Jeanne Deroin, une femme qui élève la voix dans l’isoloir

Nous retraçons la vie et les luttes de Jeanne Deroin, philosophe, théoricienne féministe, directrice de journaux « féministes » et animatrice d’associations ouvrières. Rendons femmage à la première femme française à s’être présentée aux élections législatives, contre l’avis de la majorité, en 1849.

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« Un jour j’ouvris le livre de la loi et je lus ces mots : le mari doit protection à sa femme, la femme doit obéissance à son mari. Je ressentis une vive indignation. Jamais, me dis-je, je n’achèterai le bonheur au prix de l’esclavage. Je veux vivre et souffrir, seule, ignorante, inutile, oubliée mais libre. » (Jeanne Deroin)

Un regard lucide

Jeanne Deroin est née le 31 décembre 1805 à Paris. En tant que fille, elle ne reçoit pas d’éducation à proprement parler par sa mère qui préfère la former à la couture. Elle apprend donc dès son plus jeune âge à lire seule et devient très vite une grande lectrice. En effet à 25 ans, elle possède une grande culture philosophique et littéraire. Si sa condition l’empêche de suivre des études et l’oblige à travailler dans un premier temps comme ouvrière lingère, Jeanne Deroin n’en est pas moins active et curieuse de comprendre le monde qui l’entoure.

En 1830, avec la Monarchie de Juillet, la bourgeoisie arrive au pouvoir dans une France en pleine mutation qui connaît la révolution industrielle. Saint-simonienne convaincue, Jeanne Deroin a foi dans le progrès et la grande industrie, au sein de laquelle réside selon elle les conditions du bonheur et de la liberté. L’émancipation des femmes est pour elle une lutte fondamentale, et dès 1831, dans une lettre adressée au journal Le Globe, elle développe un regard lucide, franc et extrêmement inspirant sur la société française au XIXe siècle :

« L’esclavage est aboli dit-on, non il ne l’est pas, il subsiste tout entier dans ces paroles iniques inscrites au livre de la loi : « le mari doit protection à sa femme ; la femme doit obéissance à son mari. » […] L’éducation de la femme est dirigée de manière à comprimer toutes ses facultés morales et intellectuelles, on veut lui persuader qu’elle est inférieure à l’homme […] On lui inspire des goûts frivoles, on lui insinue que le don de charmer, l’art de plaire doivent être les seuls objets de ses vœux, l’unique but de toutes ses actions. Et si, franchissant tous les obstacles, elle s’élevait au-dessus des préjugés de son sexe, quand même elle parviendrait au plus haut degré de savoir et de supériorité réelle, toutes les carrières lui sont fermées »

Elle contribue également à La femme libre, premier journal féministe. Sous le pseudonyme de Jeanne-Victoire, elle lance en 1832 dans le journal L’Opinion des femmes, un appel aux femmes en première page :

« Lorsque tous les peuples s’agitent au nom de Liberté, et que le prolétaire réclame son affranchissement, nous, femmes, resterons-nous passives devant ce grand mouvement d’émancipation sociale qui s’opère sous nos yeux ? Notre sort est-il tellement heureux, que nous n’ayons rien aussi à réclamer ? La femme, jusqu’à présent, a été exploitée, tyrannisée. Cette tyrannie, cette exploitation, doivent cesser. Refusons pour époux tout homme qui n’est pas assez généreux pour consentir à partager son pouvoir ; nous ne voulons plus de cette formule, « Femme, soyez soumise à votre mari ! » Nous voulons le mariage selon l’égalité. Plutôt le célibat que l’esclavage ! »

Après s’être mariée civilement à un économe de maison de retraite, avec qui elle eut trois enfants, Jeanne Deroin décide de fonder une école pour enfants pauvres. Grâce à l’Abbé Deguerry, elle rattrape son retard et ses lacunes et parvient à devenir enseignante. Pendant près d’une dizaine d’années, elle anime et maintient le fonctionnement de son école qui prendra fin avec la révolution de février. Après cet épisode, la France plonge dans la répression et la censure, les femmes sont alors confinées au silence pendant près d’une génération.

Une femme qui ne se tait pas

Jeanne ne se conforme pas à ce silence imposé. Après février 1848, elle entre en effet dans l’action militante, et reprend son nom de jeune fille, pour plus de liberté. À partir du 26 mars 1848, elle écrit dans le journal La Voix des femmes, journal féministe créé par Eugénie Niboyet. Jeanne Deroin y réclame une égalité totale entre les femmes et les hommes. Dédié à l’émancipation et à l’éducation des femmes, ce journal connaîtra un succès croissant, jusqu’à devenir une association. Si ses membres ne remettaient pas en cause le rôle maternel des femmes au sein de leur famille, elles revendiquaient la sécurité financière, salariale, l’éducation, le droit à la propriété et de vote.

Aux élections du 23 avril 1848 à la Constituante, Jeanne Deroin suggère à George Sand et à Pauline Roland de poser leurs candidatures. L’une, comme l’autre, refusent. Le 11 mai 1848, c’est la première réunion du Club de l’Émancipation des Femmes, dont Jeanne Deroin est la fondatrice et Eugénie Niboyet la présidente. Ce club prend plus tard le nom de « Société de la voix des femmes ». En juin 1848, notre Jeanne Deroin fonde, avec Désirée Gay, le journal La politique pour les femmes, où Jeanne Deroin publie ses théories féministes.

À la fin de l’année 1848 et début 1849, Jeanne Deroin affronte Pierre-Joseph Proudhon. Journaliste, économiste, politique et sociologue, il s’oppose à la définition du socialisme de Jeanne Deroin, qui se penche sur le rôle des femmes dans le socialisme.

Elle explique : « C’est comme chrétiennes, […] comme citoyennes et comme mères que les femmes doivent réclamer le rang qui leur appartient dans le temple, dans l’État et dans la famille. […] Mais c’est surtout cette sainte fonction de mère, que l’on oppose comme incompatible avec l’exercice des droits de citoyennes qui impose à la femme le devoir de veiller sur ses enfants et lui donne le droit d’intervenir dans tous les actes de la vie civile, mais aussi dans tous les actes de la vie politique ».

Pour Proudhon, au contraire, les femmes ne doivent s’occuper que de la maison et de l’individuel, tandis que les hommes de la vie politique et publique. Il justifie cela par la pauvreté ambiante du moment, en expliquant que lorsque ça ira mieux, on pourra peut-être y penser, mais que pour le moment, il faut se contenter de cette répartition des tâches. À la suite de Proudhon, les socialistes acceptent, dans une grande majorité, les privilèges masculins dans le droit au travail et le droit politique.

Devant cette réponse peu concluante, Jeanne Deroin ne se décourage toujours pas. Telle une guerrière du langage et prête à défendre son honneur par l’action, elle continue de s’investir dans des groupes de femmes et participe à un autre média, appelé L’Opinion des femmes, qui paraîtra jusqu’au 10 août 1849.

Elle se présente sans soutien

En avril 1849, elle saute le pas et décide de se présenter elle-même aux législatives du mois de mai de la même année. Elle n’a cependant que peu de soutien, même dans son propre camp, est tournée au ridicule. Mais Jeanne Deroin ne semble pas avoir grand-chose à faire de l’opinion publique, puisqu’elle explique elle-même sa « mission » dans L’Opinion des femmes, où elle édite pour sa campagne la « Campagne électorale de la citoyenne Jeanne Deroin », en lançant sa Pétition des femmes au peuple. Concrètement, elle sait bien qu’elle ne sera pas élue et ne cherche même pas à obtenir des voix. Ce qu’elle cherche avant tout, c’est à faire valoir les droits des femmes, au nom de « l’universalité vraie ». Elle est en effet la première à accoler le terme « masculin » à l’expression « suffrage universel ».

Pour elle, le risque qu’elle prend en se lançant dans cette démarche est absolument indispensable pour l’émancipation de toutes. Elle affirme : « La Constitution de 1848 a légalement aboli les privilèges de race, de caste et de fortune […]. Mais le privilège de sexe est resté sous-entendu dans cette Constitution qu’il sape dans sa base, parce qu’il est la négation des principes sur lesquels elle est fondée ».

Partout où elle le peut, elle élève sa voix, prend la parole, assume ce rôle qu’elle s’est donné : une femme qui fait bouger les codes. L’argument de l’anticonstitutionnalité de sa candidature est souvent avancé et surtout, cette campagne dérange, même jusqu’aux membres de son propre parti. Le discours de Jeanne Deroin sur l’abolition des privilèges reprend le fond des arguments du parti démocrate socialiste, son parti, mais en révèle aussi son paradoxe : « Vous voulez l’abolition complète, radicale de tous les privilèges de sexe, de race, de naissance, de caste et de fortune. Vous voulez sincèrement toutes les conséquences de vos grands principes Liberté, Égalité, Fraternité, c’est au nom de ces principes qui n’admettent pas l’exclusion injuste que je me présente comme candidate à l’Assemblée législative. » Jeanne Deroin ne fut pas élue.

À partir d’août 1849, Jeanne Deroin conçoit avec d’autres une union pour regrouper plusieurs associations ouvrières. Celle-ci est actée en octobre de cette même année, on l’appelle « L’Union des associations de travailleurs ». Mais quelques mois plus tard, l’assemblée de l’union ne fait pas l’unanimité auprès de tou-te-s, elle inquiète les patrons et est finalement accusée de faire de la propagande socialiste. Considérée comme un lieu de conspiration, l’Union voit ses locaux de la rue Michel-le-Comte être envahis par les policiers le 29 mai 1850. Jeanne Deroin est alors emprisonnée pour six mois, accusée de propager ses « idées subversives ».

Durant son enfermement, elle ne s’arrête pourtant pas de militer. En février 1851, elle envoie une lettre à l’Assemblée législative, où elle proteste notamment contre l’interdiction d’engager une pétition pour les femmes et développe un bilan critique des révolutions. En juin de la même année, elle sort de prison. Elle n’a pas renoncé à ses projets d’organisation ouvrière. Elle publie à ce sujet une Lettre aux associations sur l’organisation du crédit. À partir d’août 1852, après le coup d’Etat, elle s’exile à Londres, où entourée, de ses amis socialistes, elle écrit, aide des familles et, plus tard, vit dans la retraite.

Si elle ne fut pas élue en 1849, elle a cependant entamé, durant toute sa vie, une lutte encore vivace à l’heure actuelle : la place légitime des femmes dans la sphère politique.

Ourse Rebelle & Clara

Cet article a été publié dans le deuxième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2019. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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