Après Mi iubita, mon amour, Noémie Merlant a présenté au dernier festival de Cannes Les Femmes au Balcon, son second film féministe et émancipateur sorti en salle le 11 décembre 2024. Nous y suivons trois femmes dans leur appartement sous canicule à Marseille, observant leur mystérieux voisin d’en face. Rapidement, elles se retrouvent coincées dans une affaire effarante avec comme seule quête, leur liberté.

TW : VIOL et VIOLENCES SEXISTES
Un appel à la sororité
Co-écrit par Céline Sciamma, avec qui elle a précédemment travaillé en tant qu’actrice dans La Jeune Fille en Feu, Les Femmes au Balcon porte un féminisme qui n’a honte de rien. Noémie Merlant confirme ainsi sa casquette de réalisatrice dans cette comédie horrifique paradoxalement rayonnante tournée dans les rues ensoleillées de Marseille. C’est aussi un appel à la sororité que l’équipe du film de Noémie Merlant incarne déjà (elle est amie avec Céline Sciamma et l’actrice Sanda Codreanu).
On y rencontre trois femmes complémentaires et attachantes vivant en colocation : Ruby, Élise et Nicole (Souheila Yacoub, Noémie Merlant, Sanda Codreanu). Lors d’une soirée chez leur voisin d’en face (Lucas Bravo), jusque-là l’objet de leurs fantasmes et qu’elles observent tel le protagoniste de Fenêtre sur Cour d’Alfred Hitchcock, le film est plongé dans un univers plus sombre. Ruby subit un viol et tue son agresseur. On retrouve le rape and revenge présent dans d’autres films comme Promising Young Woman d’Emerald Fennell. C’est là que la sororité intervient, quand les trois amies s’entraident face à la question : “Que faire du cadavre du voisin ?”
L’art du female gaze
Le film aborde alors de nombreux sujets, peut-être trop : les métiers du sexe, les violences sexuelles et conjugales, la nudité, la sexualisation des corps féminins, le patriarcat…
Ruby, camgirl, s’assume dès les premières scènes. Elle se dénude mais en aucun cas cela ne justifie son agression. Aussi normal que cela puisse nous paraître, le rappeler est encore nécessaire. De plus, la nudité, qui peut sembler excessive, est frontale mais jamais sexualisée. Par exemple, la scène chez le gynécologue questionne l’intimité qu’on laisse aux femmes, souvent seules face à un homme. On remarque également beaucoup de scènes de topless avec le personnage de Ruby ainsi qu’à la fin du film où montrer de nombreuses femmes seins nus, toutes différentes, symbolise leur libération.
En ce qui concerne Élise, son déguisement de Marilyn Monroe n’est pas dû au hasard. Il fait écho à la vie et à la carrière de l’actrice qui l’a conditionnée à être le modèle de la “femme parfaite”, toujours selon le regard masculin. Élise, elle, semble fuir un homme qu’elle n’est plus sûre d’aimer. Elle décide finalement de faire ses propres choix et le quitte.
Les Femmes au Balcon est donc imprégné d’un female gaze libérateur mettant au premier plan des personnages féminins qui prennent de la place et qui n’ont pas peur de le faire, jusqu’à elles-mêmes faire peur.
Représenter pour dénoncer
Le film se montre dur à travers de nombreuses intrigues tournées autour des violences sexuelles. Le viol de Ruby n’est pas filmé, ce n’est pas nécessaire, mais on voit pourtant tout ce qu’il peut provoquer chez la victime. On retrouve aussi un viol conjugal, cette fois-ci montré. Ce passage est d’autant plus fort qu’il est rarement vu au cinéma et sort de la représentation que beaucoup ont des agressions sexuelles. Il n’y a pas ici de violences verbales ou de coups mais juste une femme qui se sent obligée de se plier aux désirs d’un homme qu’elle pense aimer. Par ailleurs, le film s’ouvre sur une scène où la voisine des trois amies tue son mari qui la frappait semble-t-il depuis des années. Plus âgée que les protagonistes, on comprend qu’elle a vécu longtemps sous cette emprise. Le propos est ainsi directement introduit : il faut réagir avant d’être prisonnière. Ces scènes marquent, et bien qu’elles soient dures à voir, elles soulèvent des questions essentielles pour avancer et comprendre le besoin d’émancipation des personnages.
Nicole, elle, a un rôle bien différent. Elle est tourmentée par les fantômes d’hommes violents ayant été tués par une femme qu’ils ont chacun maltraitée. Dans une scène où elle les interroge sur leur culpabilité, ils disent tous “c’est faux”. Cependant, en avançant dans le film, le fantôme de l’agresseur de Ruby lui avoue : “Oui, j’ai violé ta copine.” Il assume ses actes, chose très peu vue dans le cinéma. De plus, le schéma de défense fréquent dans ce genre d’affaires (“c’est une menteuse”) est enfin brisé, du moins dans la fiction.
Un film déroutant mais plein d’humour et de vérité
Différents genres se rencontrent ici et malgré leurs oppositions, ils servent le propos. Le côté horrifique, faisant penser au travail de Pedro Almodovar, se trouve être cathartique. Ce genre permet de rendre la vengeance, même la plus sanglante, presque acceptable ou a minima de nous autoriser à l’imaginer. Pourtant, l’horreur se mêle à l’humour. Vu la dureté des propos, la légèreté fait du bien et c’est également une façon de prendre le pouvoir que de se dire que l’on peut en rire. La résilience passe aussi par la réappropriation de ses souffrances.
Dans tous ces aspects, Noémie Merlant a pris le parti d’emmener son film jusqu’au bout, autant dans l’horreur que dans le comique ou la nudité. Ce choix peut être déroutant mais reste assumé, tout le monde n’aime pas et c’est voulu. Encore une fois, les femmes ne sont pas là pour plaire et le film les mène plus loin que cette superficialité. La fragilité des personnages est alors touchante.
Les Femmes au Balcon nous offre un cri féministe qui n’a pas peur de faire du bruit. Ces femmes prennent de la place, celle qu’elles méritent. C’est violent, c’est drôle, c’est touchant à la fois et ça fait du bien.
