Mamans solos, un choix stigmatisé

La monoparentalité est encore trop souvent perçue comme une situation subie. Pourtant, de plus en plus de femmes – et toute personne ayant un utérus – choisissent de faire un enfant seules. Quelles sont leurs motivations ? Quelles difficultés rencontrent-elles ? Comment sont-elles perçues par la société ? C’est ce dont nous avons discuté avec Mariama, membre de l’association Mam’ensolo, qui lutte pour l’égalité parentale.

Mam’ensolo est une association créée en 2018 par quatre femmes, d’abord pour porter le combat de la légalisation de la PMA pour toutes, puis aujourd’hui pour défendre “l’égalité parentale entre toutes les femmes, sans hiérarchisation des familles selon le statut de la mère”, comme on peut le lire sur son site Internet. Mariama a intégré l’association dès ses débuts. Elle est mère d’une petite fille de huit ans, conçue par PMA au Danemark.

Mariama @DR

Un accès à la PMA hiérarchisé

Depuis 2021, toutes les femmes jusqu’à 45 ans peuvent prétendre à la procréation médicalement assistée (PMA), qu’elles soient en couple hétérosexuel ou homosexuel, ou célibataires. Toutefois, dans la pratique, les femmes non mariées continuent à avoir des difficultés à être prises en considération. Elles sont incomprises et stigmatisées par les équipes médicales, jugées. Leur parcours reste semé d’embûches et nombreuses sont celles à encore se rendre à l’étranger. Elles ne correspondent pas aux stéréotypes attendus. “Lorsque la loi a été promulguée, les médecins s’attendaient à voir arriver des femmes entre 35 et 40 ans, baladées par les mecs, en détresse, pour qui c’était la dernière chance, nous rapporte Mariama. Sauf que ce n’était pas ça. ll y avait aussi beaucoup de femmes de moins de 30 ans, ainsi que de nombreux autres profils qui questionnent les soignant-e-s, comme les personnes asexuelles ou des femmes en couple non mariées et dont l’autre partenaire ne souhaite pas être co-parent.”

Exclues des débats préalables à la promulgation de la loi, les mères célibataires représentent aujourd’hui la majorité des demandes de PMA (53% selon l’Agence de biomédecine). “Ces femmes sont beaucoup questionnées, interrogées sur leurs conditions de vie, leur salaire, si elles ont suffisamment cherché… Ce qu’on ne demande pas aux femmes en couple. Vouloir être mère célibataire est perçu comme le plan B de femmes qui n’ont pas réussi à garder un homme. Mais c’est une vision hétéronormée”, témoigne Mariama.

En plus d’être jugées sur leur statut de célibataires, certaines d’entre elles se voient stigmatisées parce qu’elles ne correspondent pas à des critères physiques arbitraires ou parce qu’elles sont trop vieilles, du point de vue des médecins. Ainsi, Mariama indique que “celles qui n’entrent pas dans le cadre, parce qu’elles sont trop minces, trop grosses, trop vieilles, ont plus de difficultés à obtenir un don. Certain-e-s soignant-e-s ne prennent pas les rendez-vous des femmes de plus de 39 ans. On fait comprendre aux femmes grosses qu’elles doivent perdre du poids alors que ça n’a aucun sens. Au-delà d’un certain taux IMC, on leur dit qu’il ne faut pas qu’elles espèrent. Alors ces femmes vont à l’étranger.”

On fait comprendre aux femmes grosses qu’elles doivent perdre du poids alors que ça n’a aucun sens. Au-delà d’un certain taux IMC, on leur dit qu’il ne faut pas qu’elles espèrent. Alors ces femmes vont à l’étranger.

Un manque de diversité des donneurs

Stigmatisation sociale, grossophobie, âgisme, les discriminations sont multiples pour les personnes qui ne correspondent pas au schéma de la bonne candidate à la PMA. Rappelons également que la PMA n’est pas encore ouverte aux hommes trans. Et la liste ne s’arrête pas là, puisqu’il faut aussi ajouter le racisme. En France, les dons de personnes racisées sont très faibles, contrairement à l’étranger. Mariama a pu avoir “ce choix appréciable de tenter avec deux donneurs noirs”. De même en Espagne, les donneurs asiatiques ou latino-américains sont courants. Mais en France, cela reste “un impensé”, nous indique Mariama. “Dans le cadre des campagnes pour les dons, il n’y a quasiment que des couples caucasiens. Or les représentations comptent, les personnes non-blanches se sentent moins concernées. Il y a très peu de dons de personnes racisées. Il n’y a jamais eu de campagnes ciblées. Dans certaines zones, il y a 0 donneur asiatique, 0 donneur noir. Le délai d’attente est de minimum deux ans, et jusqu’à dix ans, sans qu’il y ait de certitude d’avoir le don.”

En France, le don est gratuit, le parcours compliqué (comportant cinq rendez-vous) et les centres peu nombreux. Il existe ainsi une trentaine de centres en métropole, un seul centre dans les Antilles, de même dans l’océan indien. Autant dire que rien n’est fait pour faciliter le don. En revanche, les dons sont indemnisés au Danemark et dans d’autres pays, ce qui permet d’attirer davantage de donneurs, notamment les étudiants. 

Dans le cadre des campagnes pour les dons, il n’y a quasiment que des couples caucasiens. Or les représentations comptent. Il y a très peu de dons de personnes racisées.

Du temps et de l’argent

Pour entamer un parcours de PMA, il faut donc être persévérant-e, mais aussi s’armer de patience. Selon l’Agence de la biomédecine, le délai moyen de prise en charge est de 15,8 mois pour une PMA avec don de spermatozoïdes et de 23,8 mois pour une PMA avec don d’ovocytes. A cela s’ajoutent les nombreux rendez-vous médicaux qui jonchent le parcours avant l’insémination. En France, il peut s’écouler jusqu’à trente mois entre le premier rendez-vous et l’insémination, selon Mariama qui n’hésite pas à parler d’une “accumulation de rendez-vous”. Les femmes qui se rapprochent de l’âge limite se tournent donc vers l’étranger, parfois sur les conseils des médecins elleux-mêmes. 

Mariama a choisi le Danemark. Quand elle entame son parcours de PMA, la loi bioéthique n’est pas encore passée en France. “Le 30 décembre 2012 j’ai envoyé un mail à une clinique au Danemark. En France, on débattait sur le mariage pour tous à ce moment-là. On a commencé à parler de PMA mais l’idée de l’intégrer à la loi a été vite abandonnée face à la marée de haine qui s’est abattue sur la France. J’ai sauté le pas deux ans plus tard. En Europe, on est libre de circuler et libre de choisir saon soignant-e, on peut partir à l’étranger se faire soigner. J’étais suivie par des gynécologues militant-e-s en France, y compris en clinique, avant l’acte, mais l’insémination s’est faite au Danemark. J’ai payé des milliers d’euros pour quelques secondes.”

Toutefois, choisir la voie de l’étranger a un coût que toustes ne peuvent pas se permettre. Celleux qui n’ont pas les moyens passent alors par des circuits parallèles. En ligne, on peut trouver des sites web qui recensent des donneurs. Mais ces envois de spermes non réglementés comportent des risques sanitaires et juridiques, sans compter que certains donneurs imposent des relations sexuelles.

Légitimer tous les modèles de famille

Si le parcours de PMA est encore si difficile pour les personnes seules alors que la loi les y autorise au même titre que celles en couple, c’est que le schéma hétéronormé de la famille, la fameuse famille nucléaire, est très ancré dans la société, à tel point que les autres modèles de famille sont quasi inexistants dans les représentations. Pourtant, entre couples homoparentaux, divorcé-e-s, célibataires, coparents, les formes de famille sont aujourd’hui nombreuses. “Dès lors que l’on accepte de décentrer notre regard d’une approche normative blanche et biparentale de la famille, une pluralité de configurations familiales alternatives se donnent à voir”, écrit Gabrielle Richard dans son livre Faire famille autrement. 

Ainsi, Mariama nous raconte qu’elle est issue d’une famille matrilinéaire : où la transmission se fait par la femme. Le père a un rôle secondaire, l’oncle maternel tenant un rôle plus important dans l’éducation des enfants. Mariama a pu constater dès l’enfance qu’une femme seule élève très bien ses enfants. Pour elle, il était évident qu’elle serait mère en solo : “Depuis ma vingtaine, il était clair pour moi que je ferai un enfant seule.” Et son projet ne l’a pas quitté, alors même qu’elle a été en couple hétérosexuel.

Au-delà de son entourage familial, c’est d’ailleurs l’expérience du couple qui la conforte dans son choix : “J’ai grandi avec l’idée d’une certaine hypocrisie, car les femmes élèvent seules leurs enfants, même en couple. Il y a une déresponsabilisation totale de l’homme. Alors à quoi bon m’encombrer ? Je ne veux pas entrer dans ce carcan. Je suis avocate, je vois comment les relations évoluent et les difficultés d’élever des enfants à deux. Le couple tel qu’on le conçoit va mal, les relations conflictuelles vont croissant et ce sont les enfants qui trinquent. Cela ne m’enferme pas pour autant dans le célibat, même une fois devenue mère. J’ai juste choisi de dissocier amour romantique et parentalité.” 

Depuis ma vingtaine, il était clair pour moi que je ferai un enfant seule. J’ai choisi de dissocier amour romantique et parentalité.

Il est temps de revoir nos conceptions de la famille et de prendre conscience de sa multiplicité. Car, comme le dit Gabrielle Richard, “on n’est pas obligé-e de vouloir à tout prix trouver chez un-e même partenaire un-e ami-e, un-e amoureux-se, un-e partenaire sexuel-le, un co-parent”.

Les raisons qui mènent à la soloparentalité par choix sont multiples et toutes sont valables, elles ont pour point commun, la possibilité offerte aux femmes de disposer librement de leur corps. Recourir à la PMA est un acte politique pour Mariama, dont la famille est originaire de l’Océan indien, où les femmes se sont faites stérilisées et avortées de force, et où elles sont encore aujourd’hui fortement incitées à se faire ligaturer les trompes.

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