Pourquoi je suis devenuE féministe : “dis bonjour, salope”

Lancé en avril 2020, pendant le confinement en France, notre concours « Pourquoi je suis devenuE féministe » a remporté un beau succès, avec 35 participations. Voici l’une d’entre elles.

« Les Odalisques », de l’artiste Jacqueline Marval (1903).

Confinement oblige, je longe les quais de ma ville pour m’aérer l’esprit, juste une demi-heure. Des moineaux dodus chatouillent les branches de platanes éblouissants. Ils sont heureux qu’on les écoute à nouveau. Les moteurs se font plus discrets. Plus polis. Je marche seule. Un homme semble confondre mon air flâneur avec une invitation. « Salut toi, tu t’appelles comment ? ». Il me reluque franchement. Je reste muette, il répète sa question. Je réponds que « je veux rester seule, bonne journée ». Même par temps de pandémie, on ne laisse pas une femme tranquille.

J’ai beau chercher, je ne peux pas dater précisément mon intérêt pour le féminisme. Il est venu tardivement, sans aucun lien avec mon éducation. Ado, j’écoutais ma mère. Elle me conseillait de lire Elle, de « ne pas tout donner trop vite à un homme » et de « toujours s’apprêter avant de sortir ». J’ai eu la chance de connaître un père merveilleux, encourageant et dévoué jusqu’à sa mort. Intellectuel discret, il adorait ses filles, mais n’aimait pas l’idée qu’une femme néglige son apparence. Je ne compte pas les fois où je l’ai vu grimacer à la vue de mes ongles écaillés. En revanche, je peux compter sur les doigts d’une main les jours où je l’ai vu repasser ses chemises. Si l’Homo sapiens avait incroyablement évolué, dans les années 90, le véritable homme moderne n’existait pas encore.

Je crois que je suis devenue féministe parce que j’étais fatiguée. Je voulais des explications. Fatiguée, je le suis toujours. Fatiguée des forceurs qui font de la rue leur fief. Fatiguée des discours féroces et asservissants, des publicités qui déforment, des futilités qu’on inflige. Fatiguée du formatage. Fatiguée des scènes de viol quand même un peu sexy au cinéma, des gestes qui brisent, des porcs infaillibles, indétrônables. Fatiguée de la finance masculine reine. Fatiguée qu’encore aujourd’hui, une femme respectable, c’est une femme jolie. Lisse. Sage. Fatiguée des injonctions. Fatiguée qu’un « non » soit pris pour un « oui ». Fatiguée parce que « Ça va beauté ? Hey miss ! Oh, tu fais mal toi ! Tu viens me voir s’il te plaît ? Dis bonjour, salope ! ». Tout cela, je voudrais le voir, un jour de ma vie, partir en fumée. Parfois j’enrage, je fulmine, je hais. Je lève mon poing indigné dans le vide patriarcal. Je jette un pavé dans une mare mazoutée d’indifférence noire. Un puits sans fond, bâti de crasse. Je suis déformée par la colère, je voudrais hurler, la douleur me rend aphone. Alors, je deviens grise de désespoir.

Je retrouve la couleur dans les récits de Gloria Steinem et de Virginie Despentes, que bien des années séparent. Dans le discours de Glenn Close, récompensée aux Golden Globes pour son interprétation dans The Wife. Dans les essais de Mona Chollet, les documentaires d’Ovidie, les dessins de Pénélope Bagieu, les écrits de Simone Veil, les poèmes de Rupi Kaur. Dans la série Nola Darling, de Spike Lee. Dans le témoignage d’Adèle Haenel, les aventures de Sarah Marquis et d’Ella Maillart. Parfois aussi, dans le regard ou la parole d’hommes que le patriarcat n’étouffe plus.
Je ne retrouve pas cette couleur, en revanche, dans le girl power à la mode qu’on affiche fièrement sur les tee-shirt chez Monoprix ou H&M. Si le féminisme est un mouvement, un combat, une pensée, tout cela et plus encore, il n’est sûrement pas une tendance passagère rentable, qu’un Karl Lagerfeld au cœur sec et étriqué trouverait, de toute façon, vulgaire.

Je suis aussi devenue féministe parce que j’aime les hommes. Tous devraient savoir qu’être féministe, ce n’est pas leur déclarer la guerre. C’est vouloir les joindre au combat, contre un système qui les blesse, eux aussi. Pour tout cela, je suis féministe, et chaque jour plus fière : de la ferveur qui nous anime ; de la foi qui nous rassemble ; de l’espoir qui nous éclaire. Utile, notre colère s’enflamme. Elle embrase les champs, les villes, les rues entières. Le feu brûle, immense. Il ne s’éteindra pas.

Aimée Le Goff

Palmarès du concours
Catégorie « formats originaux »
1 – Caillou dans la chaussure, Anouk
2 – Comme une évidence, d’Ebène
3 – Quelques riens, Csil

Catégorie « textes »
1 – L’histoire d’un cheminement, Susy Garette
2 – Rester en vie, Ju
3 – Paye ton neutre, Feuillue

Publié par

Ceci est le compte officiel du webzine Les Ourses à plumes.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s