Pourquoi je suis devenuE féministe : Profession, femme au foyer

Lancé en avril 2020, pendant le confinement en France, notre concours « Pourquoi je suis devenuE féministe » a remporté un beau succès, avec 35 participations. Voici l’une d’entre elles.

DR

Je dois avoir 8 ans, j’ai sauté deux classes, ma moyenne ne descend jamais sous 18 et quand on me demande ce que je veux faire plus tard, mon imaginaire se limite. Certes, j’ai pensé à faire impératrice, garagiste, médecin, exploratrice, mais hélas, dans tous mes livres, les héros sont masculins. Et les filles sont des potiches geignardes, chiantes ou pire, victimes.

Onze ans, la puberté. Je hurle de terreur et prie pour que vienne la ménopause. À cet âge-là, j’ai déjà connu les agressions sexuelles, le viol. Je me transforme en ce que je redoute le pire : une femme. Une proie. Juste bonne à devoir vite se caser. Épouse ou pute. La littérature romantique qu’on nous impose au collège représente l’enfer. Un rôle nul d’oiselle en cage.

Alors je deviens garçon.
Parce que seuls les garçons ont leur place dans le monde. À eux, le monde extérieur, les métiers sympas, la liberté.
À moi, on me propose d’être belle et conne. D’après les magazines expliquant comment devenir une femme, ma seule préoccupation se doit d’être maigre pour l’été et apprendre à bien sucer, et surtout, trouver le bon. Le graal : le prince charmant qui m’entretiendra pour la vie.
Je cache mes formes qui débordent dans de larges chemises bûcheron, j’adopte les grosses godasses ferrées et les chaînes à la ceinture, la démarche élégante du cow-boy qui en a gros dans le slip et la douce voix d’adjudant-chef.
Et comment tu pourras les séduire ?
La phrase récurrente qui me rappelle que je suis qu’un cul à placer et qu’à vingt ans, il y a urgence. Pas de zizi, pas de vie. Quand tu sors, c’est la peur au ventre, celle du violeur anonyme qui profite de sa liberté de harceler.
Puis il y a les divorces. Autour de moi, les familles explosent et je découvre le désarroi de toutes ces mères au foyer coincées : pas de travail, pas d’argent. Dépendance.
À quoi bon se caser, si c’est pour finir à la poubelle, une fois périmée.

Alors je raye ce projet de ma vie, et je fonce dans les études. Je ferai une carrière de mec. Dans mes classes : 5 % de filles. Je veux la vie d’un homme, pouvoir être libre, dépendre de personne. Je bâtis ma vie ainsi, consciente de prendre en pleine poire les préjugés d’une société.
La violence envers les femmes est tellement ordinaire qu’il est ridicule d’en parler. Contrôle du corps, de l’apparence, de la sexualité, du désir. Tu n’as pas d’enfants, tu es une ratée. Tu gagnes plus qu’un homme, tu fais flipper.
Sois belle et conne.
Soumets-toi.
J’étouffe.
Je ne sais plus ce que je suis. Je sais ce que je ne veux pas être : une femme.
Dans mes loisirs, je joue un homme. On dit de moi que je suis un vrai mec. J’adopte leurs codes, tout en portant les tenues de mon sexe. Au moins, je suis libre. Même si j’ai peur de sortir seule la nuit, même si je fais demi-tour quand je fais du sport dans un lieu désert.
Proie.
Victime.

Même si j’ai peur du mâle dominant, je me sens bien en leur compagnie. Je fais partie du groupe des mecs, je bois ma bière comme un bonhomme et roule des mécaniques. Parce que ça me fait croire, que moi aussi, je peux être de la classe dominante. Aussi, je reprends à mon compte le discours patriarcal et méprise toutes ces pouffes qui se cantonnent à leur rôle humiliant d’objet.

Tu es un gros macho, me dit un jour une collègue féministe.

Les féministes, c’est toutes des connes. Et pourtant, c’est en faisant attention à leurs discours que j’accepte mon genre, que je découvre qu’on peut être une femme et bien le vivre. Qu’il y a des rôles de femme intéressants, en dehors de la potiche. Que le féminisme, c’est ce qui va me permettre d’exister, d’avoir des droits, de cesser de vivre dans la peur ou le déni de soi.

Je suis devenue féministe parce que ça me permet d’être qui je veux, sans honte, ni complexes.
J’ai quarante ans et je suis enfin en paix avec moi-même… mais pas avec le monde, tant nos droits sont fragiles.

Agamil

Palmarès du concours
Catégorie « formats originaux »
1 – Caillou dans la chaussure, Anouk
2 – Comme une évidence, d’Ebène
3 – Quelques riens, Csil

Catégorie « textes »
1 – L’histoire d’un cheminement, Susy Garette
2 – Rester en vie, Ju
3 – Paye ton neutre, Feuillue

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Ceci est le compte officiel du webzine Les Ourses à plumes.

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