LGBT+ en milieu rural : le parcours des combattant·e·s

Grandir dans un milieu rural a du bon, mais pour les personnes LGBTQIA qu’en est-il ? Retour sur une construction à part, entre discrétion, intimité et peur.

©Daria Ivanova

Grindr, l’application de rencontre pour hommes homosexuels est un révélateur de ce qui se passe dans les territoires ruraux. « Des mecs pas out dans la ‘vraie vie’, mais qui sont okay pour un plan cul », me racontait un ami qui vit dans une petite ville.

Je me souviens m’être dit, tiens, c’est étrange. Puis je suis allée vivre en territoire rural et j’ai compris. Quand vos voisin·e·s savent absolument tout, même ce que vous avez acheté pour le dîner, difficile de faire son coming out. Là où je vis, quand des hommes (oui car les lesbiennes, trans, bi, intersexes, queer, non binaires… sont quasi inexistant·e·s des conversations) aiment d’autres hommes, on le précise. « Il est sympa, il est homosexuel. »
Pourquoi a-t-on besoin de préciser l’orientation sexuelle de quelqu’un pour témoigner de sa sympathie ? Comment grandit-on dans une ville de moins de 10 000 habitant·e·s où on sait quelle marque de cigarette vous fumez ? Comment peut-on construire sa sexualité, là où Grindr regorge de mecs qui se cachent ? Mes copines lesbiennes acceptent-elles toutes de faire deux heures de train pour un rencard ?

Bref, comment vit-on son homosexualité, sa queerness, sa transidentité, sa bisexualité, dans un territoire où l’hétérosexualité et les normes sociales du genre sont acquises et dominantes ?

Le coming out

Dans sa thèse, « La vie homosexuelle à l’écart de la visibilité urbaine », Colin Giraud parle de cette gêne que peuvent ressentir les personnes LGBTQIA qui ont grandi en milieu rural. Une gêne à s’exposer, à montrer des signes d’affections, à s’afficher aussi : « il faut surtout y voir le produit d’une socialisation singulière à l’homosexualité, conçue et vécue comme une chose purement privée, réservée à l’intimité, voire à la sexualité, et n’ayant rien à faire dans la rue. C’est ce qui ressort de nombreux entretiens : l’homosexualité y est très largement restreinte à la sexualité et à la sphère privée. » C’est un ressenti que j’ai souvent. Là où je vis, personne ne sait que je suis lesbienne, sauf mes ami·e·s proches. Si eux/elles-mêmes sont homosexuel·le·s et bisexuel·le·s, iels ne le disent pas et très peu de personnes le savent dans la ville.

Cette construction de sa sexualité, comme une donnée secondaire m’interpelle. Eli, 27 ans, a grandi à la campagne, dans une famille traditionnelle, paysanne et catholique, où les stéréotypes de genres sont légion. « J’ai vécu mon homosexualité de beaucoup de façons différentes, mais ce qui est sûr, c’est que les débuts n’ont pas été des plus faciles.(…) Les milieux ruraux ne nous proposent pas des « modèles ». Et sans modèles à décrire et à percevoir, il n’y a même pas de mots qui surgissent dans notre vocabulaire. Ce qui fait que j’ai entendu pour la première fois le mot « homosexuel·le » à… 14 ans ? La révélation. J’ai compris que ça existait. Et tout un univers s’est ouvert à moi : celui de ma propre identité qui était cadenassée quelque part et que je n’arrivais pas à expliquer. » Dans ce contexte, pas facile de faire son coming out. C’est également ce qu’a vécu Sacha, 31 ans, qui a vécu jusqu’à ses 25 ans dans un village du Haut-Rhin, en Alsace : « Ma famille est composée de personnes cisgenres et hétérosexuelles qui ne faisaient que me pousser à coller à mon genre assigné à la naissance et avoir les désirs d’une personne de ce genre-ci. Sans compter le nombre impressionnant de propos racistes/homophobes qu’ils avaient en général. Pour ma propre sauvegarde, je n’en parlais pas. On me disait de me méfier de ma pote lesbienne car « ils entraînent les autres dans leurs délires et sont dangereux », on voyait mal le fait que je traînais dans le milieu gay. Je n’aurais jamais imaginé faire un coming out à ces gens, surtout lorsque j’habitais encore chez ma mère. »

Colin Giraud pose d’ailleurs l’hypothèse du « désert gay » au début de sa thèse. Ses recherches se portent sur le département de la Drôme, un département peu dense et très rural. Mais son hypothèse est nuancée par la découverte d’autres « lieux » de rencontres. Notamment les lieux de rencontres gays en extérieur (parking, plage…), des bars qui ont été ouverts à Valence (puis fermés), mais aussi le départ de jeunes gays vers d’autres villes pour fréquenter des endroits LGBTQIA friendly : « les gays drômois peuvent parcourir des distances importantes pour fréquenter des lieux gays ailleurs, s’organiser collectivement ou seuls pour se rendre dans des villes plus grandes et mieux dotées en lieux gays. Cela amène à repenser les échelles de la distance par rapport à la visibilité gay et celle des modes de vie et des pratiques sur ce terrain. Si Philippe ou d’autres « descendent » souvent à Avignon pour « sortir » dans des lieux gays, le trajet en voiture ne leur semble ni très long ni très gênant. Ils le font souvent à plusieurs, le conducteur ne buvant pas, ou en profitent pour passer une nuit, voire le week-end sur place. Les destinations sont essentiellement Lyon, Avignon et Nîmes. »

Les rencontres amoureuses/relationnelles

« Lors de cette relation, on était deux à ne pas être out et on devait se cacher (dans la forêt pas loin, au centre équestre…) », témoigne Sasha. « On n’a fait que se cacher en permanence pour le moindre rapprochement physique, c’était usant. Elle n’a pas duré très longtemps, j’ai fini par rompre par sms car ça me demandait beaucoup trop d’énergie. » Depuis son déménagement à Paris, tout a changé pour Sasha. Pareil pour Eli qui se sent plus à l’aise dans des milieux urbains pour vivre ses relations.

« L’influence de mon époque, c’était pas mal la série L word, puis c’était globalement la seule ressource culturelle inspirante qui était accessible à la communauté homosexuelle rurale vers 2008 (faut quand même le dire, cette série a grandement participé à la liberté sexuelle de beaucoup de filles et Queer. Je lui voue un respect éternel) », raconte Eli. « Alors on jouait ces rôles stéréotypés entre nous, dans nos groupes très petits, et nos expériences amoureuses se situaient au sein même de ce groupe. C’est ce qui nous construisait sexuellement et dans nos identités de genre. Mais on était safe. On vivait nos dramas, chacun·e notre tour, peut-être d’une façon un peu consanguine dans l’entre-soi faut pas se mentir. Mais on avait un groupe dans lequel on pouvait aller dans le care amoureux, la compréhension, le dialogue, les questionnements, les stéréotypes et les confrontations. Cela a été vraiment très précieux pour moi. Ça a été ma première communauté, et on l’a créée sans trop s’en rendre compte, en plein milieu rural hostile ! »

Se construire avec des traumatismes

En France, les personnes LGBTQIA se suicident quatre fois plus que le reste de la population. D’ailleurs, plusieurs enquêtes ont montré qu’il existe encore, en France comme ailleurs, des « thérapies de conversions » pour les personnes LGBTQIA. Et l’homophobie ambiante peut provoquer des traumatismes chez les jeunes LGBTQIA qui vivent en milieu rural.

Se cacher, ou subir des actes homophobes, peut amener à des situations complexes ou à une certaine détresse émotionnelle : « Oui, je me sentais en danger en permanence, toujours observé, épié, », explique Sasha. Pour Eli, le danger peut être toujours présent, même après avoir fui le village où iel est né·e : « Je me sens menacé·e régulièrement, et plutôt parano, mais surtout quand je suis seul·e. La première fois que je me suis senti·e menacé·e (…) j’ai compris que c’était grave, et que le fait d’être en dehors du cadre hétéronormatif pourrait me mettre dans des situations très précaires, très violentes, voire mortelles. Que c’était un critère d’exclusion, même dans un milieu familial dont la famille est justement le centre sacralisé du quotidien. En fait, j’ai plus peur pour mon amoureuse que pour moi-même, mais cette peur-là me permet d’aller dans des apprentissages d’auto-défense que je n’aurais peut être pas envisagé tout·e seul·e. : boxe, self-défense, entre autres. »

La ressource est aussi plutôt limitée, très peu d’associations sont présentes dans les moyennes ou petites villes et les villages. Eli et Sasha n’ont d’ailleurs jamais trouvé de ressources pour s’éduquer, s’informer ou parler à quelqu’un·e.

Pour Eli, il y a eu de la violence durant cette adolescence à se construire sans comprendre qui iel était : « J’ai dû vivre la violence symbolique du silence d’abord, un silence de 15 ans sur le fait que je ne m’identifiais pas comme une fille et que j’étais dans l’incapacité de le nommer, n’ayant pas le cadre et la bienveillance requise pour le faire. Être catégorisé·e dans un genre est très violent, de par les comportements que le genre implique en tant que corps perçu. Mes violences d’abord sont celles qui m’ont catégorisé·e d’emblée dans la catégorie femme, alors que je me suis jamais senti·e comme tel·le. Et en réalité, il m’a fallu 25 ans pour faire mon outing queer non-binaire, et c’est encore difficile, parce que je ne me sens pas légitime. C’est vraiment violent, d’avoir reçu une éducation qui ne légitime pas ton identité de genre : ça te suit une grande partie de ta vie, c’est un constant combat à mener envers soi-même. »

Dans sa thèse, Colin Giraud nuance et fait état d’une homosexualité plutôt assumée dans la Drôme (21 personnes ont été interrogées) : « Familles et amis sont presque toujours au courant, et on est parfois frappé par la facilité avec laquelle iels déclarent leur homosexualité sur leur lieu de travail, y compris dans des secteurs, des emplois et des milieux réputés peu ouverts à l’homosexualité, notamment ici les emplois de service ou de l’industrie peu qualifiés. »

Et même si les deux témoins de cet article racontent des parcours difficiles, iels parlent également de « cercles restreints », « bienveillants » pour s’outer ou pour s’afficher avec leur partenaire.

Cet article a été publié dans le deuxième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2019. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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