Pourquoi je suis devenuE féministe : ou pourquoi ne suis-je pas devenue féministe avant ?

Lancé en avril 2020, pendant le confinement en France, notre concours « Pourquoi je suis devenuE féministe » a remporté un beau succès, avec 35 participations. Voici l’une d’entre elles.

©Albrecht

Vers l’âge de 10 ans j’avais un certain mépris pour les filles. Je les traitais de minettes quand je passais devant elles, actionnant immodérément la sonnette de mon premier vélo. Quand, en retour, elles me traitaient de garçon manqué, je me sentais flattée ! J’ignorais à ce moment-là que j’avais choisi la facilité en criant avec les loups plutôt que m’attaquer à la lourde tâche de devenir une femme épanouie dans un monde d’hommes. Les garçons étaient les plus forts, les plus libres, les plus drôles, ils se permettaient tout ! La preuve de leur supériorité résidait dans la langue française, contre laquelle je ne trouvais rien à redire. Les filles n’avaient qu’à bien se tenir.

Arrivée à 29 ans à Paris, en janvier 1990 je me suis rapidement vue obligée de dompter ma peur lorsque je sortais le soir aux concerts. Peur légitime, après avoir échappée depuis longtemps déjà aux exhibitionnistes, filatures, subi mains au cul et réflexions salaces qui me laissaient systématiquement sans voix. Cette peur, insufflée au goutte à goutte devenait envahissante même lorsque le danger n’existait pas. Cette période a également été ma rencontre avec la chanson, dont celles d’Anne Sylvestre. J’écrivais régulièrement des goguettes et je commençais un peu à m’agacer contre le chambellan qui après mon passage commentait : c’est bien pour une fille ! C’était pour rire ! Au fil des années on me reprochera la perte de mon sens de l’humour.

Je connaissais ce monde, ô combien, avec dans ma fratrie trois frères aînés que j’admirais par dessus tout et un père autoritaire et conformiste. Ma mère n’avait le droit ni de travailler ni de se couper les cheveux. Elle se levait avant tout le monde et se couchait la dernière. Son seul loisir était de chanter, d’être coquette et de regarder Aujourd’hui Madame en peignant ses longs ongles en rouge. Pourtant tout laissait croire que c’était elle qui menait la barque avec ses diktats domestiques et sa gouaille marseillaise. Elle avait intégré son statut de mère au foyer et le défendait tel un choix. Elle méprisait les femmes publiques, les ambitieuses, les hippies qui revendiquaient le retour à la nature tout en prenant la pilule…

A 5 ans, j’entendais déjà ce que mes frères, superbes adolescents conquérants, disaient des femmes. C’était souvent dévalorisant, ils riaient d’elles, les traitaient de boudin à 3 kilos près…
J’étais la dernière de cinq enfants non désirés, en manque cruel de reconnaissance et de preuves d’amour. La route était donc pour moi toute tracée pensais-je, pour être acceptée.

Le 29 juillet 1998, jour de la Sainte Marthe, allongée sur une table d’échographie exhibant mon gros ventre, j’attendais naïvement que le sexe de mon futur bébé me soit dévoilé. Le radiologue m’a annoncé … un problème… une fente labio-palatine bilatérale… puis j’ai entendu dans mes sanglots : c’est une fille. J’ai l’esprit brouillon. Façon puzzle. Pourtant à cet instant ; les morceaux éparpillés depuis 37 ans se sont rassemblés simultanément, comme par magie, pour constituer l’image.

Dans l’effondrement, je réalisais que le parcours de mon enfant serait difficile médicalement mais aussi socialement en tant que fille. Le deuil du beau bébé à croquer et de la famille idéale s’opérait. Je me suis souvenue sur la table froide, d’une professeure de self défense féminine disant : les femmes doivent toujours être deux fois plus compétentes que les hommes pour être légitimes.
Je pensais : et pour une femme au visage différent ? Combien de fois plus ?

La lutte féministe impensable pour moi, je la mènerai pour ma fille, telle une évidence. Pendant que la France remportait la coupe du monde de football, je gagnais des yeux ouverts et un tempérament de lionne. Après remise à niveau et sur pieds, trois interventions chirurgicales sur mon bébé plus tard, j’arrachais en 2000 ma militance au Planning Familial de Seine St Denis, à qui je dois tout le reste.

Albrecht

Palmarès du concours
Catégorie « formats originaux »
1 – Caillou dans la chaussure, Anouk
2 – Comme une évidence, d’Ebène
3 – Quelques riens, Csil

Catégorie « textes »
1 – L’histoire d’un cheminement, Susy Garette
2 – Rester en vie, Ju
3 – Paye ton neutre, Feuillue

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Ceci est le compte officiel du webzine Les Ourses à plumes.

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