouais la profession, et a saisi le conseil de l’ordre en conséquence. 

De nos jours, je suis plutôt victime de cyber-haine. 

Et pourtant, je constate que l’opinion publique évolue et continue à évoluer. 

Par exemple, une section Droits humains a été créée au sein du barreau. Je fais aussi de la pédagogie au niveau des forces de l’ordre, du parquet, du juge.

Notre premier ennemi est l’ignorance.

Plusieurs pays d’Afrique sub-saharienne ont fait évoluer leur législation sur l’homosexualité. 

En 2019, l’Angola interdisait toute discrimination basée sur l’orientation sexuelle, le Botswana a abrogé une loi de 1965 qui pénalisait l’homosexualité. Le Gabon emprunte aussi le chemin de la dépénalisation. Ces évolutions régionales font-elles des émules au Cameroun?

Bien que les choses évoluent, le Cameroun n’en est pas encore à ce stade. A chaque campagne électorale, j’en parle aux candidat-e-s. J’organise des ateliers de sensibilisation, pour les député-e-s par exemple. Mais ce sont des souhaits à chanter tout le temps. 

Quel serait à votre avis le propre d’une démocratie idéale? 

Une démocratie qui mettra au centre l’être humain, redonnera le pouvoir au peuple , et apprendra à ce même peuple à gérer ce pouvoir immense qu’il a.  

Etes-vous heureuse? 

Pour moi, le bonheur est avoir de l’amour et en donner aux autres, et à son environnement. 

Donc oui, je suis heureuse.  

Publié par

"S'il y a un livre que tu aimerais lire, mais qui n'a pas encore été écrit, alors tu te dois de l'écrire." ― Toni Morrison

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