Extraits : « N’être que soi », un roman de quêtes

Notre rédactrice Leslie Préel vient de publier son premier roman, « N’être que soi »  (5 Sens Editions). Ce récit d’une lutte contre soi, est aussi celui d’un lent cheminement vers soi, du début d’une vie sentimentale chaotique, à se chercher sans jamais se trouver, à se perdre dans les bras d’amants et de maîtresses que l’héroïne ne parvient pas à aimer. Quelques extraits, à découvrir.

leslie-preel

« Elle a vingt-six ans. Mais en vingt-six ans, c’est un peu comme si elle avait été plus de trente personnes différentes. Vegan parisienne, party-girl aixoise, militante forcenée… Aujourd’hui, elle joue les jokers de l’éducation nationale, compte ses premières rides, et elle est seule. C’est par là qu’il faut commencer, parce que c’est là que tout la ramène sans cesse. La solitude. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé de ne pas être seule. Ce fichu sentiment que la vie l’abandonne, que la vie l’a oubliée en route. Au fin fond de montagnes austères, lointaines et étrangères. Quand tout ce dont elle a envie, ce sont des bras autour de sa taille, de mains sur ses hanches… Quand elle était petite, elle pensait qu’on ne l’aimerait jamais pour son physique. Elle se disait que son esprit, sa culture, sa finesse, sa subtilité suffiraient à faire qu’on l’aime. Sur le papier, ça devrait marcher. Ça aurait dû marcher. Il n’y a qu’à voir ses copines, celles qui sont enceintes, celles qui se marient, celles qui font étalage de leur bonheur conjugal sur Facebook… Pourquoi pas elle ?
[…]
Elle a pourtant essayé de faire taire les terreurs de n’être parfaite que sur le papier. Essayer de faire taire les mugissements intimes qui lui rappellent sans cesse que le précipice est bien là. Pas devant. En elle. Petite nature d’1.80m, 75 kg, couverte de cellulite, mal dans sa peau d’orange. Ce n’est pas si grave. Il paraît que lorsqu’on est féministe, ça n’a aucune importance. Mais malheureusement, c’est faux. C’est une féministe de principe. La pire sorte de féministe. Une féministe qui avance le poing levé, une féministe aux tee-shirts provocs, mais ça s’arrête là. Pour elle, se regarder dans le miroir, c’est voir tous les jours ce qu’elle déteste le plus. Elle se pèse tous les jours, elle s’affame souvent. Presque autant qu’elle se gave. Alors elle va courir, à toute vitesse, pour constater que les deux paquets de cigarettes qu’elle s’est autorisés en cette année de concours encrassent le moindre de ses gestes, et l’empêchent de faire fondre ces immondices qui ont remplacé ses cuisses. Un jour, son corps est devenu celui d’une femme. Et quelque chose s’est rompu en elle. C’est devenu un fardeau ingrat. Comme une condamnation. Quelque chose dont elle a hérité sans le vouloir. Comme les épis sur sa tête, mais en pire. Des cuisses pas assez fermes, des seins à géométrie variable, des cernes indélébiles, des pieds trop larges. Sans parler des hormones qui n’en font qu’à leur tête et qui lui donnent l’impression d’être une gamine de onze ans coincée dans un corps d’adulte, seulement à moitié adulte. Les abdos, les régimes, les crèmes amincissantes. Tout ce que notre société fait de mieux pour nous faire nous haïr. Et ça fonctionne terriblement bien.
[…]
Un jour, Cassandre lui dit qu’elle l’aimait. C’était le soir de Noël. C’était au téléphone. C’était étrange. Si elle avait bien pensé qu’il y avait un souci dans son rapport aux garçons, si elle avait découvert émerveillée toute une contre-culture gay qui l’attirait, elle n’avait jamais pensé pouvoir vraiment être amoureuse d’une fille. Parfois, elle était jalouse de son grand frère et de toutes les filles canon qu’il ramenait à la maison. Mais elle ne s’était jamais autorisée à penser que ça pourrait être quelque chose pour elle. Et Cassandre fut la première fille qu’elle embrassa. Et là, il se passa un truc fort. Elles s’étaient retrouvées en cachette, un après-midi d’hiver. Elles avaient confronté leur noirceur, confronté leurs espoirs, et on ne saurait dire quelle digue a sauté en elle, ni à quel moment, mais leurs lèvres se sont mélangées dans ce qu’elle considèrera plus tard comme son vrai premier baiser. Elle se souviendra longtemps, toujours sans doute, de sa chambre à elle, des posters de Marilyn Manson, entre autres, de la musique sauvage, qui couvrait leurs rires d’adolescentes. Elle se souviendra longtemps, toujours sans doute, de la douceur de ses lèvres, de la finesse de ses traits. Elle se souvient parfaitement d’elle. De ses cheveux teints en noir. De leurs heures à déambuler dans le lycée, cherchant des cachettes, évitant les injures. Elle se souvient qu’elles s’étaient promis de s’aimer toujours. L’une ne mangeait pas, l’autre continuait de se mutiler les avant-bras, et elles prenaient toutes leurs douleurs pour de l’amour fou. Alors que c’était simplement une douleur adolescente, une douleur sournoise.
[…]
Alors oui, elle le chercherait partout, ce grand amour. Elle se rêvait en princesse attendant son prince. Et là encore elle ressentait cette honte terrible d’avoir combattu toutes ces constructions sociales, tous ces diktats de la société judéo-chrétienne qui nous polluent l’esprit pour y céder finalement. Elle avait lutté contre tout ça, et elle lutterait encore. Elle porterait d’autres drapeaux, elle aurait encore d’autres slogans. Elle se battrait pour le mariage pour tous, pour l’adoption pour les couples homosexuels. Il lui semblait qu’elle voulait rencontrer son prince. Sans se douter que l’image de princesse éplorée qu’elle avait endossée était une construction sociale. Elle avait cru voir la passion sous les traits de concubines qu’elle n’avait jamais su aimer comme elle aurait dû. Et elle s’en voulait, car elle avait été injuste. Toutes ces femmes qui avaient su lui donner l’impression d’être merveilleuse, brillante, et belle.
[…]
Elle n’arrivait pas à choisir. Elle se comparait à Nana, de Zola. Elle disait être incapable d’aimer. Elle disait mépriser les hommes qui couchaient avec elle.
[…]
Elle avait toujours été douée pour les masques et les mensonges. C’était facile pour elle, de se mentir à elle-même, de se faire croire, se persuader, faire semblant. Elle en était toujours là, à s’inventer des histoires, à tenter désespérément d’écrire sa propre vie. Rentrer dans la norme, dans des cases qu’elle façonnait de tous les diktats et de tous les codes.
[…]
Tous les gens qui l’aimaient et dont l’amour comptait étaient là, presque tous. Juste pour elle, pour ce qu’elle était, avec ses doutes et tout ce qu’elle n’arrivait pas à comprendre, tout ce qu’elle n’arrivait pas à vivre. Elle puiserait dans cet amour-ci la force d’assumer toutes ses amours. Tout ce qu’elle était. Le repas, les présents, les sorties, tout montrait que ces gens-là l’aimaient. Et elle comprit que la quête de l’amour pour l’amour n’est rien. Chercher à être aimée de façon effrénée n’est rien. Les erreurs sont des obstacles qui rendent le parcours peutêtre plus romanesque, peut-être plus unique, mais elle avait les jambes lourdes et le corps fourbu. Elle voulait arrêter les mensonges, les masques. Elle voulait arrêter les erreurs. Elle voulait simplifier le trajet, prendre un plus court chemin pour arriver à elle-même. Ne plus chercher à singer, à prétendre, à se convaincre, à faire comme si…
[…]
Mais elle savait que cet ordre, ce calme, cette lumière, c’était une construction qui ne lui convenait pas, c’était un vêtement trop étroit, ce n’était pas pour elle. Ce n’était plus pour elle. Et elle commençait à comprendre que cette tristesse qui l’habitait, cette noire tristesse qu’elle n’était jamais parvenue à définir, elle prenait sa source là. Dans ces sourires qu’elle s’imposait, dans ces cambrures, dans ces œillades aguicheuses, dans ces mains qu’elle n’avait jamais vraiment voulues sur ses hanches, dans ces rêves qu’elle n’osait pas nourrir, dans ces regards qu’elle avait jetés dans la mauvaise direction. »


Le roman peut être commandé à l’adresse suivante :
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/livres-numeriques-10/62-n-etre-que-soi.html

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Journaliste, cette ourse adore écrire sur les thématiques qui lui tiennent à coeur : discriminations, santé, féminisme, luttes… De formation littéraire, c’est une droguée de lecture et d’écriture. Militante féministe et politique à ses heures perdues (ou gagnées !), elle a fait également partie d’un syndicat étudiant il y a quelques années. Cette ourse est une gourmande qui ne résiste jamais à un chocolat, ou à un pot de miel… Curieuse de tout, elle traîne ses pattes sur les réseaux sociaux à la recherche de la moindre info. Taquine, elle aime embêter les autres ourses. Elle est aussi connue pour ses grognements et son caractère persévérant. Elle ne lâche rien.

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