Les Pénélopes, pionnières de l’info féministe sur le Web

Pourquoi avoir décidé de publier ce recueil de mémoires ?
Joëlle Palmieri : « Nous n’avions plus d’archives et je recevais souvent des sollicitations de journalistes pour des interviews. Nous étions en contradiction avec notre mission de « mémoire du féminisme » et cela me torturait. En 2010 des femmes de la revue sud-africaine Speaks ont sorti un recueil pour raconter l’histoire de leur média, avec des extraits des publications passées. J’avais trouvé cela fabuleux. Nous y avions ajouté l’idée d’entretiens contemporains avec des personnes qui ne connaissaient pas forcément les Pénélopes. »

D’où est venue l’envie de se lancer les Pénélopes ?
J.P. : « En 1995, nous avons fait le constat, à la fois avec la Conférence de Pékin, au niveau international, mais aussi avec la grand manifestation parisienne en novembre 1995 sur la contraception et l’avortement, que les médias avaient très peu relayés ces événements. Pourtant, des milliers de femmes s’étaient mobilisées. Nous étions trois journalistes au début à avoir cette idée d’agence, créer un site d’informations différent sur l’actualité mondiale, vue d’un point de vue féministe. »

Pourquoi avoir choisi la forme d’une agence sur Internet ?
J.P. : « Nous nous sommes aussi posées la question de créer un journal généraliste féministe, mais cela nous aurait pris trop de temps et obligé à quitter nos boulots. C’était le début d’Internet… Pendant une soirée de février 1996, nous avons créé le site en html, toutes seules. J’en suis assez fière. »

Comment cela fonctionnait-il ?
J.P. : « Il nous fallait à la fois transmettre l’information et aller la chercher nous-mêmes. Nous faisions beaucoup de brèves au début (avec une moyenne de 75 brèves par mois) les dossiers thématiques et les articles de fond sont venus plus tard. On avait un réseau de copines éparpillé dans le monde qui nous faisait parvenir les informations. Notre meilleure période a été en 2000-2002, nous avions alors 18 rédactrices bénévoles pour trois rédactions indépendantes en trois langues (français, anglais, espagnol). Notre comité éditorial ressemblait plus à un comité politique, nous communiquions surtout via Internet. Nous avons fait aussi de la télé pendant un an. Tous les mercredis soirs nous avions un plateau d’une heure en direct. Nous n’en avions jamais fait, mais nous nous sommes lancées. »

Qu’est-ce qui faisait l’identité des Pénélopes ?
J.P. : « Le but était de transmettre, partager, échanger toute information par et pour les femmes partout dans le monde. Nous étions extrêmement libres, attachées à aucune organisation, ni d’un clan féministe. A l’époque des altermondialistes, il y a eu des tentatives de récupération d’Attac qui voulait nous intégrer. »

transmettre, partager, échanger toute information par et pour les femmes partout dans le monde

Comment les Pénélopes étaient-elles financées ?
J.P. : « Je m’occupais presque seule de chercher des financements. Nous étions bénévoles, mais nous avions besoin de payer nos voyages, ainsi que le matériel pour la télé et la radio. Nous avons eu des subventions du ministère de la Culture, du ministère des Affaires étrangères ou encore du Conseil régional d’Ile-de-France. Nos déplacements représentaient environ 50.000 francs par an. En 2000, nous avons eu le prix Argos-Lewis Carrol, qui récompense le plus beau site (aussi pour le côté fonctionnel), ce qui nous a permis d’être plus connues et d’obtenir plus de subventions. On a ainsi pu avoir un local et une permanente, coordinatrice de l’association. L’une de nos plus grosses subventions, la dernière, était de 50.000 euros par an, pour réaliser des actions à l’internationale sur l’économie sociale et solidaire. Les autres subventions étaient données plus par intérêt technologique que féministe, nous étions aux tout début d’Internet et les responsables politiques ne comprenaient pas trop ce que nous faisions. »

Pourquoi les Pénélopes ont arrêté ?
J.P. : « En 2004, cela a éclaté à cause de la loi sur le voile. A l’origine, nous ne voulions entrer dans aucun camp, nos colonnes servaient à débattre pour toute personne voulant donner son avis sur une question féministe. Sur la prostitution, les débats apaisés étaient possibles, mais pour le voile… Nous nous sommes massacrées en interne, on a implosé.  Opposée à tenir une position contre le voile, j’ai donné ma démission de présidente de l’association qui portait l’agence et personne ne m’a remplacé. Celles qui étaient de mon côté ont également quitté les Pénélopes, mais le « camp gagnant » n’a rien fait… Au bout d’un an, c’était fini. »

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Journaliste, cette ourse adore écrire sur les thématiques qui lui tiennent à coeur : discriminations, santé, féminisme, luttes… De formation littéraire, c’est une droguée de lecture et d’écriture. Militante féministe et politique à ses heures perdues (ou gagnées !), elle a fait également partie d’un syndicat étudiant il y a quelques années. Cette ourse est une gourmande qui ne résiste jamais à un chocolat, ou à un pot de miel… Curieuse de tout, elle traîne ses pattes sur les réseaux sociaux à la recherche de la moindre info. Taquine, elle aime embêter les autres ourses. Elle est aussi connue pour ses grognements et son caractère persévérant. Elle ne lâche rien.