Lutte féministe pour la libération de la Palestine

Depuis le 7 octobre 2023, date à laquelle le Hamas opérait un attentat contre Israël, qui perpétue depuis un génocide en Palestine, il ne se passe pas une journée sans que des images effroyables nous parviennent de civils bombardé-e-s. Des dizaines de milliers de Palestinien-nes sont mort-e-s, dont de nombreux enfants. La communauté internationale s’alarme mais reste attentiste. Les médias se désintéressent petit à petit à l’image de la Une bilan 2024 de Libération, d’où la Palestine est absente. Mais d’autres voix continuent de s’élever et d’agir, en particulier les féministes.

L’occupation de la Palestine, un système patriarcal

« Le sionisme est une idéologie masculiniste, militariste et coloniale, et le colonialisme est toujours genré. Il n’y a pas de colonialisme sans violences sexuelles : le peuple conquis est considéré comme “émasculé”. Par conséquent, l’oppression de la Palestine et du peuple palestinien est nécessairement patriarcale, puisqu’elle est fondée sur une idéologie militariste coloniale. » Tels sont les mots de Nada Elia, professeure palestinienne au département des Études ethniques à l’Université Western Washington. Dans son livre Palestine : un féminisme de libération, elle rappelle que l’occupation israélienne est genrée, aggravant la situation des femmes palestiniennes en ayant fait reculer leur émancipation et les gains sociaux qu’elles avaient réalisés avant la signature des accords d’Oslo en 1993. C’est ce qui lui fait dire que « le plus grand oppresseur des femmes palestiniennes n’est pas le fondamentalisme islamique, mais le sionisme, qui a transformé le peuple palestinien en peuple dépossédé et privé de ses droits. » Plus grave encore, le sionisme tue, coûtant la vie à des centaines de Palestinien-nes tous les jours, mais provoquant aussi des fausses couches, des accouchements prématurés et des mortinaissances (expulsion d’un foetus mort après 22 semaines de grossesse). Cette situation est bien sûr liée à la guerre actuelle, mais avant elle aux restrictions israéliennes sur les mouvements de la population palestinienne et l’accès aux soins de santé pour les femmes palestiniennes.

En Palestine, comme partout ailleurs, les conflits armés exacerbent les normes patriarcales déjà existantes et renforcent la violence contre les femmes, et plus largement contre toutes les personnes discriminées. Lors d’une conférence donnée à Sciences Po Paris en mars 2022, dans le contexte de la guerre en Ukraine, Simona Miculescu, ambassadrice aux Nations Unies, affirme qu’en temps de guerre, « ce sont surtout les femmes et les filles qui paient le prix fort ». Son analyse est partagée par Sacha Koulaeva, experte et défenseure des droits humains : « La guerre aggrave les structures patriarcales existantes… La violence domestique, le viol et la traite des êtres humains – ces problèmes ne disparaissent pas avec la guerre, ils augmentent. »

Couverture du livre de Nada Elia

Le rôle des femmes dans la résistance palestinienne

Si elles sont souvent invisibilisées, les femmes palestiniennes ont toujours été mobilisées pour la libération de la Palestine. « “La résistance armée” n’est qu’une des nombreuses stratégies adoptées par les Palestinien-nes pour combattre leur oppression », rappelle Nada Elia, qui poursuit : « Une vision plus complète de la “résistance” prendrait en considération notre sumoud, c’est-à-dire toutes les façons dont nous persévérons contre vents et marées, contre les sionistes qui sont déterminé-es à effacer notre existence. Comme le dit le dicton populaire palestinien, notre simple existence est résistance. » Des propos que l’on retrouve chez Karima, militante de Nous toutes 93 antiracistes : « Les femmes palestiniennes sont résistantes car elles continuent d’avoir la force de vivre et de survivre. »

De fait, la résistance palestinienne passe par différentes formes, dans laquelle les femmes prennent toute leur part : assaut non armé de casernes britanniques, accueil d’orphelin-es, gestion logistique de la première Intifada, construction des communautés de la diaspora, création d’espaces sécuritaires pour les personnes queers, etc.

Plus globalement, « les féministes du tiers monde possèdent les traditions, les pratiques et les analyses nécessaires pour soutenir et nourrir la vie dans des circonstances difficiles. C’est-à-dire en temps de guerre et de génocide. Sans cela, on peut survivre, mais pas prospérer », nous dit Nada Elia.

Les femmes, premières victimes de la guerre

Comme le souligne Karima, les femmes sont les premières victimes de la guerre. Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme indique, en novembre 2024, que 70% des victimes de la guerre à Gaza sont des femmes et des enfants. « Sur le plan théorique, il est accepté que l’hypermilitarisme, l’occupation et le colonialisme de peuplement sont inévitablement accompagnés de violence fondée sur le genre », écrit Nada Elia dans son livre. Elle y dénonce « le caractère genré de la violence d’Israël, qui opprime les femmes de multiples façons, qu’il s’agisse du déni des droits reproductifs ou de la torture sexuelle en prison. » Les constats de l’ONU le confirment. Dans son rapport d’octobre 2024 sur les femmes, la paix et la sécurité, sous la direction d’ONU Femmes, le secrétaire général des Nations Unies indique que chaque jour des centaines de femmes meurent de complications liées à la grossesse et à l’accouchement dans des pays en guerre, tandis qu’elles ont un accès limité aux produits de première nécessité et aux soins médicaux. 

C’est dans ce contexte que les féministes palestiniennes, mais aussi du monde entier, se mobilisent. Nada Elia titre son livre par l’expression « un féminisme de libération ». Ainsi, elle rappelle que le féminisme ne peut être individualiste : « Il y a ce que j’appelle le “faux féminisme”, qui concerne l’autonomisation personnelle, l’avancement personnel, et il y a le féminisme du tiers monde, qui concerne l’autonomisation collective. Le féminisme palestinien est un féminisme du tiers-monde, qui recherche l’autonomisation collective par la libération sociale et politique, plutôt que de permettre à une seule femme de réussir au sein d’un système oppressif », nous précise-t-elle.

Le rôle des organisations féministes dans le soutien à la Palestine

« Nous avons pris position dès le 8 octobre 2023. Dès que j’ai appris l’attentat du 7 octobre, je me suis dit “ça va être un enfer pour les Palestinien-nes”. Il n’était pas question qu’on n’aille pas sur ce sujet. » Pour Bérénice, militante au collectif La Relève féministe, soutenir la Palestine était une évidence. Très vite, il est question d’inclure la Palestine à la manifestation du 25 novembre 2023, contre les violences faites aux femmes. « On s’est dit qu’il fallait mettre la Palestine dans l’appel du 25 novembre 2023. Il fallait un cortège en soutien à la Palestine », nous dit-elle. En tant que collectif qui lutte contre le colonialisme et l’impérialisme, contre les violences sociales et d’Etat, La Relève féministe lance un appel au cessez-le-feu, proclamant « être contre les guerres, c’est dans l’ADN des féministes ». Même chose chez Nous toutes. Karima nous rapporte : « Chez Nous toutes, on s’est dit qu’on ne pouvait pas ne pas parler de la Palestine. Notre crainte était de ne pas savoir en parler, alors que faire ? Demander un cessez-le-feu. La guerre provoque la famine, les femmes sont victimes de crimes de guerre, violées… » Ainsi, le 26 octobre 2023 un premier post est publié sur les réseaux sociaux : « Un seul mot d’ordre : cessez le feu ».

Depuis, les appels des associations féministes se succèdent jusqu’à celui du 8 octobre 2024, « Les féministes contre l’armement et pour la fin du génocide en Palestine », qui rassemble 130 collectifs. « Notre levier en France est de pousser notre gouvernement à arrêter de vendre des armes. Matériellement, là où la France est complice, c’est qu’elle continue à vendre des armes », explique Bérénice de La Relève féministe, tout comme Karima de Nous toutes 93 antiracistes : « Il y a un génocide à Gaza et Macron est complice. On demande à notre gouvernement d’arrêter de vendre des armes à Israël. » Un point de vue également partagé par Nada Elia : « Nous sommes pleinement complices du génocide, car nous vivons dans les pays qui le permettent, qui le financent, qui lui accordent une protection politique. Notre contribution doit donc passer par notre engagement dans ces aspects du génocide. »

Cortège palestinien lors de la manifestation contre les violences sexistes et sexuelles à Paris, novembre 2023

Partout en France, le mouvement s’amplifie. L’appel du 8 octobre a été repris à Marseille, Lyon, Grenoble et d’autres villes qui mènent des actions tous les 8 du mois. « Cela donne un rythme aux mobilisations et ça s’amplifie », témoigne Bérénice. Le prochain rassemblement est prévu le 8 janvier 2025. L’initiative a pour but de monter en puissance, selon Karima : « On reprend le même texte d’appel que celui du 8 octobre, avec les mêmes organisations et on va en chercher d’autres. Par exemple, pour le 8 janvier, Les Artistes pour la Palestine seront présent-es. L’idée est de faire front ensemble. » Le rendez-vous est donné à 18h devant le ministère des Armées. « On a choisi cet endroit car on voulait un symbole fort : c’est là que se décide la politique de l’armement », précise Karima.

Outre les appels et manifestations « pour élargir au maximum le mouvement chez les féministes, mais pas que », selon Bérénice, la mobilisation passe par de nombreuses autres actions. « Chez Nous toutes, on cherche à se former individuellement et collectivement, nous dit Karima. On discute entre nous et avec d’autres associations, on participe à des actions, on publie sur les réseaux sociaux, on met en lumière d’autres collectifs. » Ce fut aussi soutenir le NFP lors des élections de juin 2024, puisque l’une de ses revendications était le cessez-le-feu en Palestine. Ou encore répondre à l’appel des syndicats des travailleur-ses palestinien-nes « pour faire grève dans les entreprises qui vendent des armes ou bloquer des ports d’où partent les armes », ajoute Bérénice de La Relève féministe.

Lutter contre le fémonationalisme

Si les associations féministes prennent la parole pour appeler au cessez-le-feu et à la libération de la Palestine, c’est aussi pour lutter contre le pinkwashing d’Israël et les fémonationalistes, c’est-à-dire des organisations qui se disent féministes et utilisent les idées féministes à des fins racistes. « On veut contrer les attaques des fémonationalistes, explique Bérénice. Elles ne condamnent jamais Netanyahu, le génocide, elles n’appellent pas au cessez-le-feu et sont soutenues par Macron. Notre but est de contrer leurs attaques parce qu’elles occupent une grande place dans les médias. Leur unique bataille est de critiquer les associations féministes, de les taxer d’antisémitisme. » Karima fait la même analyse : « L’antisémitisme est utilisé pour mettre dos à dos juif-ves et musulman-es. Mais on ne se laissera pas faire. Je suis ravie qu’on arrive à s’allier à des collectifs juifs décoloniaux comme Kessem, Tsedek, etc. » Demander la libération de la Palestine n’est pas antisémite. C’est demander la fin du génocide et le respect des droits du peuple palestinien. Nada Elia écrit : « Nous demandons la liberté sur notre terre. Ce n’est pas de l’antisémitisme, c’est le mouvement d’un peuple opprimé, dont la terre est occupée. Cette résistance, c’est de l’anticolonialisme, de l’antiracisme. »

Pour aller plus loin : 

Le livre de Nada Elia, Palestine : un féminisme de libération, paru en 2024 aux éditions du Remue-ménage

Quelques comptes à suivre sur Instagram (liste non exhaustive) : relevefeministe, noustoutesorg, urgencepalestine, marchefeministeantiraciste, artistespourlapalestine, stoparmingisraelfrance

Rassemblement le 8 janvier 2025 à 18h devant le ministère de l’Armée à Paris, mais aussi à Marseille (place Cadenat), à Grenoble et à Lyon

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