Pourquoi je suis devenuE féministe : L’Histoire se répète

Lancé en avril 2020, pendant le confinement en France, notre concours « Pourquoi je suis devenuE féministe » a remporté un beau succès, avec 35 participations. Voici l’une d’entre elles.

TW : VIOL

© Photo by Peter Gombos on Unsplash

Il y a une soirée chez Laurent ce soir, j’ai 16 ans. Je mets un joli haut mais pas trop joli non plus pour ne pas me faire embêter par les garçons. Je me maquille un peu mais pas trop non plus pour ne pas faire trop aguicheuse. Je suis prête. Il y a beaucoup de monde que je ne connais pas, des skieurs de mon lycée. Ils sont très sportifs, musclés, bronzés au visage, beaucoup sont très beaux mecs, nous sommes peu de filles. Ils commencent à boire de l’alcool, comme ça, juste un peu, pour s’amuser. Puis ils continuent, encore, pour s’amuser. Ils m’en proposent régulièrement, je goûte un peu de chaque verre. Puis encore un peu, juste pour voir. J’ai la tête qui tourne, c’est rigolo, un garçon me plaît bien. Ma tête tourne trop fort, j’ai envie de vomir, vite trouver des toilettes, trou noir.

La douleur me réveille. Je suis nue dans un lit, un garçon, mais pas celui qui me plaisait, est allongé sur moi, nu également, il essaie de me pénétrer, je n’arrive pas à bouger. Mais qu’est- ce qui s’est passé ? Milles pensées me passent par la tête. « Tu l’as bien cherché, fallait pas boire autant ! » « Bon ben maintenant que tu t’es fourrée dans ce pétrin, pas de bol, laisse le finir. Il paraît que c’est douloureux pour un garçon de bander sans pouvoir éjaculer. » « Il a une capote, c’est déjà pas mal. Au moins pas de maladie ni de bébé. De quoi tu te plains ? » Il insiste encore un peu. Je l’encourage, j’ai envie d’en finir, ca me fait mal. Finalement, il se tourne sur le dos et abandonne. Mon dernier souvenir est dans la maison de Laurent, au 2ème étage. Je me lève pour sortir de la chambre et ouvre la porte sur un parking ! Ce garçon m’a traînée dehors dans la caravane garée devant la maison, il m’a déshabillée et m’a pénétrée malgré la douleur. Je suis dégoûtée de moi, de lui, de cette soirée et tous les gens présents. Je me sens sale, vulgaire, fatiguée. Pendant 5 ans, je ne toucherai pas une seule goutte d’alcool, comment expliquer à mon entourage pourquoi ? Je l’avais bien cherché après tout, je n’avais qu’à pas boire. C’était ma 1ère fois.

Le garçon était le petit copain d’une bonne copine du lycée, ils avaient juste rompu pendant les deux semaines de vacances scolaires. La copine me rassure : « Ecoute, ne t’inquiète pas, on reste toujours amies, je ne peux pas t’en vouloir. Après tout, ce n’est pas de ta faute, tu n’étais même pas consciente ! » Il sera de nouveau son petit copain après les vacances scolaires. Elle n’avait pas saisi la violence de la soirée.

Ma maman avait vécu le même épisode à 18 ans, alcool puis relation sexuelle non consentie, elle était tombée enceinte. Heureusement la loi Veil venait d’être votée et elle a pu avorter dans un hôpital et ainsi éviter le sort d’une de ses camarades de classe, décédée quelques années plus tôt. Elle m’a raconté ça une fois, rapidement, pour m’avertir de faire attention à ne pas trop boire en soirée.

Ma copine, ma maman et même-moi pensions que nous devions nous protéger et que les garçons avaient simplement répondu à leurs propres pulsions sexuelles naturelles. Mais alors, pourquoi nous sentions-nous en insécurité et pas eux ? Ces pulsions sont-elles naturelles ou tolérées ? Les femmes ont-elles des pulsions sexuelles également ? Quinze années plus tard, confirmée par des inégalités de traitement dans le monde professionnel en raison de mon sexe je prends enfin conscience que la culpabilité doit changer de camp. Nous ne sommes pas responsables de ces agressions. L’alcool n’est pas une excuse. Tout est remis en question, l’ordre social que je croyais connaître et que je pensais unique est bouleversé, viennent les doutes, questions et critiques. Je suis devenue féministe pour avertir et protéger la jeune femme que j’étais. Je suis devenue féministe pour informer et partager aux hommes et femmes réceptives les difficultés d’être une femme dans un monde d’hommes. J’étais naïve et formatée, j’ai développé un esprit critique et une pensée plus libre. Pour un monde meilleur pour tou-te-s.

Marion Poitevin

Palmarès du concours
Catégorie « formats originaux »
1 – Caillou dans la chaussure, Anouk
2 – Comme une évidence, d’Ebène
3 – Quelques riens, Csil

Catégorie « textes »
1 – L’histoire d’un cheminement, Susy Garette
2 – Rester en vie, Ju
3 – Paye ton neutre, Feuillue

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Ceci est le compte officiel du webzine Les Ourses à plumes.

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