La Commune de Paris, une convergence entre féminisme et lutte des classes ?

Le 12 avril 1871, la romancière et journaliste André Léo écrit dans un article du journal de Jules Vallès, Le Cri du Peuple : « Toutes avec tous. […] C’est par les femmes surtout que, jusqu’ici, la démocratie a été vaincue, et la démocratie ne triomphera que par elles. » Ces immenses espérances traduisent l’ambition des communard-e-s, et particulièrement des femmes au sein de celleux-ci : lutter contre toutes les formes d’oppressions et libérer les femmes à la fois de la domination patriarcale et économique. A l’occasion des 150 ans de la Commune, nous proposons de revenir sur cette période.

Une séance du Club des Femmes dans l’église Saint-Germain-l’Auxerrois – Gravure de
Frédéric Lix pour Le Monde illustré du 20 mai 1871.
Wikipédia

Contexte historique

En 2021, nous célébrons les 150 ans de la Commune, période insurrectionnelle qui reste aujourd’hui un symbole pour les mouvements de gauche. La Commune, qui commence le 18 mars 1871 et s’achève sur la “Semaine Sanglante” du 21 au 28 mars 1871, est un emblème des mouvements ouvriers et du combat pour une république sociale. 

En septembre 1870, les troupes de Napoléon III sont défaites ; il est fait prisonnier et est déchu par les députés. C’est la fin du Second Empire et le début d’un gouvernement provisoire, déchiré entre celleux qui veulent continuer la guerre comme Léon Gambetta, et celleux qui veulent la paix, camp dans lequel on retrouve Adolphe Thiers. Des élections sont organisées en février 1871, et une assemblée à majorité monarchiste est élue. Le nouveau gouvernement est dirigé par Adolphe Thiers. 

Mais les habitant-e-s de Paris, majoritairement des ouvrier-e-s, veulent continuer la guerre, et ne se sentent pas représenté-e-s par l’Assemblée monarchiste. La Commune s’organise alors ; plus qu’une insurrection, il s’agit d’une forme inédite de gouvernement démocratique, se rapprochant de l’autogestion. Les représentants de la Commune, dans leur Déclaration au peuple français du 19 avril 1871, assurent engager « la révolution la plus moderne, la plus large et la plus féconde de toutes celles qui ont illuminé l’histoire ». Et en effet, de nombreuses mesures sont révolutionnaires : les élus sont révocables, les logements vacants sont réquisitionnés, les loyers suspendus, l’union libre est reconnue, le travail de nuit dans les boulangeries est interdit. Dans les entreprises, un conseil de direction est élu tous les 15 jours par l’atelier et un ouvrier est chargé de transmettre les réclamations. Le 2 avril 1871, la Commune décrète la séparation de l’Église (catholique) et de l’État, la suppression du budget des cultes et la sécularisation des biens des congrégations religieuses.

La Commune est finalement écrasée, après des combats acharnés durant la “semaine sanglante”. Le nombre de fédéré-e-s (les partisan-e-s de la Commune) tué-e-s est estimé entre 20 000 et 30 000. 7500 insurgé-e-s sont déporté-e-s en Algérie ou en Nouvelle-Calédonie, comme Louise Michel. L’amnistie pour les survivant-e-s sera finalement prononcée en 1880.

La figure de la “pétroleuse”, stéréotype réducteur et dégradant

Longtemps, l’histoire de la Commune n’a évoqué les femmes qu’à travers la figure de Louise Michel ou, image moins reluisante, en les associant au mythe de la “pétroleuse”, un terme insultant liant misogynie et mépris de classe, désignant les femmes accusées de mettre le feu aux immeubles pour venger les communard-e-s fusillé-e-s. La pétroleuse est rapidement caricaturée, dépeinte comme une femme du peuple, malveillante, animale, une “sorcière”, une “hystérique” qui détruit et brûle tout sans réfléchir… Pourtant, comme le montrent les travaux de l’historienne Édith Thomas, il n’y a jamais eu d’escouades de pétroleuses durant la Commune. Certains édifices ont été détruits par des obus incendiaires de l’armée versaillaise, ou dans des incendies allumés par des insurgé-e-s désespérés pour ralentir la progression de l’armée. Chloé Leprince rappelle ici que, si les communardes subissent un stéréotype aussi dégradant, c’est parce qu’elles transgressent non seulement l’ordre social mais aussi l’ordre du genre : 

“les femmes de la Commune de Paris ont été proportionnellement moins nombreuses à être déférées en procès ; mais celles qui l’ont été ont été plus durement condamnées. Parce qu’être une femme du côté des insurgés aura eu valeur de circonstance aggravante ? Transgresser les frontières de genre en combattant, ou en s’habillant en homme, semble en effet avoir coûté plus cher parmi tous les gestes de remise en cause de l’ordre social établi qui germinent ce printemps-là. Ou plutôt : combattre pour la Commune, et s’affairer à élargir du côté du genre l’horizon émancipateur de la révolution sociale de 1871, relève au fond d’une double remise en cause de l’ordre établi. Et le mot “pétroleuse” saisit justement cette double transgression, dont le coût affleure aussi dans l’image de combattante échevelée… ou d’hystérique du baril.”

Caricature de « pétroleuse » d’après une carte postale versaillaise de 1871. Wikipédia

Un engagement féministe étroitement lié aux revendications ouvrières

Ce mythe masque l’engagement des femmes dans la Commune. Outre les femmes qui s’engagent pour être soldates, ambulancières ou cantinières (parmi ces femmes, 53% sont des ouvrières), de nombreux clubs politiques sont créés dès le début du siège, où les femmes peuvent prendre la parole librement. Les églises sont réquisitionnées et s’y tiennent des réunions (comme celle de Saint-Germain l’Auxerrois, cf illustration). Certains clubs exclusivement féminins naissent, comme celui de la Boule Noire, présidé par Sophie Poirier et Beatrix Excoffon, qui se réunit régulièrement, et où l’on discute des problèmatiques de la vie quotidienne, comme la prostitution, l’organisation du travail ou l’éducation.

La mobilisation des femmes connaît son apogée le 11 avril avec la création de l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, qui affiche dès sa création des textes sur les murs de Paris affirmant que la lutte pour la défense de la Commune, c’est la lutte pour le droit des femmes.

C’est un des premiers mouvements se réclamant ouvertement du féminisme. Il est fondé par Nathalie Lemel, relieuse et militante de l’Association internationale des travailleurs, et Elisabeth Dmitrieff, une intellectuelle russe, envoyée à Paris par Karl Marx comme représentante du conseil de l’Internationale. Cette structure 100% féminine qui compte environ 300 membres permet aux femmes d’accéder à une forme de citoyenneté alternative, dans un pays où elles n’ont pas le droit de vote et donc pas le statut de citoyennes. 

Depuis cette structure, les femmes ont pour ambition d’organiser le travail féminin, et notamment tenter de le distribuer sans passer par des intermédiaires qui se payent sur le dos de celleux qu’ils placent. D’ailleurs, les travaux d’Edith Thomas montrent que cette question du travail des femmes était justement une ligne de fracture importante au sein du mouvement ouvrier. Proudhon, père de l’anarchisme français, n’a cessé de rappeler que la condition féminine était inférieure et que, les femmes étant incapables de produire des idées, leur place était à la maison. S’il est mort quelques années avant la Commune, ses idées perdurent et demeurent influentes dans les milieux communalistes, créant un obstacle conséquent contre lequel les femmes doivent se battre. Ainsi, en 1866, au premier congrès de la nouvelle Association internationale des travailleurs (AIT), une motion hostile au travail des femmes est votée.

Ce désir d’organiser le travail féminin est lié à l’ambition de se former politiquement. En fournissant du travail aux femmes et en s’organisant en ateliers, l’Union des Femmes leur permet une émancipation progressive, discrète, silencieuse. A partir du 10 mai, l’Union élabore un projet d’« associations productives libres » dans le cadre de l’organisation générale du travail prévue par la Commission du Travail, qui compte des délégué-e-s des corporations ouvrières. Deux femmes sont déléguées à partir du 15 mai : Aline Jacquier et Nathalie Lemel, deux brocheuses. Le 16 avril, un décret de réquisition des ateliers abandonnés est publié, et l’Union des Femmes participe au recensement de ceux-ci. L’Union des Femmes n’est d’ailleurs pas la seule association active se battant pour l’égalité : le Comité des Femmes de la Rue d’Arras s’organise en comités de quartier pour constituer des ateliers de travail afin d’organiser le travail des femmes par elles-mêmes. 

L’Union réclame également l’égalité salariale, qu’elle obtient pour les institutrices. Dans le journal Le Cri du peuple daté du 22 mai 1871, on lit ainsi qu’Edouard Vaillant, délégué à l’enseignement, déclare :

“La Commune de Paris, considérant que les exigences de vie sont nombreuses et impérieuses pour la femme autant que pour l’homme décide que le salaire des institutrices sera la même que celui des instituteurs.”

Le 21 mai, l’Union des Femmes fait afficher l’annonce d’une réunion portant sur “la constitution définitive des chambres syndicale et fédérale des travailleuses”. C’est malheureusement ce jour-là que les troupes versaillaises entrent dans Paris, marquant la fin de la Commune. 

Comme le montre Eugene Schulkind dans son article “Le rôle des femmes dans la Commune de 1871”, avec la création de l’Union des femmes, c’est une des premières fois  qu’une organisation de femmes considère que toute inégalité et tout antagonisme entre les sexes constitue une des bases du pouvoir des classes gouvernantes. L’affranchissement des femmes est envisagé dans le cadre de la lutte contre le grand capital et contre l’exploitation des travailleur-se-s. Le 11 avril, lors de sa création, Elisabeth Dmitrieff proclame : 

“Que la Commune, représentante du grand principe proclamant l’anéantissement de tout privilège, de toute inégalité, – par là même est engagée, à tenir compte des justes réclamations de la population entière, sans distinction de sexe, – distinction créée et maintenue par le besoin de l’antagonisme sur lequel reposent les privilèges des classes gouvernementales.”

L’éducation et la prostitution, deux autres facettes des luttes féministes

La question de l’organisation du travail n’est pas la seule soulevée durant la Commune. Celle de l’éducation se pose également. Dans le journal Le Droit des femmes, André Léo écrit dès le 10 juillet 1869 qu’il faut “créer des écoles faites pour préparer des citoyennes et non des sujettes.” Les institutrices de la société Éducation Nouvelle réclament l’école laïque, obligatoire, gratuite et pour tou-te-s. En effet, l’enseignement des filles est encore largement aux mains des congrégationistes. Vaillant, délégué à l’enseignement, constitue une commission pour œuvrer à la laïcisation de l’école républicaine, qui compte notamment André Léo et Anna Jaclard, deux révolutionnaires féministes. Des réformes sont menées au niveau des arrondissements. On ouvre également de nouvelles écoles-ateliers, par exemple l’école spéciale de dessin de la rue Dupuytren, qui ouvre gratuitement le 12 mai 1871 comme école d’art industriel pour jeunes filles (l’établissement existait déjà, mais était payant). 

Enfin, l’Union des femmes réclame également la fermeture des maisons closes et l’abolition de la prostitution, arguant que la prostitution est une facette de l’exploitation des femmes par les hommes, et constitue un trafic humain odieux dont le seul remède ne peut être que l’organisation intelligente du travail des femmes. Dans le 11ème arrondissement, les “maisons de tolérance” (maisons closes autorisées et réglementées par la Préfecture de Police) sont fermées. Le Bureau des Moeurs est également supprimé. C’est la fin des deux piliers de la politique réglementariste en matière de prostitution qui avait cours depuis le début du siècle :  l’inscription des femmes prostituées et l’obligation qui leur est faite de se soumettre à une surveillance médicale. Un arrêté interdit dans le 11ème arrondissement la circulation sur la voie publique des femmes livrées à la prostitution, sous peine d’arrestation immédiate. Après l’écrasement de la Commune, le gouvernement Thiers procède à une bataille contre la prostitution clandestine. Entre juin 1871 et janvier 1872, la police procède à plus de six mille arrestations, avant de rouvrir les maisons de tolérance. La politique abolitionniste menée sous la Commune doit être replacée dans une dimension marxiste ; la prostitution est analysée à travers le prisme de la lutte des classes, pierre angulaire de l’idéologie marxiste qui sous-tend l’organisation de la Commune, et dès lors on considère qu’elle constitue nécessairement une lutte entre un oppresseur (les clients) et un opprimé (les prostituées). L’idée de la liberté de la femme à disposer de son propre corps, et donc y compris de sa liberté à se prostituer, paraîtrait dans ce contexte totalement ubuesque.

Conclusion 

Qu’a signifié la Commune dans la lutte pour les droits des femmes ? Cet épisode constitue un exemple historique d’organisation en autogestion et de convergence des luttes, comme le montre la philosophie au cœur de la création de l’Union des Femmes : la lutte pour les droits des femmes ne saurait s’affranchir de la lutte contre le Capital, et vice-versa. La Commune constitue ainsi un exemple d’entrelacement des luttes ouvrières aux luttes féministes. Cependant, il reste important de noter que les revendications égalitaires se sont heurtées à une misogynie interne, comme le montre l’article sur “Les Héroïnes de la Révolution” publié dans le Journal Officiel de la Commune le 10 avril 1871, selon lequel les femmes sont “d’un tempérament inflammable, faciles à égarer, écoutant la voix du coeur plutôt que celle de la raison, elles entraînent, fanatisent la foule et poussent à l’extrême les passions aveugles…”. (Schulkind). 

Certain-e-s arguent que la lutte féministe menée par les Communard-e-s est finalement un échec du fait de l’absence de l’obtention du droit de vote. Pourtant, celui-ci est finalement assez peu réclamé, et seulement dans les milieux intellectuels, les milieux ouvriers se concentrant plus sur l’égalité salariale et l’organisation du travail. Dans son Que sais-je ? sur la Commune (2009), l’historien Jacques Rougerie note qu’ “on ne voit pas de femmes revendiquer alors, comme quelques-unes l’avaient fait en 1848, un droit de suffrage que leurs compagnons révolutionnaires leur auraient à coup sûr refusé”. La politisation passe en effet plutôt par les clubs, les groupes de parole (certains en non-mixité), les embryons de syndicalisation et les revendications liées au droit du travail. 

Pour aller plus loin

– Pour plus de détails sur l’histoire de la Commune de Paris, voir le documentaire “Les Damnés de la Commune” d’Arte
– Dans cette émission de France Culture, l’historienne Laure Godineau revient sur le mythe de la pétroleuse
– Dans le livre Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours, de Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel (Editions La Découverte, 2020), le chapitre IV est consacré à l’expérience du mouvement communaliste

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