Le mouvement des collages féministes : deux ans de réappropriation de l’espace public

“Ras le viol.” “Tu n’es pas seul-e.” “Aimer ≠ mourir”. “La rue est aux putes.” autant de slogans que vous avez probablement déjà vus placardés sur les murs de votre ville, selon des codes esthétiques maintenant reconnaissables : de grandes lettres noires, peintes sur des feuilles blanches et collées dans l’espace public. Retour sur un mouvement singulier, qui perdure depuis maintenant deux ans. 

Paris, octobre 2020. © Clara Joubert

Nous sommes début 2019. Marguerite Stern, ancienne Femen (de 2012 à 2015) fait ses premiers collages à Marseille, d’abord seule, notamment en hommage à Julie Douib, une jeune femme corse assassinée en mars 2019 par son ex-conjoint. Elle est ensuite rejointe par d’autres colleur-se-s. Néanmoins, ses prises de position transphobes et islamophobes* finissent par causer son exclusion du mouvement avant la fin de l’année 2019. La controverse autour de la figure de Marguerite Stern continue aujourd’hui de fracturer le mouvement des collages. 

Malgré cette naissance houleuse, les collages féministes se sont propagés à l’ensemble de la métropole et sont même repris à l’étranger. En dépit de leur caractère éphémère (les feuilles sont souvent arrachées, gribouillées ou disparaissent simplement à cause des intempéries), ils sont toujours nombreux à couvrir nos murs. 

La page Instagram “collages_feminicides_paris” rappelle que le mouvement est né “pour visibiliser les questions relatives aux violences intrafamiliales, aux féminicides (internes [qui ont lieu au sein de la structure familiale et proche] et externes [en dehors de cette structure]), aux violences sexistes de manière générale et à la pédocriminalité. Nous comptons aujourd’hui (rien qu’à Paris) entre 500 et 800 colleux-se-s. Nous fonctionnons en mixité choisie, c’est-à-dire que nous acceptons tout le monde sauf les hommes cis”. Cette mixité choisie s’explique par plusieurs raisons : elle permet d’abord la réappropriation de l’espace public en tant que minorité de genre. L’espace public est en effet un lieu d’oppression, à cause du harcèlement ou des agressions physiques et verbales. En conséquence, les minorités de genre sont souvent amenées à raser les murs et à se mettre dans une position de soumission. Inscrire leur parole, particulièrement la nuit, au moment où le danger est le plus grand, permet de (re)prendre sa place, de prendre de l’espace, littéralement et métaphoriquement.

Les mouvements s’inspirent de l’actualité : ainsi, le groupe parisien a organisé le blocage du cinéma Le Champo pour l’avant-première du film de Roman Polanski, une action contre Uber à la suite des accusations de viols, des collages après les Césars 2020, une manifestation devant le ministère de l’Intérieur à la suite de la nomination de Gérald Darmanin ou encore un collage pour le premier anniversaire du mouvement, regroupant le nom de toutes les victimes de féminicides. 

Afin de mieux cerner les enjeux, nous avons interviewé Sarah, Flore, Juliette et Coco, quatre colleur-euse-s, pour nous parler de leurs expériences. 

Peux-tu te présenter rapidement ? Comment as-tu commencé à coller ? 

Sarah : Je m’appelle Sarah, j’ai 25 ans, je vis à Paris depuis 3 ans et je suis journaliste en alternance dans une agence de presse. J’ai commencé à coller en novembre 2019, peu de temps après la création du mouvement. J’ai fait une session de formation avec des personnes que je ne connaissais pas via un groupe Whatsapp dans le 13e arrondissement de Paris. J’avais vu naître le mouvement sur les réseaux, militer dans la rue c’était vraiment un moment de bascule dans mon engagement féministe que j’attendais. Avant ça je faisais partie d’une asso féministe, on faisait beaucoup de pédagogie, de conférences etc. c’était très bien mais je voulais passer à l’étape au dessus et vraiment agir avec des actions concrètes. 

Juliette : J’ai 26 ans, je suis professeure des écoles et je colle depuis 1 an et demi. J’ai commencé à coller grâce à une amie. Elle m’a proposé de venir coller avec elle à Montreuil. On a collé quelques fois ensemble. J’ai aussi collé avec ma sœur et d’autres filles de Montreuil. J’ai ensuite lancé l’Instagram sur Blanc Mesnil et j’y ai collé quelques fois.

Coco : Je m’appelle Coco (iel) j’ai 19 ans. Je suis étudiant.e en art dans une formation de costume de spectacle en deuxième année. Je suis blanc.he pansexuel.le et non binaire. Et je suis à Lyon.

Flore : Je m’appelle Flore, j’ai 23 ans et je suis en master d’étude sur le genre  parcours sociologie à l’EHESS, je vis à Paris, je suis féministe. J’ai commencé à coller en 2019-2020 pendant mon échange Erasmus à Madrid. Quand on vit à l’étranger je pense qu’on a parfois une petite nostalgie de son pays et une frustration de ne pas pouvoir être partout à la fois. Donc quand j’ai découvert à la rentrée scolaire, à mon arrivée à Madrid donc, l’existence des collages qui se sont développés à toute vitesse à Paris puis partout en France, j’étais à la fois ravie que cette action existe parce que je l’ai trouvé tout de suite super puissante, et super accessible à toustes, mais un petit peu triste de ne pas pouvoir y prendre part. Et puis un jour, j’ai rencontré une autre Française à Madrid dans mon cours de théâtre, et c’est le féminisme qui nous a directement reliées. Du coup c’est avec elle qu’on a commencé à parler beaucoup des collages à Paris, et un jour on s’est juste dit “mais en fait au lieu de se plaindre que ça se passe là bas et qu’on y est pas, on à qu’à juste le lancer ici !” . Je crois que le vrai élan ça a été un article qu’on a vu passer un jour sur une affaire de violence sexuelle en Espagne, et comme d’habitude quand on lit ce genre de chose, j’avais cette douleur en moi de la rage qu’on peut pas expulser, du coup on s’est dit ok c’est le moment, c’est comme ça qu’on va réagir.  En deux jours on avait acheté un seau, 3 pinceaux et un pot de peinture et c’était parti. Peu à peu on en a parlé à quelques amies, puis on a lancé un compte Instagram, posté les premiers collages avec des hashtags, et là on a été contactées par plusieurs personnes espagnoles ou françaises qui avaient vu nos photos, et qui voulaient nous rejoindre. 

Qu’est-ce que cette expérience t’apporte ? 

Juliette : Cela me donne l’impression d’agir à mon échelle. Cela me permet aussi de rencontrer d’autres personnes motivées pour défendre les mêmes causes. Sans les collages je ne les aurais sans doute jamais rencontrées. J’ai aussi l’impression d’éduquer à nos causes. Cette forme de militantisme interpelle d’une autre manière. Les gens passent devant et s’interrogent forcément, d’une manière ou d’une autre, sur leur signification, sur le message. Et ça peut déclencher ensuite des réflexions de leur part sur les sujets abordés dans nos slogans. Par exemple, une amie me racontait que des élèves à elle étaient passés devant un collage abordant un féminicide à coups de couteaux. Les élèves se sont demandés comment c’était possible de tuer avec autant de coups de couteaux, ils se sont dit que c’était très violent. Je pense que grâce aux collages, on touche un public qui n’est pas du tout acquis aux causes, un public qu’on n’interpelle pas en allant manifester ou en signant des tribunes par exemple. Les collages permettent de faire passer un message à des gens qui ne s’y intéressent pas forcément.

Paris, juin 2020. © Clara Joubert

Sarah : Un vrai sentiment de puissance. On colle avec un groupe en mixité choisie, en plus de la confiance qui pré-existe entre nous j’ai toujours senti une énergie très puissante et fédératrice se dégager entre colleur.euse.s. Quand on colle on se sent indestructible et ça fait du bien parce qu’habituellement la rue et plus globalement l’espace public sont des espaces ou les personnes perçues comme femmes ne se sentent pas souvent (jamais ?) en sécurité. 

Avec le collage j’ai vraiment fait l’expérience de “reprendre la rue”. Quand on colle nos messages dans la nuit on sait qu’ils seront lus le lendemain, que certaines personnes vont se sentir moins seules, qu’elles vont se sentir puissantes par procuration, et qu’au contraire certains messages dérangent et c’est plaisant. Globalement c’est une action militante qui m’apporte beaucoup d’adrénaline et surtout un grand sentiment de sororité, d’adelphité. 

Coco : Cela m’a permis de rencontrer des nouvelles personnes et d’expérimenter la non mixité choisie dans un espace militant. Le fait d’être en non mixité est vraiment empouvoirant et fait que je me sens plus safe, notamment concernant mon identité de genre. J’ai aussi appris plein de choses auprès de personnes concernées par d’autres discriminations que celles que je subis avec d’autres adelphes du collectif.

Flore : Le fait de coller m’a beaucoup apporté. Déjà sur un plan un peu plus personnel, j’ai dû quitter Madrid précipitamment le jour de l’annonce du confinement en Espagne, en y laissant une très grosse partie de mes affaires, et surtout beaucoup de gens que j’aime à qui je n’ai pas eu le temps de dire au revoir. Le fait de voir encore aujourd’hui que les collages continuent de se propager sur les murs de cette ville (que j’aime tellement), de voir que le compte Instagram est toujours actif, que sur la conversation d’organisation (que je n’arrive toujours pas à quitter) les personnes que j’ai connu continue de se donner rendez-vous pour coller, mêlées à une multitude de nouveaux prénoms que je ne connais pas, ça me fait trop chaud au coeur.
Mais surtout, et en lien avec ce premier point, c’est la sororité et l’adelphité que je retiens. C’est ce souvenir du bazar dans la cuisine de mon appart dans le centre de Madrid, remplie de 20 meufs la plupart inconnues, de phrases qui fusent en français, espagnol, anglais, allemand et italien, mais surtout d’une bienveillance vraiment incroyable.

Paris, février 2020. © André Mounier

Comment choisis-tu les slogans que tu colles ? 

Sarah : Je ne les choisis pas de la même manière en fonction de l’endroit où je colle ou du contexte. Lorsque je colle à Paris je sais que la ville est imprégnée de l’esprit des collages, on peut se permettre de coller des slogans du type “pas une de plus”, les gens savent de quoi on parle. Pas lorsque je colle en campagne. J’ai monté le groupe de Collages à Morteau et il faut beaucoup plus de pédagogie et de clarté dans chaque slogan. On a collé par exemple des choses plus “basiques” : “Ta femme ne t’appartient pas”, parce que le mouvement des collages était quelque chose de complètement inconnu dans cette ville. 

Sinon plus globalement, je choisis des slogans le plus inclusif possible, sur des thèmes qui me concernent. Parfois aussi en fonction des évènements : on va choisir des slogans en lien avec la manifestation à laquelle on participe par exemple. 

Juliette : Les slogans collés sont choisis par plusieurs colleur.euses sur proposition d’un.e. C’est souvent des slogans que l’on a vus sur d’autres insta de collages. On essaye de varier la longueur des slogans pour s’adapter aux murs disponibles. Les slogans sont souvent en lien avec l’actualité (hommage à des victimes, références aux actualités politiques et sociales).

Flore : À Madrid on était un peu en free style. On avait fait un document partagé où chacun‧e pouvait proposer des slogans, mais au final chacun‧e écrivait un peu ce qui l’inspirait.Au début, on s’est focalisé-e-s sur le nombre de féminicides en Espagne, puis les noms des victimes, la date de leur décès etc., et puis on s’est vite laissé-e-s porter par nos idées. On fait aussi des sessions de collage en rapport avec des journées ou des événements particuliers. Dans ce cas, on adapte les messages. On peut aussi adapter en fonction du lieu, si on colle près d’un établissement scolaire par exemple etc. Certains collages ne sont pas placés par hasard, dans ces cas-là les messages sont des adresses spécifiques à une population que l’on sait propice de passer devant.

Coco : On a une grande liste de slogans et j’essaye de peindre des slogans sur différents sujets qui me concernent ou pas. Ça peut aussi être sur des thématiques particulières qui me touchent particulièrement.

Comment expliquer l’hostilité (insultes envers les colleur-se-s lorsqu’on les voit coller, collages déchirés), voire la violence physique à l’égard des colleur-se-s ? 

Flore : J’ai vraiment du mal à l’expliquer tant il m’est difficile de concevoir que l’on puisse ne pas être d’accord avec un message dénonçant la pédocriminalité, ou bien que l’on puisse tenir plus à la propreté d’un mur devant le quel on passe qu’à la vie d’une femme. Je pense que certains hommes ont si peu l’habitude d’être bousculés, contredits, pointés du doigt, mis en doute, que leur réaction à une situation qui leur paraît hostile peut être très violente. J’avais vu un slogan justement sur une pancarte en manif à Madrid qui disait “que ganas de ser pared para que te indignes cuando me tocan sin permiso” :“comme j’aimerais être un mur pour que tu t’indignes quand on me touche sans permission”. Je trouve que ça résume assez bien cette question, l’absurdité des personnes qui s’inquiètent plus d’un mur que de femmes ou minorités de genre.

Coco : Souvent, les violences qu’on subit en collant sont de la part de personnes qui ne lisent même pas le slogan, mais qui disent « arrêtez de dégrader les murs » en pensant au fait que c’est illégal, sans s’intéresser vraiment au sujet. 

Juliette : Dans notre ville, les collages sont systématiquement enlevés par la mairie, 24 à 48h après avoir été collés. Dans notre cas, je pense que c’est parce que la mairie considère cela comme de l’affichage sauvage et ne veut pas ternir son image de ville propre. Quand ce sont des personnes seules qui arrachent les collages, j’ai du mal à comprendre. En quoi un slogan prônant l’égalité des sexes, le droit des minorités oppressées, peut-il te déranger au point de dépenser de l’énergie pour le déchirer ? Certaines personnes se sentent peut être attaquées par nos slogans mais dans ces cas-là, c’est qu’iels ont quelque chose à se reprocher…

Sarah : Nos collages dérangent beaucoup de personnes, souvent des hommes mais pas seulement, il y a aussi beaucoup de femmes qui ont trop intégré la misogynie et la reproduisent. Je pense qu’il y a différentes raisons à ces hostilités mais je pense que dans le fond ce sont des personnes qui ont peur en constatant que les choses bougent. Moi je suis convaincue que la peur est la première motivation des personnes hostiles aux collages : peur de perdre ses privilèges, peur de se remettre en question et de se déconstruire parce qu’ielles savent très bien qu’ielles n’ont pas toujours bien agi, peur de voir leur nom un jour écrit sur le mur d’en face etc. 

* Elle estime notamment que le transactivisme constitue une tentative masculine de récupération de la lutte féministe ; se revendiquant “féministe universaliste”, elle a critiqué dans un long thread Twitter en janvier 2020 le fait que “De nombreuses branches comme celles de Lyon ou Montpellier par exemple, n’hésite pas à faire des collages sur des sujets clivants dans le féminisme, se positionnant clairement du côté intersectionnel”. Dans le même thread, elle critique “les hommes qui veulent être des femmes [et qui] se mettent soudainement à se maquiller, à porter des robes et des talons”, considérant que “c’est une insulte faite aux femmes que de considérer que ce sont les outils inventés par le patriarcat qui font de nous des femmes. Nous sommes des femmes parce que nous avons des vulves. C’est un fait biologique.” Elle se dit également opposée au port du voile, qu’elle considère comme une manifestation du système patriarcal. 
Cet article a été publié dans le troisième numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2021. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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