Alex Tamécylia est l’auteurice du livre Les féministes t’encouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine, publié en janvier 2025 aux éditions Le Nouvel Attila. Essai-poésie, ce petit objet inclassable propose une analyse implacable du patriarcat aujourd’hui, tout en portant un regard tendre et avec une pointe d’autodérision sur les milieux queers et féministes.

Se réapproprier l’insulte
Il fait déjà nuit en cette fin d’après-midi d’hiver quand je retrouve Alex Tamécylia dans une brasserie parisienne. Ielle est installée devant son café, cachée sous quelques couches de vêtements. On brise la glace en parlant de La Mutinerie, ce chouette bar féministe parisien où Alex anime des ateliers d’écriture. C’est d’un slogan affiché dans le bar qu’ielle tire le titre de son livre. “Le féminisme encourage les femmes à quitter leur mari, tuer leurs enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir lesbiennes” est une citation du télévangéliste américain, Pat Robertson, connu pour ses prises de position radicales. “C’est drôle parce que c’est vrai”, écrit Alex sur la page de titre. Et c’est tout l’objet de son livre. Ielle décortique la citation, faisant de chaque thème un chapitre, traitant ainsi tous les sujets qui préoccupent les féministes et font l’objet de débats sociétaux : le couple hétérosexuel, la parentalité, la PMA, la sexualité, l’amitié, le travail, le genre, les milieux queers, le capitalisme, etc.
De cette citation, qui se veut une critique de la pensée féministe, ielle tire les fils d’une réflexion et d’une analyse actuelles sur les travers de notre société. Ielle retourne ainsi la critique et se la réapproprie. “Cette citation, c’est le cheminement de beaucoup de personnes, affirme Alex. En faisant de chaque bout de cette citation un chapitre de mon livre, mon but est de me réapproprier l’insulte, d’inverser la stigmatisation. Je veux faire de l’insulte une blague ou de la poésie parce que c’est ça qui compte.” Rompue à l’exercice de réponse aux objections, cellui qui a aussi été formatrice sur la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, a entrepris cette même démarche dans son livre : “À chaque objection, je donne une statistique, je crée de l’empathie ou je fais de l’humour.” Ielle voit ainsi son livre comme un objet pratique qui donne des outils pour répondre à nos adversaires, d’autant plus que “c’est toujours les mêmes remarques”, dit-ielle.
Faire communauté
La citation du titre n’est pas la seule que convoque l’auteurice. Le livre en est émaillé. C’est pour Alex une manière de faire une synthèse des idées et de tisser des liens entre elles. Comme dans les exercices qu’ielle propose en atelier d’écriture, ielle part d’une phrase pour dire ce qu’elle lui évoque. “C’est le point de départ de ma réflexion”, explique-t-ielle.
Mais c’est aussi “une invocation de la team”, confie Alex. “Ça me rassure.” La communauté offre un cadre sécurisant, un espace où l’on se sent safe, entouré-e de personnes qui nous ressemblent, comprennent nos problématiques et vivent les mêmes discriminations. La communauté permet de se rassembler et de combattre ensemble, de militer et d’avoir plus de résonance pour faire bouger la société.
Petit entre-soi bienveillant, la communauté a aussi ses manies dont se moque Alex avec tendresse et second degré. Les bobos parisien-nes en prennent un peu pour leur grade, et surtout leurs postures paradoxales : “porter une casquette à paillettes CGT sans te syndiquer t’es freelance c’est pas pareil OK” ; ou “te rendre à une fête dans un squat en taxi”, par exemple. Alex dialogue avec ses lecteurices, les prend à parti, tantôt ce sont les féministes, tantôt ce sont les hommes. Ielle répond à leurs objections, fait des blagues et semble discuter avec ses détracteurs. “Ça va on rigole” écrit-ielle, comme si ielle voyait la moue vexée de son lecteur, ménageant avec sarcasme sa susceptibilité.
Le pouvoir du langage
Jeux de mots, sarcasmes, rimes, prose analytique, l’écriture d’Alex Tamécylia est protéiforme, n’entrant dans aucune case. Les mots dansent sur les pages dans des jeux typographiques. Ielle s’approprie le langage parce que “qui possède le langage possède le pouvoir”, comme le dit Chloé Delaume. Alex prend la plume et la parole, tout en regardant avec intérêt ce qu’en font d’autres, à l’image de Typhaine D qui a créé la Féminine Universelle, féminisant tout ce qu’elle dit. “Il est intéressant de voir ce que les expérimentations déclenchent. La langue est un bon indicateur de l’évolution de la société”, affirme Alex.
Utiliser le langage c’est aussi prendre la parole. Le livre s’ouvre sur la parole nécessaire, mais la parole toujours questionnée. Pourquoi parler maintenant ? Pourquoi parler tout simplement ? “La parole ne libère personne parce que l’écoute est sourde” écrit l’auteurice. On comprend dès lors que ce texte est aussi un récit intime, dont le point de départ est la violence des hommes. Il fait écho aux récits de victimes, tout en rappelant qu’ils sont encore trop peu entendus. Alex nous confie que ce récit est né d’un syndrome post-traumatique. Écrit par fragments, ce livre sort du ventre, des tripes. Chloé Delaume, qui en a rédigé la préface, évoque un cri. Toutefois, c’est aussi un texte à portée plus universelle, dans lequel chacun-e pourra certainement se reconnaître.

