Cinq ans de la loi “prostitution” : les rassemblements des associations de travailleur-euse-s du sexe (TDS) dénoncent une loi précarisante

Ce mardi 13 avril 2021, sur l’esplanade des Invalides à Paris, ainsi que dans plusieurs villes de France, des rassemblements étaient organisés par plusieurs associations de TDS contre la loi “prostitution” à l’occasion de ses cinq ans et contre les politiques de pénalisation des client-e-s.

13 avril 2021, esplanade des Invalides. Photo de Clara Joubert

Ce 13 avril 2021 marque les cinq ans de l’adoption de la loi “prostitution” du 13 avril 2016, qui abroge notamment le délit de racolage pour le remplacer par une pénalisation du client avec une amende de 1500€, pouvant aller jusqu’à 3750€ en cas de récidive, et met en place un “parcours de sortie de la prostitution”. Les Ourses à Plumes sont revenues en juillet 2020 sur le bilan de cette loi, grandement décriée par les associations et syndicats de TDS pour son inefficacité et sa dangerosité. 

Pour l’occasion, plusieurs rassemblements ont eu lieu en France. Nous avons pu participer à celui de Paris, sur l’esplanade des Invalides.

Sur les pancartes, on revendique le libre arbitre de chacun-e et la précarité dans laquelle la loi plonge les TDS : “A bas la pauvreté, pas les putes !”, “Putes syndiquées, bordel autogéré !”, “Pas de sales putes, que des sales lois”. Les personnes rassemblées scandent “Putes assassinées, Etat complice”, “Las putas unidas jamás serán vencidas” (reprise de la chanson chilienne “El pueblo unido jamás será vencido” – Le peuple uni ne sera jamais vaincu -, symbole de la lutte populaire pour la liberté et l’égalité et contre l’oppression). On voit de nombreux parapluies rouges : il s’agit des parapluies de la Fédération Parapluie Rouge, composée en 2021 de la plupart des associations de santé communautaire et de travailleur-se-s du sexe en France : Acceptess T, Autres Regards, Bad Boys, Bus des femmes, Cabiria, SWAG (Sex Work Autodéfense Group), Collectif des femmes de Strasbourg St-Denis, Grisélidis, PASTT, PDA, les Roses d’Acier, et STRASS- Syndicat du travail sexuel

Des allié-e-s sont également présent-e-s : on retrouve des membres d’Act Up Paris, de Médecins du Monde et des colleur-euse-s collant des slogans contre la putophobie. Le rassemblement est d’ailleurs perturbé par l’interpellation par la police de colleur-euse-s, qui étaient en train de coller “pas de féminisme sans les putes”. 

13 avril 2021, esplanade des Invalides. Photo de Clara Joubert

Les interventions de militant-e-s soulignent unanimement l’aspect précarisant de la loi. Amar, du STRASS, est ici pour porter un message de colère, de force et d’espoir : “Nous sommes ici pour porter nos luttes. Nous luttons depuis cinq ans contre une loi qui nous expulse, contre une loi qui nous précarise, contre une loi qui nous tue et depuis cinq ans, nous vivons chaque jour, chaque mois, chaque année avec cette peur viscérale : la peur de mourir, la peur de ne plus pouvoir manger ou dormir, la peur de ne pas pouvoir se soigner”. 

Giovanna Rincon, directrice d’Acceptess-T, salue le courage des personnes qui sont tout en bas de l’échelle sociale, notamment des personnes trans et sans-papiers, et rend hommage aux TDS “qui travaillent dans la rue, au bois de Boulogne, en temps d’épidémie, et qui sont obligé-e-s de s’exposer pour gagner leur vie et pour rester digne face à une société moralisatrice et face à des institutions qui ne respectent pas la parole des personnes concernées”. Elle rappelle que le gouvernement a “refusé de débloquer les 5 millions d’euros qui sont dans la caisse du ministère de l’égalité femmes-hommes” et souligne l’importance de la solidarité intracommunautaire LGBT et entre TDS qui comble l’inaction de l’Etat. Elle réclame également la régularisation des TDS sans-papiers. La défense des TDS migrant-e-s sans papiers est en effet un point majeur des revendications, car la précarité est d’autant plus grande dans leur cas. 

Juan, de l’association Bad Boys (association fondée en janvier 2021, pour la défense des hommes cisgenres, trans, non binaires TDS) dénonce l’amalgame entre la prostitution et la traite humaine, évoque la précarisation causée par la loi et affirme que “cela fait vingt ans que la politique abolitionniste précarise les TDS”. 

Il affirme que le travail du sexe est historiquement exercé par des femmes, mais que les hommes cisgenres, transgenres et non-binaires font partie de la lutte car iels sont traversé-e-s par la stigmatisation et la précarisation. Un autre membre de Bad Boys explique que l’association s’est fondée à partir du constat des spécificités de l’expérience des hommes TDS sur les questions de santé, notamment la prévalence du VIH, plus forte que pour les femmes cisgenres, et sur “la question de la violence, qui n’est que très rarement abordée, à cause d’une culture “masculine” qui a tendance à ne pas évoquer des moments de vulnérabilité, comme le fait d’être agressé-e”. La création d’une organisation permet également de répondre à la crise Covid, entre autres par la distribution de chèques-service. Le travail du sexe est la seule industrie où les hommes sont moins payés que les femmes ; l’impact de la précarité est d’autant plus fort, mais les revenus ne sont pas le seul problème. La compétition est accrue, les TDS doivent apporter leurs propres drogues (alors qu’auparavant les client-e-s le souhaitant s’autofournissaient). La précarité est un vrai sujet, “notamment pour les jeunes hommes gays qui arrivent dans des grandes villes et qui n’ont pas le soutien de leur famille”. La Communauté LGBT a mené des actions, avec Le Refuge par exemple (fondation ayant pour objectif de venir en aide aux jeunes LGBT+), mais l’approche institutionnelle avait tendance à évacuer la question du travail du sexe. C’est aussi dans une tentative de changement de cette approche que l’association Bad Boys s’inscrit.

13 avril 2021, esplanade des Invalides. Photo de Clara Joubert

Des allié-e-s sont également présent-e-s au rassemblement. Salomé, coordinatrice à Médecins du Monde, explique que le constat est accablant : “La raréfaction de la clientèle due à la loi entraîne une baisse des revenus, détériore les conditions de travail, sur Internet et dans la rue, rend difficile l’accès aux droits, et engendre une augmentation des violences”. Le programme Jasmine lancé par Médecins du Monde propose une plateforme numérique qui permet de signaler les violences à l’encontre des TDS ; grâce à cette plateforme, Médecins du Monde a constaté que la violence a augmenté depuis 5 ans, en termes de quantité mais aussi de gravité. Un signalement sur 4 concerne des faits de violences très graves (braquage avec arme, meurtre ou tentative de meurtre, violences sexuelles). Le programme Jasmine repose sur la solidarité entre TDS, qui contribuent à réduire les violences contre d’autres membres de la communauté en signalant ces violences sur la plateforme. La mise en danger culmine avec la crise sanitaire actuelle. Il a fallu attendre un an pour que des fonds d’urgence soient débloqués pour aider des TDS. 

Retrouvez le bilan de Médecins du Monde sur la loi “prostitution” ici 

La Coordination Féministe antifasciste est présente, afin de répondre à l’appel des collectifs dans le but de lutter contre les politiques précarisantes que la loi de pénalisation des clients symbolise, et affirme son soutien aux TDS précaires victimes d’une loi raciste, sexiste et islamophobe qu’exacerbe chaque jour une violence de classe grandissante. Sa représentante dénonce les féministes qui tentent d’occulter les revendications par des discours islamophobes, putophobes et transphobes, et le féminisme bourgeois, en adéquation avec la logique libérale et raciste qui se généralise de plus en plus dans toutes les sphères politiques et médiatiques :

“Nous refusons de jouer le jeu de l’alliance féministe sous prétexte que ce sont des femmes qui luttent pour leurs droits alors qu’elles délaissent celles et ceux qui subissent de plein fouet la répression et les réformes libérales. Nous considérons que parler uniquement de sexisme visibilise et sert uniquement les femmes blanches, cis, hétérosexuelles et bourgeoises ne souffrant pas d’autres systèmes d’oppressions. Alors, c’est parce que nous ne pensons pas un féminisme sans nos allié-e-s de classe, sans nos allié-e-s de lutte, parce que notre féminisme s’inscrit dans une dynamique pro-choix qui laisse la possibilité à toutes d’être et de s’organiser comme elles l’entendent, voilées, putes, grosses ou lesbiennes, parce que nous refuserons toujours que l’Etat nous dicte ce que nous devons être pour mieux assouvir sa volonté de dominer et de mépriser celles et ceux qui ne correspondent pas à l’image qu’il voudrait faire de son histoire nationale, que nous ne pouvons penser un féminisme sans les putes.”

Les prises de parole s’achèvent sur un hommage aux TDS décédé-e-s, sur la “tuerie silencieuse” orchestrée par l’Etat et ses complices. La liste des noms des TDS tué-e-s est énoncée et les participant-e-s s’allongent sur le sol en signe de solidarité. 

Associations et syndicats réclament l’abrogation de la pénalisation du client et la décriminalisation totale du travail du sexe en France. La politique de pénalisation des client-e-s est dangereuse pour les TDS car elle est source de violences et de précarité. En outre, elle procède d’une logique abolitionniste infantilisante et patriarcale. Les TDS revendiquent la dignité et la liberté de pouvoir faire leur travail dans de bonnes conditions, et pour cela, il est impératif de les associer à l’élaboration des lois qui les concernent. Pour l’instant, seule la solidarité intracommunautaire permet de protéger les TDS et de leur venir en aide, car la loi échoue totalement à assurer leur protection. 

En décembre 2019, une vingtaine d’associations ont soutenu un recours auprès de la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) pour réclamer l’abrogation de la loi. Lundi 12 avril 2021, l’étape d’admissibilité a été franchie. Si la France est condamnée, elle sera obligée de revoir sa législation. 

13 avril 2021, esplanade des Invalides. Photo de Clara Joubert

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s