Décaler la fin du monde : créer des réponses à la nécropolitique bolsonariste au Brésil

J’ai rencontré Flora Mangini le 21 septembre 2019 lors d’une soirée hommage à Marielle Franco, conseillère municipale de Rio assassinée en pleine rue avec son chauffeur Anderson Pedro Gomes le 14 mars 2018. Figure visible de la gauche brésilienne, Marielle fut une victime de plus de la nécropolitique qu’elle n’eut de cesse de dénoncer et combattre. Mais à l’image de ce proverbe mexicain qu’elle citait souvent (« Ils ont essayé de nous enterrer. Ils ne savaient pas que nous étions des graines »), son engagement pour le droit de vivre a impulsé des projets de résistance et de création, en particulier par et pour les personnes afro-descendantes et autochtones.

Quelques jours avant son retour au Brésil après deux années de recherche en France, Flora et moi avions croisé nos perspectives sur cette mécanique capitaliste qui nous étouffe tous.tes, mais mord certain.es plus férocement car fondamentalement raciste, misogyne, transphobe et lesbophobe. La genèse du bolsonarisme (1), l’épidémie de tristesse civique, ou encore la nécessité d’une écologie sociale sont autant de thèmes abordés dans ce long entretien.

Marielle Franco à la sortie de la Chambre des Conseillers de Rio de Janeiro. Photo : Archives du Partido Socialismo e Liberdade (PSOL).

1988 – 2018 : trente ans de démocratisation ?

Cette période de 30 ans pour le Brésil correspond à la démocratisation après la fin de la dictature militaire. La réécriture de la Constitution en 1988 a créé des pressions de la société civile pour la démarcation de territoires autochtones, ou pour des réformes économiques importantes comme le plan Real pour diminuer l’inflation. Mais l’horizon était d’une pauvreté, d’un asservissement aux banques mondiales car on avait une dette énorme. On a eu des présidents de centre-droit pour la démocratisation, jusqu’à l’arrivée de Lula qui a disputé toutes les élections dans la période démocratique.

Pendant la période de treize ans avec le Parti des travailleurs (PT) au pouvoir, 18 nouvelles universités, 173 campus universitaires, et 360 Instituts Fédéraux (2) ont été créés, doublant ainsi la quantité d’élèves en dix ans. Mais la critique constante à la gauche du PT, c’était qu’il manquait ce qu’on appelle le « travail de base ». Lula se présente à gauche, mais il a un projet néo-libéral. Son discours c’est d’attaquer la pauvreté, et on avait en effet des taux énormes de malnutrition et de faim.

Mais la vision du PT était paradoxale : un projet de création de classes moyennes consommatrices, sans volonté d’engagement politique de ces populations. Avec Lula et Dilma Rousseff [du PT], on a eu une gouvernance de conciliation des classes. Ces structures profondes de pouvoir, comme les lobbyistes de l’agro-business, des banques, ou de l’exploitation minière, étaient contents du gouvernement tant qu’ils faisaient des profits record. Une fois que la croissance a diminué sous Dilma, ça a posé problème.

Nécropolitique et éco-fascisme : la violence comme capital politique

Depuis la campagne de Bolsonaro, il y a eu une augmentation des actes de violence envers les minorités (3). Ce n’était pas un paradis social avant, mais il y a un enjeu sur qui est au pouvoir, quel est son message, et comment répondent les masses. Au Brésil, la violence est un capital politique tellement séduisant.

Par exemple, le gouverneur de Rio [Wilson Witzel] mène une politique publique d’insécurité, que des député.es de Rio [notamment Renata Souza] ont dénoncé à l’ONU, car son programme consiste à avoir des hélicoptères qui tirent sur des communautés, même pendant les heures scolaires. Depuis le début de son mandat, 6 enfants ont été tués au cours de fusillades impliquant la police (4).

Pour une partie de la population, ces morts ne semblent être que des dommages collatéraux d’une politique soi-disant nécessaire, alors que de nombreuses études montrent que militariser les favelas est une stratégie inefficace en matière de sécurité publique (5). Et la peur de la violence est tellement pervasive, surtout chez les populations urbaines, que l’image d’un homme-politique qui semble s’occuper fermement du problème finit par persuader de grandes couches de la population.

La dépolitisation du débat public est un effet du post-truth, et cette volonté de dépolitiser est bien évidemment une stratégie.

Les disputes entre Macron et Bolsonaro reflètent ainsi deux approches différentes d’une politique du spectacle : il y a une différence de qualité dans le mensonge. Macron dit ce qui est acceptable, même s’il fait ce qui ne l’est pas. Il sait que l’hypocrisie en politique est familière pour nous. Tandis que Bolsonaro appartient à une autre catégorie d’hommes politiques, comme Trump ou Johnson, qui sont dans le post-truth.

Il capitalise sur sa « sincérité » mais dans une direction très dangereuse. Ce nouveau style de faire de la politique ne prend plus soin de la diplomatie, et la cohérence du discours n’est pas importante. Il peut dire une chose et son contraire, et le public ne sait jamais s’il faut prendre au sérieux ce qu’il dit ou pas. C’est un style illusionniste où à chaque fois qu’il fait ou dit une nouvelle chose atroce, on lui donne encore plus d’attention et de pouvoir.

Il peut sembler que j’exagère, mais par exemple, la marée noire qui atteint actuellement le nord-est est la plus grande catastrophe environnementale de l’histoire de la côte brésilienne (6). Sur cette marée noire, qui contamine les coraux et impacte la pêche, Bolsonaro a publiquement déclaré : « Bien sûr, certains [poissons] meurent de la tache [de pétrole], en particulier ceux qui vivent plus à la surface, comme le dauphin (sic) qui a besoin de respirer, cela arrive. Mais le poisson a de l’intelligence. »

Le problème avec ce genre de remarques est sa quotidienneté : selon un journal, Bolsonaro a fait 219 déclarations fausses ou déformées en 201 jours en tant que président. Il est donc très difficile de fact-checker ou de contextualiser : avec ces mensonges et déclarations délirantes constantes il n’y a pas de dialogue réel. La dépolitisation du débat public est un effet du post-truth, et cette volonté de dépolitiser est bien évidemment une stratégie.

Pour revenir à Macron, même si sa performance est plus polie, il est tout de même dans la continuité du grand rêve de progrès infini : on va continuer à exploiter, surtout d’autres communautés car c’est l’histoire de l’Europe contre le reste du monde, et ça va bien se passer. Le cas des Gilets Jaunes illustre bien ce grand écart entre la phrase politique et les soucis des gens du peuple. La crise climatique doit être comprise comme une question de justice sociale, sinon c’est comme faire du jardinage, pas de l’écologie, pour paraphraser Chico Mendes (7).

À propos de la relation entre injustice sociale et environnementale, les réponses populaires sont assez notables. Ce n’est pas anodin par exemple que le 15 mars 2019, jour de la première grande grève d’étudiant.es pour le climat, il y a eu un mass shooting [tuerie de masse] dans les deux mosquées en Nouvelle-Zélande. Dans son manifeste, il [le tueur] se déclarait éco fasciste (8). L’éco fascisme repose sur des justifications assez vieilles de ce qu’est un pays, un état moderne. Or, la formule actuelle d’un état ne correspond plus à ce qu’on vit, à ce qu’on travaille à construire.

Le gars en Norvège qui a fait un mass shooting était clair dans son manifeste aussi : il niait le changement climatique qu’il voyait comme un argument pour redistribuer les richesses des pays riches vers les pays pauvres [la dette écologique]. Il est clair pour ces gens que ces injustices se passent, et ça les menace. Dans une posture narcissique, ils se disent : j’ai été élevé comme ça, en tant qu’homme blanc cis-genre, hétérosexuel, les gens m’écoutent. Et tout d’un coup, les femmes, les homosexuel.les, les personnes trans, les personnes non blanches, menacent leur position sociale, et ils sont agacés et font un tantrum [caprice]. Ils font un tantrum en criant, ou en tuant des gens.

Il y a une jeunesse très active au Brésil mais sur qui tout cela pèse. L’engagement pour le climat permet de se battre contre Bolsonaro en créant de nouvelles alliances dans la société civile mondiale. Sa performance à l’ONU a été une prise de conscience parce que même si le Brésil n’a pas d’armes nucléaires, on a un grand pouvoir à l’échelle mondiale : celui de détruire l’Amazonie. La jeunesse au Brésil en est consciente, mais la responsabilité de protéger la biodiversité et les peuples autochtones doit, à mon avis, être mondialisée.

Bolsonaro, un fasciste tropical ?

Quand on examine le cas de Bolsonaro, il y a des ressemblances avec les mouvements fascistes du 20ème siècle, dans le discours qui promeut l’exclusion, et l’éloge de la figure de l’homme blanc comme supérieure. Les leaders de l’Articulação dos Povos Indígenas do Brasil (APIB) disent d’ailleurs que le génocide des peuples autochtones est dans l’agenda politique du gouvernement. Mais je suis de l’avis de mon amie Luciana Vieira (9) et je préfère le terme bolsonarisme, qui nous permet d’être plus attentifs aux tactiques contemporaines de ce projet, et à l’histoire qui nous a mené à cette nouvelle étape : celle d’un néo-colonialisme libéral (10).

On vit sur un territoire issu d’une longue période coloniale [de 1500 à 1822] et qui n’a pas vécu de vraie guerre d’indépendance, car c’est le fils de l’Empereur qui l’a déclarée [du Portugal]. Et depuis, nous avons des difficultés à garder vive la mémoire collective des traumas sociaux et historiques. C’est ce qui explique qu’à l’époque de l’impeachment de Dilma (11), Bolsonaro ait dédié son vote en faveur de la destitution, au Congrès, à un tortureur. Parce que Dilma était militante contre la dictature, elle avait été emprisonnée et torturée pendant sa jeunesse.

Alors quand Bolsonaro fait l’éloge du tortureur de la Présidente en exercice, il change la tonalité des débats. Il sort libre du Congrès sans problème, alors que l’apologie de la torture est illégale, et change ainsi l’horizon de ce qui est acceptable de dire en public. Il a gagné les élections avec cette tonalité qui l’a suivi jusqu’ici. Même à l’ONU il a commencé son discours par faire un éloge de la dictature !

À mon avis son soutien populaire vient des blessures sociales profondes de la dictature, qui n’ont jamais été guéries du point de vue collectif. On n’a jamais sanctionné, emprisonné les tortureurs, les colonels, les gens qui ont commis des crimes contre l’humanité quand même, et ça peut expliquer que notre peuple puisse être plus réceptif à ce genre de discours.

Bolsonaro c’est un personnage façonné pour gagner les élections, pour empêcher le PT de retrouver le pouvoir, parce que la droite modérée n’arrivait pas à gagner les élections depuis 15 ans. Il se présente comme une figure antisystème, contre le politiquement correct, pour la famille traditionnelle et le pouvoir masculin, mais c’est avant tout une figure du capitalisme.

Les conséquences sociales de sa performance sont atroces : un grand nombre de ses supporters parlent et agissent comme des « trolls », violents en ligne et hors-ligne. Alors ça fait très peur et les militant.es réagissent avec plus d’urgence. On ne peut plus être docile, mais c’est vrai qu’on est un peu étourdi.es. Tout se passe tellement vite : on a fait une suite de deuils au Brésil, même le deuil culturel avec l’incendie du musée national (12).

Enfances volées et dépression collective

Ces enfants sont ciblés par une nécropolitique où on laisse mourir sans grand scandale ceux qui sont plus « tuables », c’est-à-dire au Brésil les communautés noires des favelas et les peuples autochtones.

Cette année il y a eu un épisode où un élève a blessé un professeur avec un couteau. C’est horrible, très grave. La réponse institutionnelle du gouvernement de Rio a été de mettre en place des écoles militaires. Même devant certaines écoles civiles, il y a des soldats. C’est un programme de docilisation. Alors que les écoles de riches souvent sont des écoles constructivistes, où les élèves ont tout le temps pour réfléchir, comprendre qu’il y a plein d’intelligences différentes…

Le grand deuil d’Ágatha a été un moment de rassemblement très triste pour les jeunes (13). Le mouvement international de grève étudiante pour le climat Fridays for Future prend comme slogan « on se bat pour notre futur parce qu’il faut que la planète soit habitable ». Au Brésil ça prend un contour encore plus pressant, parce que ce n’est pas seulement le futur, c’est dans le présent que des enfances sont volées. On ne garantit pas le droit à l’enfance, surtout si on vit dans les parties de la ville qui sont ciblées.

Une chose que j’ai trouvé troublante, c’est que le grand-père d’Agatha, désespéré, a dit « qu’elle était studieuse, qu’elle faisait des cours de ballet, des cours d’anglais ». C’est comme dire qu’on avait essayé de garantir le plus possible son enfance, et même ainsi elle a été une enfant tuée. Dans la voiture où elle était, il y avait deux autres enfants. Ce sont des traumas de guerre et ils sont censés continuer comme si de rien n’était. Entre 2003 et 2012, 320 000 personnes noir.es ont été tué.es par arme à feu (14).

Si le gouverneur de Rio mène une politique aussi irresponsable, c’est parce qu’il sait très bien ce qu’il fait. Ces enfants sont ciblés par une nécropolitique où on laisse mourir sans grand scandale ceux qui sont plus « tuables », c’est-à-dire au Brésil les communautés noires des favelas et les peuples autochtones. Cette nécropolitique a des racines coloniales profondes, et s’est encore renforcée au Brésil suite à la prise de pouvoir de Bolsonaro.

Marielle Franco lors d’une journée sur les droits humains à l’École de Samba de Salgueiro. 7 octobre 2017. Photo : Leon Diniz. Archives du Partido Socialismo e Liberdade (PSOL).

Tout ça je le dis avec la distance parce que, pendant la période électorale, je n’avais que le filtre d’ami.es devenu.es très déprimé.es. On somatise beaucoup cette série de deuils et on angoisse de ne pas trouver de sorties visibles. Il y a eu une grande dépression collective et une paranoïa assez forte.

J’ai plein de potes qui travaillent aussi dans la commission des droits humains [comme Marielle Franco], et qui étaient paniqué.es parce que dans la maison des assassins de Marielle, on a trouvé les enquêtes qu’ils avaient fait sur sa vie, ses parcours, etc… Et sur trente autres personnes. Des personnes qui travaillaient sur les droits humains, mais aussi un professeur d’école qui n’était même pas dans la politique. Il a dû s’éloigner de son poste, il a perdu sa source de revenus, et il demande une protection de l’état. Lui c’est particulièrement horrible parce qu’il était pas du tout lié à Marielle Franco : il s’est disputé avec le fils de Bolsonaro.

Deux potes qui ont mené une grande enquête sur les lesbocides à Rio où elles nommaient des miliciens ont reçu des menaces de mort, ont subi un procès qu’elles ont perdu, et là elles sont en train de chercher à s’exiler. Même leur directrice de thèse a dû sortir de Rio. Il y a aussi une professeure à l’université de Brasilia, une anthropologue assez connue [Debora Diniz], qui a mené une enquête de 10 ans sur comment parler de, et comprendre, l’avortement. Elle a reçu des menaces de mort, et là elle est en exil.

Je ne veux pas faire une mauvaise caricature, mais ce sont des nouvelles préoccupations qu’on doit avoir. Cela dit, en réponse, le féminisme noir et populaire, notamment les travaux de Djamila Ribeiro, Joyce Berth, Núbia Moreira, et Lélia Gonzales, gagne aussi beaucoup en attention et en engagement.

L’autre soir, vous avez parlé de féminicides politiques, et de lesbocides. Comment le racisme et la misogynie s’imbriquent au Brésil, dans un pays à majorité non blanche ?

Au Brésil, il y a une pigmentocratie : moins on est perçu comme blanc, plus on est victime de racisme structurel. Car le racisme doit être compris dans le contexte de structures de pouvoir qui bénéficient à ceux qui sont socialement vus comme blancs. Le racisme structurel comprend le langage, la représentativité des espaces politiques et culturels, l’accès à l’éducation et aux appareils de culture, à la santé, etc.

Mais on a commencé l’entretien en parlant de l’expansion de l’université parce que ça a eu un impact fort sur les personnes de moins de 40 ans. Moi je suis en France parce qu’on a eu de gros investissements pour la recherche. J’avais une bourse brésilienne pour venir étudier ici. Maintenant non seulement il [Bolsonaro] veut fermer les universités, mais il veut supprimer les financements pour certaines disciplines en sciences humaines et sociales. Même pour être au Brésil et faire son doctorat, pleins des bourses sont désormais suspendues (15).

Ce n’est pas anodin. On a un ministre de l’éducation qui n’aime pas le mot « éducation » : il dit que c’est à la famille d’éduquer les gens. On a fait plein de critiques au PT, mais on avait gagné cette structure de rencontre communautaire qu’ont été les universités publiques partout au Brésil. Ça a créé une génération qui pensait aux questions de racisme structurel, de ce que c’est d’être femme, que sont les sexualités, dans un espace communautaire et académique.

Marielle Franco est aussi issue de cette génération. Elle est née dans la favela de Maré, où il y a eu des interventions militaires même pendant la période démocratique. Ça coûte très cher les tanks et les soldats…alors qu’on était censé ne pas avoir d’argent pour les centres culturels, les hôpitaux, les écoles : c’est ça la politique de sécurité à Rio historiquement.

Marielle a eu la chance de recevoir une éducation de « prépa » communautaire [pré-vestibular comunitário], et elle a eu une bourse pour aller dans une université privée assez connue à l’autre bout de la ville, dans le quartier le plus riche. La présence d’étudiant.es boursier.es a changé la compréhension sociale des universités, parce qu’avant elles n’étaient que pour les blancs très riches.

Puis, elle a commencé à travailler sur les droits humains au sein de la chambre des députés de l’état de Rio, avec Marcelo Freixo, qui à l’époque était déjà très vocal contre les milices [policières] et qui faisait face à des menaces. Elle a fait campagne pour la première fois [en 2016], et elle a reçu le plus de voix à Rio comme conseillère municipale. Marielle était très charismatique et elle a été en poste pendant seulement quinze mois avant d’être tuée.

Nous on voyait comment elle était en train de bousculer les idées sur ce qu’est être une femme, être noire, être bisexuelle en politique. Elle a proposé un jour de la visibilité bisexuelle et lesbienne au conseil municipal, alors que pendant sa campagne elle n’en parlait pas. Elle a surtout mené sa campagne en tant que mère issue des favelas, mais elle a commencé à parler de plus en plus [du fait] d’être bisexuelle et noire. Elle a bien construit les bases d’une lutte antiraciste et anticapitaliste, en imbriquant tout : on peut faire un féminisme non libéral, une lutte LGBT non libérale, sans pink money.

L’exécution de Marielle Franco, un court-circuit

Je pense qu’il est juste de dire que personne ne s’attendait à l’exécution de Marielle. Ça a été un court-circuit qui a complétement changé ma façon de regarder l’histoire récente du pays. Et ce qui était déjà grave devint encore plus affreux après l’enquête sur son exécution : la famille de Bolsonaro habite dans la même rue que Ronnie Lessa, l’un de ses assassins. On sait qui sont les assassins mais on ne sait pas qui l’a commandité, car c’était un crime cher : on a éteint les caméras de sécurité, on a éteint les lumières autour.

Marielle était sans peur, elle n’avait pas d’escorte, elle marchait dans le centre-ville, elle était très facile à approcher. Mais elle était aussi une présence insupportable pour la classe réactionnaire et liée aux milices dans le conseil municipal, celle qui a produit quelqu’un comme Bolsonaro.

L’élection de Bolsonaro a été assez choquante : on a compris que c’était un grand laboratoire du néo-libéralisme autoritaire, et je pense que c’est un modèle d’exportation.

Les motivations [de son exécution] on ne les connaît pas, on ne sait pas de quel degré du haut ça vient. Marielle était censée être candidate pour être vice-gouverneure de Rio. On ne sait pas si c’était un crime de prévention ou si c’était un message pour la communauté de gauche, par exemple. Après la nouvelle de son assassinat, pourtant, à Rio la ville s’est arrêtée. Il y a eu une urgence collective chez tout le monde. Cette classe ne pouvait jamais imaginer qu’elle deviendrait un symbole, ce fut un dommage collatéral de leur point de vue.

Quand tu dis tout le monde, tu veux dire qui exactement ?

Je peux parler pour cette communauté à laquelle j’appartiens, les militant.es, les professeur.es déjà engagé.es. Mais c’est quand même étonnant comme ce sentiment de deuil et de furie s’est répandu. Par exemple, je connais une actrice qui n’était pas très engagée et qui m’a fait un récit du jour du deuil de Marielle, où personne n’arrivait à faire autre chose qu’aller dans la rue et essayer d’encaisser le choc ensemble, même pour les gens qui n’étaient pas militant.es. C’était avant la campagne électorale et on ne pouvait pas songer à l’élection de Bolsonaro.

Solidarité avec les luttes au Brésil depuis la France

L’élection de Bolsonaro a été assez choquante : on a compris que c’était un grand laboratoire du néo-libéralisme autoritaire, et je pense que c’est un modèle d’exportation.

En ce qui concerne la solidarité internationale, tout ce qui rend du pouvoir aux communautés minoritaires, ça peut se faire à l’échelle internationale (16). Penser aux conséquences de nos modèles de consommation est crucial aussi. C’est l’un des buts de la tournée « Sang Autochtone : pas une goutte de plus », de l’APIB, où des leaders autochtones du Brésil parcourent plusieurs pays d’Europe pour vulgariser le rapport « Complicité dans la destruction: comment les consommateurs et les financiers du Nord permettent l’attaque de Bolsonaro sur l’Amazonie brésilienne » [en anglais et en portugais].

Publié en coopération avec Amazon Watch en mai 2019, ce rapport montre comment les industriels du soja, de bovins, de sucre, de cuir et de bois, et les entreprises importatrices, autorisent cette destruction de l’Amazonie brésilienne et du Cerrado ; et comment ils exercent ce commerce grâce au soutien d’institutions financières européennes, nord-américaines, et chinoises.

Il y a des projets comme Les Gardiens de la Terre, qui consistent à souligner que plusieurs communautés autochtones dans le monde souffrent de problèmes assez semblables. Souvent ce sont des disputes de territoire et des agressions par le grand capital, et souvent ce sont elleux qui protègent la biodiversité de leur habitat.

Ça a toujours été difficile pour les amérindiens au Brésil mais au premier jour du gouvernement, Bolsonaro a fait ce qu’il avait promis : changer les attributions de ce qu’on appelle la démarcation du territoire. C’est un droit d’usage, c’est-à-dire que les territoires n’appartiennent pas à des gens en particulier, mais ne peuvent être habités que par des communautés autochtones. Il avait dit : « pas un centimètre carré de plus ne sera démarqué ». Il change aussi les règles pour affaiblir le pouvoir de sanction de l’Ibama, l’agence de protection environnementale. Il y a des incendies criminels en Amazonie, il ne fait rien.

Un dernier mot ? Peut-être sur la tristesse civique ?

Cette suite de crises et de deuils nous a choqué.es, affaibli.es, mais elle a ensuite beaucoup renforcé l’urgence d’organisation populaire. Nous qui étions ici en France, on a vraiment ressenti le besoin d’avoir un réseau. Et créer des réseaux c’est important non seulement pour comprendre comment agir au lieu de souffrir, de subir, en étant paralysé et en ne sachant pas quoi faire, mais aussi parce qu’on devient littéralement malade de ça, et l’antidote, c’est vraiment de se rassembler.

Et comme toujours, les solutions on ne les connaît pas avant de les créer. Mais on a déjà raté si on cesse d’essayer de se rassembler, non seulement parce qu’on va peut-être trouver une solution, mais aussi parce qu’on vit mieux, même dans ces conditions, si on a toujours la confiance qu’il ne s’agit pas de la fin. Suite au choc, il y aura sans doute une nouvelle effervescence d’idées, ou simplement la compréhension que l’histoire s’écrit et qu’il faut qu’on se prépare pour quand les conditions seront meilleures pour agir.

Il y a des moments inattendus, des courts-circuits, où les gens semblent se réveiller collectivement. D’habitude on sent que le pouvoir nous mélancolise. On se dit « ah, mais ce sont des décisions du grand pouvoir, du grand capital, alors qu’est-ce que je peux faire moi ? Je n’ai pas les outils… ». On perd la foi dans les événements, mais on perd aussi la foi dans le politique, dans nos engagements. De cette mélancolisation, pour simplifier, on a deux possibilités : se priver de la vie collective et être seulement dans son individualité, ou bien un événement inattendu se passe qui choque tout le monde, et les gens décalent leur compréhension collective du réel.

Avoir confiance dans la transformation des situations historiques aide à combattre ce côté un peu narcissique de dire que là c’est la fin du monde : c’est très grave, mais l’histoire humaine est diverse, les peuples sont beaucoup plus efficaces et créatifs…le peuple brésilien ne peut pas être réduit au bolsonarisme ; la population mondiale ne peut pas non plus être réduite à la négation des crises migratoires causées par les guerres et le changement climatique. Il faut qu’on nomme les problèmes, qu’on crée une mobilisation collective, avec la confiance qu’on peut créer de nouveaux mondes au lieu de se laisser crever en attendant la fin de celui-ci.

Dans ce sens, je pense qu’il y a une différence entre avoir de l’espoir et avoir de la confiance. L’espoir peut avoir le pire effet : celui de nous paralyser dans nos zones de confort en attendant que les choses changent. Le cynisme aussi : se désister de l’organisation sociale, c’est aussi se laisser paralyser.

Les Krenaks ont une image assez belle à ce propos : iels disent que danser et chanter c’est « décaler la fin du monde ». Je suis confiante que créer des nouvelles catégories d’analyse et d’action collective « décalera » aussi notre fin, et surtout nous aidera à inventer des nouvelles « finalités » pour le monde.

Les luttes s’organisent au Brésil pour décaler notre fin et construire des alternatives justes. Appuyons-les en diffusant leurs paroles et en soutenant financièrement leurs actions et projets :

Au Brésil :

APIB – Articulação dos Povos Indígenas do Brasil (Articulation des Peuples Indigènes du Brésil) ;
Movimento dos Atingidos por Barragens (MAB) (Mouvement des personnes atteintes par les barrages) ;
Casa Nem (lieu de vie et de résidence autogéré pour les personnes trans à Rio de Janeiro) ;
Coletiva Visibilidade Lésbica (Collectif Visibilité Lesbienne) ;
MST – Movimento dos Trabalhadores Sem Terra (Mouvement des travailleurs sans terre) ;
MTST – Movimento dos Trabalhadores Sem-Teto (Mouvement des travailleurs sans abri) ;
Laboratório de Cartografia Indígena Crítica e Decolonial (Laboratoire de cartographie indigène critique et décoloniale) ;
342 Amazônia (association de défense et de préservation de nos environnements) ;
Observatório Socioambiental (Observatoire Socio-environnemental) ;
Instituto De Arte Tear – Pontão de Cultura e Educação (Institut d’Art Tear – Ponton de la culture et de l’éducation) ;
Instituto Socioambiental – ISA (Institut Socio-environnemental) ;
Mídia Ninja (réseau d’information collaboratif et engagé) ;
Mídia Índia (réseau d’information collaboratif centré sur les peuples autochtones et leurs problématiques).

En France :

Coletiva Marielles – France (Collectif Marielles en France) ;
RED.Br (Réseau Européen pour la Démocratie au Brésil) ;
Autres Brésils (association de sensibilisation sur les enjeux et les problématiques au Brésil pour un public francophone) ;
Planète Amazone (association de protection de l’environnement en coopération avec les peuples autochtones de l’Amazonie).

Notes

(1) Jair Bolsonaro a été élu Président du Brésil en octobre 2018, après une campagne marquée par les fake news et la promotion d’une idéologie basée sur l’autorité de l’état, la défense des milices, la suprématie blanche et masculine, l’hétéronormativité, et l’extractivisme colonial.

(2) Établissements publics délivrant des formations professionnelles.

(3) En anglais : “Brazil report charts surge in racial abuse and violence against women”. The Guardian. Septembre 2019.

(4) Jenifer Gomes, 11 ans, tuée en février 2019 ; Kauan Peixoto, 12 ans, tué en mars 2019 ; Kauã Rozário, 11 ans, tué en mai 2019 ; Kauê dos Santos, 12 ans, tué en septembre 2019 ; Ágatha Félix, 8 ans, tuée en septembre 2019 ; et Ketellen Gomes, 5 ans, tuée en novembre 2019.

(5) En portugais : “UPP : A redução da favela a três letras” (« UPP : Une réduction de la favela à trois lettres »), article issu du mémoire de Master de Marielle Franco, soutenu en 2016, et publié en 2018.

(6) Selon l’Institut de Médecine Sociale de l’Université d’État de Rio de Janeiro, il est même nécessaire de déclarer un état d’urgence de santé publique.

(7) Chico Mendes était seringueiro (ouvrier qui extrait le latex de l’hévéa dans les plantations d’Amazonie), militant syndical et écologiste, et fut assassiné le 22 décembre 1988 sur les ordres d’un riche propriétaire terrien. Le média en ligne Vox vient de publier un essai-vidéo sur Chico Mendes et ses luttes.

(8) En anglais : “Only a green new deal can douse the fires of eco-fascism”. The Intercept. 16 septembre 2019.

(9) qui mène une recherche sur l’histoire des missions scientifiques du fascisme italien dans les universités de São Paulo.

(10) basé sur une réduction des services publics, une précarisation des conditions de vie des travailleur.euses, une désindustrialisation précoce, et une ouverture à la spéculation qui fragilise économiquement le pays.

(11) La présidente Dilma Rousseff a été destituée le 31 août 2016, lors d’un processus décrit par la gauche brésilienne comme un coup d’état institutionnel.

(12) Le Musée national de l’université fédérale de Rio de Janeiro a été ravagé par un incendie en septembre 2018, et jusqu’à 90% des collections ont irrémédiablement disparu, y compris des artefacts historiques et culturels autochtones de toute l’Amérique latine.

(13) Ágatha Félix, huit ans, a été tuée par « une balle perdue » lors d’une opération de police à Rio le 21 septembre 2019.

(14) En portugais : “Morte por arma de fogo cresce entre negros e cai entre brancos no Brasil”. El País Brasil. 14 mai 2015.

(15) L’État brésilien est en rupture de contrat avec de nombreux.ses chercheur.euses et étudiant.es. Il y a aussi le plan Futur-se qui diminuerait drastiquement le financement public de l’enseignement supérieur et de la recherche.

(16) Par exemple, les quilombolas (descendant.es de marron.es), les caiçaras (peuple issu de populations africaines, autochtones, et européennes habitant le littoral sud-est du Brésil), et les pataxós ; entre autres.

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