Séverine Tales et sa famille comme les autres…

Séverine Tales crayonne le quotidien de sa famille sur Instagram. Beaucoup d’amour et d’humour dans ses dessins, qui participent à la banalisation des familles homoparentales.

© Sévérine Tales

Séverine Tales sait ce que cela signifie de grandir sans représentation. Si à 41 ans, elle a désormais une vie de famille épanouie avec une femme et trois enfants, ce n’est pas un modèle qu’elle a connu plus jeune. « Je suis originaire d’un petit village de la région parisienne, mes parents étaient instituteurs, j’ai eu une enfance assez tranquille mais je me sentais bizarre, un peu décalée, je ne trouvais pas ma place dans ce milieu aux normes genrées, j’avais du mal à me projeter, cela me paniquait. Il me manquait des modèles féminins forts, les femmes autour de moi obéissaient à leur mari, être mariée à un homme me paraissait incongru. Je ne voulais écouter personne d’autre que moi. » Quand Séverine était adolescente, « il n’y avait pas Internet encore, ni Têtu, les seuls trucs gays qu’on trouvait c’était plus du sexe brut ». Alors Séverine « s’est appliquée à se comporter comme une fille, sortir avec des garçons… J’ai essayé de trouver ma place ».

Se sentir représentée, s’accepter

C’est en partant habiter et étudier à Paris, en prépa littéraire, que Séverine découvre le milieu LGBT. « En 1998, je suis allée à la Gay Pride, c’était impressionnant de voir dans la rue des personnes de milieux différents, aux personnalités différentes, timides ou extraverties, défiler ensemble. C’était plus facile de s’identifier à ces personnes-là », se souvient-elle. La jeune femme fait ses premières rencontres, et découvre aussi le quartier du Marais. « Je me rappelle des cafés, notamment les Scandaleuses, un bar de filles, cette vie, cette fête, cela avait l’air d’être chouette… Et pourtant, pour Paris il me semblait qu’il y avait peu de lieux LGBT ».

Elevée avec l’idée « qu’il faut souffrir pour y arriver, la valeur de l’effort », Séverine voulait faire des études qui lui donnent les moyens « d’exercer un métier qui permette d’avoir des revenus suffisants pour vivre à Paris, et sans avoir besoin d’un mari ». Après sa prépa, elle intègre Sciences po Lille, puis passe un an aux Etats-Unis en travaillant sur le droit du travail pour un lobby fondé par Eleanor Roosevelt, engagé pour la défense des droits humains. « A Washington, c’était facile d’être homosexuelle, de se balader dans les rues en se tenant la main, il y avait des bars partout… Rien à voir avec ce que j’avais pu vivre au Mexique pendant un séjour d’études avec Sciences po. Là-bas l’homosexualité était interdite, la communauté en était encore plus soudée. Cela m’a fait prendre conscience de la chance que j’avais en France ». Séverine ne cache pas ses relations amoureuses en France, et fait son coming-out petit à petit à ses proches. « Mes parents m’ont demandé une fois qui était une fille sur une photo de vacances, je leur ai dit tout simplement que c’était ma copine. A 20 ans, j’étais plus à l’aise sur qui j’étais, plus sereine, je n’étais plus en colère de n’être pas comme les autres. J’avais trouvé les réponses à mes questions : c’est possible de vivre et de grandir comme ça, j’étais libérée d’une certaine angoisse. »

En rentrant des Etats-Unis, Séverine fait une année d’études en droit des affaires, puis travaille dans les RH. « J’aime avoir des réflexions stratégiques sur l’entreprise, car celle-ci repose sur l’humain, il faut que tout le monde soit bien pour qu’un projet fonctionne. J’aime le fait de participer à faire changer les choses de l’intérieur lorsqu’on est confronté-e-s à du sexisme, du racisme, de l’homophobie… On peut être challengeu-r-se en tant que RH. Mais quand on accède à un poste de DRH, on représente la direction et cela devient plus compliqué… » En 2018 Séverine quitte son dernier poste de DRH, en 2018, pour passer à son compte comme consultante, et profiter davantage de ses enfants. Avec sa femme, Séverine a en effet trois fils : Louis, 9 ans, né en 2012 et deux jumeaux âgés de 5 ans nés en 2015. « C’est ma compagne qui les a portés, nous nous sommes mariées en 2013 pour que je puisse adopter Louis ».

L’homoparentalité banalisée

C’est en gardant davantage ses enfants que Séverine a commencé à dessiner leur quotidien. « C’est épuisant de passer du temps avec eux, d’autant plus quand on avait l’habitude de passer ses journées dans le monde adulte. On devient très vite submergée par le quotidien alors qu’avant j’avais la maîtrise de mon environnement. Dessiner m’a permis de prendre du recul, de mieux le vivre. J’envoyais ces dessins surtout à mon père et ma sœur au début, pour en rire ensemble », raconte-t-elle.

Le style de Séverine Tales est assez minimaliste. « Je n’avais jamais dessiné avant, je considérais les activités artistiques comme une perte de temps », se rappelle-t-elle. « Mon trait est assez enfantin, les visages sont rarement dessinés. Mais cela permet à plus de personnes de s’identifier à la situation, cela leur donne un côté un peu universel. On devine les expressions facilement et cela laisse aussi de la place à de l’imaginaire ».

Séverine a ouvert son compte Instagram (@severinetales) et comptabilise plus de 1300 abonné-e-s (encore loin du score de Lady Gaga comme lui rappelle son fils Louis). « Il y a des familles homoparentales qui me suivent, mais l’essentiel de mes abonné-e-s sont de jeunes parents, les hétérosexuel-le-s s’identifient aussi à mon vécu dessiné ». Le sous-titre de son compte Instagram : « Chroniques d’une famille ordinaire ». « Je raconte des histoires très banales du quotidien des familles, c’est une manière simple de montrer que les familles homoparentales sont comme toutes les autres, contrairement à ce que s’imagine le mouvement Manif pour tous », souligne-t-elle.

Certains dessins soulignent l’incongruité de certaines situations. « 90% vient de notre quotidien. Nous habitons à Marseille, alors tout le monde pose rapidement des questions personnelles, en demandant par exemple aux enfants si c’est le papa qui est blond comme ça… Et le petit répond qu’il a deux mamans ! Nous essayons de prendre le parti de rire de ce genre de situations. Nous avons la chance de n’avoir jamais été confrontées à des attaques homophobes visant notre famille, même s’il y a eu des moments durs avec le corps médical lors des étapes de la conception ».

Séverine a toujours milité à sa manière, semant des petites graines avec le sourire, faisant le choix de la sérénité et de l’optimisme contre celui de la colère. « Mon père était militant à au Parti des Travailleurs et j’ai été marquée lorsque j’étais enfant par son engagement sans relâche, son investissement de tout son temps perso dans la lutte, qui semblait n’aboutir à rien. Cela m’a marquée, je trouvais triste ce temps consacré à être en colère sans avoir aucun impact, et recommencer de la même manière, cela m’a longtemps mise à distance du milieu militant ».

Aujourd’hui Séverine a rejoint le collectif Famille.s, créé à l’été 2020, pour visibiliser les familles LGBTQIA+ et leur permettre d’échanger entre elles. « Tout ce qu’on fait les militant-e-s avant, pour lutter contre l’homophobie, obtenir le mariage homosexuel, la PMA… c’est des combats dont j’ai pu bénéficier, je veux rendre un peu de ce que j’ai reçu et apporter ma part à la société ». Elle contribue aussi ponctuellement pour d’autres sites/pages/comptes qui militent pour des valeurs qu’elle partage, comme @lecoindesLGTB par exemple.

Et pourquoi avoir choisi le média du dessin ? « J’ai toujours baigné dans une culture de Bande-dessinée, je trouve que la force du dessin est énorme, c’est un moyen d’expression puissant. J’aime faire passer des émotions, faire poser des questions à des personnes qui ne se les seraient pas posées. En visibilisant nos histoires, on apporte une banalisation qui pourra rassurer les plus jeunes, aider les prochaines familles, mais aussi participer à construire une société plus inclusive ».

Quelques comptes Insta recommandés par Séverine Tales : @larenardebouclee, @mirionmalle, @julmaroh, @fabrique_du_sentiment_dechec, @mandel_lisa, @maryneart, @catsasss, @lebonduo, @onnecomptepasdubeurre, @lecture_lgbt.

Cet article a été publié dans le troisième numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2021. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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Journaliste, cette ourse adore écrire sur les thématiques qui lui tiennent à coeur : discriminations, santé, féminisme, luttes… De formation littéraire, c’est une droguée de lecture et d’écriture, mais aussi une militante féministe et politique à ses heures perdues (ou gagnées !). Cette ourse est une gourmande qui ne résiste jamais à un chocolat, ou à un pot de miel… Curieuse de tout, elle traîne ses pattes sur les réseaux sociaux à la recherche de la moindre info. Taquine, elle aime embêter les autres ourses. Elle est aussi connue pour ses grognements et son caractère persévérant. Elle ne lâche rien.

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