“Personne ne libère qui que ce soit, les gens se libèrent seul-e-s et les femmes musulmanes peut-être même encore plus !” Entretien avec Liza du Front contre l’Islamophobie

Le projet de loi “séparatisme” a été adopté mardi 16 février 2021 par l’Assemblée nationale. Il est examiné par le Sénat depuis le 30 mars 2021. En réponse à ce projet de loi, le Front Contre l’Islamophobie et pour l’Égalité de Tous et Toutes s’est constitué. Nous avons échangé avec Louz, qui est membre de sa commission féministe, autour du caractère raciste, sexiste, liberticide visant les personnes musulmanes.

Pour celleux qui ne te connaissent pas peux-tu te présenter ?

Je suis Liza, militante féministe et décoloniale au sein du collectif Nta Rajel? Collectif féministe décolonial qui s’intéresse aux questions spécifiques de la diaspora nord-africaine en France. Je suis aussi, dans le cadre de mon engagement dans ce collectif, dans la commission féministe du Front Contre l’Islamophobie et pour l’Égalité de Tous et Toutes qui s’est constitué notamment suite à la montée de l’islamophobie récemment et dans le cadre de la loi séparatisme.

Pourquoi est-ce encore nécessaire de lutter contre l’Islamophobie en France aujourd’hui ?

L’islamophobie n’est pas nouvelle en France, c’est un racisme historique qui a un ancrage colonial que l’on connaît. Il a muté et évolué avec le temps mais n’a jamais vraiment été éradiqué et encore moins en ce moment. On retrouve des choses inquiétantes, pour l’ensemble de la communauté musulmane mais notamment pour les femmes. 

Je pense évidemment à la loi “séparatisme” et toutes les mesures qu’elle prévoit, à savoir : une surveillance extrême des mosquées, une réduction de nos libertés individuelles et collectives, une interdiction du hijab dans l’espace public pour les mineures (amendement voté par le Sénat), une interdiction du hijab pour les mamans accompagnatrices de sorties scolaires, une interdiction du burkini. Ce qu’il s’est passé, c’est que la loi de 2004 n’était que la première d’une longue série de lois qui, depuis, continuent à s’empiler et restreindre, petit à petit, mais sûrement, les libertés et les droits des personnes musulmanes – et notamment des femmes. 

Pour ce qui est de l’accès à l’espace public et notamment l’espace politique, social, à l’éducation et aux loisirs, c’est très inquiétant et c’est pourquoi il est nécessaire de se mobiliser plus que jamais contre cette forme de racisme. Tout d’abord, il faut le reconnaître et ne pas discuter de choses qui sont scientifiquement documentées depuis des décennies et qu’on ne peut sérieusement et honnêtement pas nier. Ensuite, il faut avoir une réponse à la hauteur des mesures : une réponse politique qui tient compte des enjeux de race, de classe mais aussi de genre. 

Ce qui se passe, c’est que les actes islamophobes qu’on a pu documenter sont nombreux et très violents. Je pense par exemple à l’attentat de Christchurch (survenu en Nouvelle-Zélande en 2019) inspiré d’une théorie française – celle du grand remplacement. Ce complotisme, c’est cette idée selon laquelle les musulman-e-s se concerteraient pour “grand remplacer” l’Europe. Cet imaginaire complotiste, raciste, xénophobe, anti migrant se constitue en arrière-plan des violences islamophobes qui peuvent exister. L’État sombre dans une forme de complotisme. Ce complotisme d’État se traduit par le fait que des institutions, des membres du gouvernement vont tenir eux-mêmes des propos complotistes sur les musulman-e-s de France et par extension, puisqu’on est pas précis, tou-te-s les militant-e-s qui se revendiquent du décolonialisme, de l’intersectionalité ou même du féminisme. Toutes les personnes qui remettent en question les dynamiques de racisme en France seront taxées de séparatistes et accusées de scinder la République comme si ce n’était pas les inégalités raciales, sociales et de genre qui scindaient justement la société. C’est donc ce complotisme d’Etat, qui est extrêmement inquiétant. Une fascisation est à présent difficilement négociable et difficile à nier. Il est urgent de se constituer en tant que force politique contre ça. 

Finalement, c’est aussi parce que le gouvernement a une mauvaise gestion de la pandémie ou du moins parce qu’il est critiqué dans sa gestion de la crise sanitaire que l’islamophobie sert de cache-misère. Des polémiques complètement stériles sur la non-mixité ou sur le port du voile dans « je ne sais » quel espace sont créées pour que le gouvernement n’assume surtout pas ses fonctions dans la situation actuelle : répondre aux besoins des personnes extrêmement précarisées par la pandémie, répondre aux inégalités sociales, avoir un discours clair sur le vaccin, sur les enjeux économiques et sanitaires et sur la prise en charge des personnes âgées. 

Enfin, on retrouve une rhétorique fémo-nationaliste dans ce projet, c’est aussi ça qui se déroule, au nom du “sauvetage des femmes”. Au nom de la sécurité de toustes, on fait passer des lois extrêmement restrictives de nos libertés. Je pense là aux articles de la loi sur le droit d’association qui sont inquiétants et qui doivent inquiéter toutes les personnes de la société civile qui ont le droit de se constituer en association (puisque c’est un droit fondamental), c’est un danger pour la société. 

Ce que je veux dire par là, c’est qu’on a un gouvernement qui prétend vouloir protéger la société et sauver les femmes et qui se sert de ces pseudos projets politiques pour : premièrement ne pas avoir de réponse claire sur la pandémie actuelle et la prise en charge qui doit être assumée. Deuxièmement, en profiter pour réduire les libertés collectives et individuelles de tou-te-s et aller vers le fascisme.

Qu’est que la politique fémo-nationaliste ?

Il existe un certain nombre de mesures restrictives pour les libertés qui visent spécifiquement les femmes musulmanes qui portent le voile : que ce soit l’accès à l’espace public, l’accès à l’éducation, l’accès aux espaces politiques, l’accès à une émancipation professionnelle ou tout simplement l’accès à un métier. Ça conditionne les vies des femmes musulmanes, ça nous restreint à nos “foyers” pour reprendre l’expression. Pourtant toute la rhétorique du gouvernement, et même de l’opposition, se base sur une volonté de sauver les femmes musulmanes (de ces foyers). Là encore, dans le cadre des amendements validés récemment par le Sénat, ce qui revient, c’est l’idée qu’il ne faut surtout pas accepter le voile chez les mineures et plus largement dans les espaces de loisirs dans l’espace public car il serait le signe d’une infériorisation des femmes par rapport aux hommes. Ce qui est ironique, c’est que nous sommes face à un gouvernement qui n’a jamais considéré les violences qui peuvent viser les femmes – les vraies violences : la précarisation des femmes pendant la pandémie, les violences sexuelles, l’augmentation des violences conjugales, les violences masculinistes, celles liées à l’inceste. Rien n’est pris au sérieux, on nous propose des réformes toutes plus inutiles voire nuisibles les unes que les autres, mais, quand il s’agit du voile on nous rétorque cette rhétorique d’une supposée égalité entre les genres. Elle ne prend jamais effet dans cette société, et c’est ça qui est extrêmement vicieux. 

Les femmes et les féministes n’ont pas à être dupes et doivent prendre conscience que le fémo-nationalisme (instrumentaliser la cause des femmes à des fins racistes) organise la précarisation et l’exploitation des femmes racisées en prétextant les sauver pour mieux les dominer. Il permet aussi de maintenir un ordre non seulement raciste mais aussi patriarcal et c’est sur ce point que je souhaite alerter. 

On se fait toustes avoir, malgré le fait que ce soit très pernicieux, très cynique il faut vraiment pousser la réflexion et regarder quels seraient les effets de ces interdictions et se demander, finalement, qui a été libéré.e de quoi que ce soit en étant restreint.e dans son accès à l’espace public, à l’éducation, dans ses faits et gestes quotidiens ? Personne. 

D’ailleurs on ne libère personne de cette façon et personne ne libère qui que ce soit. Les mouvements des femmes nous le prouvent. Au final, c’est aussi une insulte à l’ensemble des élans de libération des femmes et toutes les luttes menées à travers les siècles que de dire que la libération viendrait d’en haut. Personne ne libère qui que ce soit, les gens se libèrent seul-e-s et les femmes musulmanes peut-être même encore plus !

Quelle est l’ambition du Front Contre l’Islamophobie et comment s’organise-t-il ?

Il est constitué à l’échelle nationale dans plusieurs villes. Il regroupe plus de 70 organisations signataires, majoritairement de personnes musulmanes directement visées par la loi séparatisme. L’ambition de ce Front est de répondre à l’islamophobie et pas seulement à la loi séparatisme. Cette dernière est la cerise sur le gâteau de tout ce qui a pu être préparé comme mesures ainsi que toutes les mesures déjà existantes qui visent la communauté musulmane. L’idée était de poser un cadre national, un cadre collectif, permettant de mener et mobiliser des actions contre l’islamophobie qui se manifeste dans le cadre du projet de loi “séparatisme”, tous les amendements qui l’accompagnent et tous les débats publics.

On tient compte de la question du genre, car c’est fondamental et parce que l’islamophobie est genrée. On tient compte du fait que les imams sont visés par de nombreuses mesures inquiétantes comme la “charte des imams”. Cette charte devrait être signée par les imams de chaque mosquée pour veiller à ce qu’ils respectent les principes républicains. On est dans une totale ingérence de l’État dans les affaires religieuses de la communauté musulmane. Ce qui tout d’abord est inadmissible et contraire à la laïcité et ce qui constitue d’autre part une forme de gestion coloniale de l’Islam, ce qui est inadmissible. Le culte doit rester indépendant, l’État n’a pas à s’en mêler, l’État ne doit pas reconnaître les religions et donc ne pas s’ingérer dans les affaires religieuses. Que l’on ait des débats en interne ou non ce n’est pas la question, l’État n’a pas à imposer sa vision de la théologie dans nos mosquées, ni dans les églises, ni nulle part.

Comment agir en tant qu’allié-e-s ?

Les allié-e-s sont les personnes qui ne sont pas musulmanes donc qui ne sont pas les premières visées par le projet de loi séparatisme. À l’heure actuelle qu’on soit musulman-e ou pas, qu’on soit d’accord ou pas avec le cadre posé dans la lutte contre l’islamophobie, il y’a une vraie nécessité de se mobiliser toustes ensemble parce que le projet de loi est une totale catastrophe pour l’ensemble de nos libertés individuelles et collectives. On sait très bien que derrière la pseudo lutte contre l’islamisme – et d’ailleurs j’espère que le gouvernement ne compte pas lutter contre l’islamisme ou le terrorisme  de cette façon, parce qu’on n’y arrivera pas -derrière ces pseudos justificatifs de sauvetages des femmes, c’est la communauté musulmane qui est visée, ce sont les femmes musulmanes qui sont visées. Ce sont les femmes qui portent le foulard qu’on cherche à maintenir dans une certaine précarité, une certaine exclusion de tous les espaces de la société et par extension à partir du moment où l’État met en place ce type de mesures restrictives, je pense qu’il faut s’inquiéter pour l’ensemble de la société civile. 

Je pense par exemple aux déclarations de Jean-Michel Blanquer sur les crop tops des lycéennes qui ne seraient pas des tenues républicaines. Je trouve ça ahurissant. Il faut prendre en compte que l’on est face à un État qui va lentement vers la normalisation de mesures restrictives sur les vêtements des femmes, de la surveillance, de violences policières. On peut établir un parallèle avec le fait que les violences policières ne touchaient que les hommes racisés en banlieues puis les gilets jaunes sont arrivé-e-s et ont aussi à leur tour été violenté-e-s par la police. C’est aussi ce qui arrivera certainement dans le cadre de la loi “séparatisme”, il ne faut pas penser que le reste de la société sera épargné, au contraire. 

De nombreu-x-se militant-e-s et journalistes le disent, on (la communauté musulmane) peut servir de laboratoire pour un certain temps mais au final c’est toute personne qui remettra en question l’ordre en place, toute personne qui remettra en question l’ordre social, toute personne qui osera user de sa liberté d’expression, d’association, d’organisation qui pourra être visée par ce type de mesure. C’est ce qui constitue un danger pour la démocratie et l’État de Droit. Pour moi, c’est une question qui devrait inquiéter l’ensemble de la population ou tout du moins celleux qui veulent vivre dans un État de Droit où les libertés individuelles et collectives sont respectées.

Plus concrètement, comment agir en tant qu’allié-e ? Il faut soutenir les mobilisations, mais il faut aussi être créatif-ve avec toutes les restrictions liées à la crise sanitaire. Il est nécessaire d’avoir des mobilisations collectives, dénoncer ce qui se passe, relayer les initiatives des organisations qui tentent de faire bouger les choses. 

Il faut prendre conscience de ce sujet, je pense qu’il y a un travail de sensibilisation autour de ce projet de loi et  de la politique en ce moment qui est nécessaire, peut être que les personnes qui ne sont pas les premières visées peuvent s’en charger. C’est-à-dire, tout le monde n’est pas au courant des risques que la loi séparatisme implique, du tournant qu’on est en train de vivre concernant l’islamophobie en France. Il faut faire un travail de vulgarisation, de discussion, de création de débat autour de ça. Apporter autre chose que le discours du gouvernement qui est hautement malhonnête et hautement critiquable.

Quelles sont les actions à venir ?

Il faut suivre les mobilisations qui seront annoncées par le Front contre l’Islamophobie selon votre ville. Que vous soyez à Lyon, Marseille, Bordeaux ou Lille… Il faut suivre les organisations de lutte contre l’islamophobie. Il faut réfléchir à des modes de mobilisation qui soient différents de ce qu’on peut avoir l’occasion de faire en dehors de la crise sanitaire.

Il ne faut pas rester dans la sidération même si ce qui se passe peut être extrêmement sidérant entre la crise sanitaire, ce type de loi, les débats autour et les interdictions qui l’accompagnent, etc. La situation est extrêmement compliquée, tendue et difficile et même sur le plan psychologique, il faut prendre soin de soi absolument, ne pas se laisser abasourdir, prendre du recul et comprendre aussi à quel point la force collective peut servir à faire bouger les choses et à quel point il est nécessaire qu’on se mobilise collectivement afin de ne pas laisser passer ça.

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