Saartjie Baartman empaillée au musée de l’Homme

Une morphologie qui choque

Saartjie Baartman, de son nom de naissance Sawtche, est née aux alentours de 1789 dans l’actuelle Afrique du Sud. Elle devient esclave toute jeune avec ses trois frères et sœurs chez des fermiers qui, selon l’usage chrétien et colonial, lui donnent un prénom néerlandais : Saartjie (Sarah). Joli, non ? En 1810, ils reçoivent la visite d’un chirurgien militaire de la marine britannique : Alexander Dunlop.

Cette rencontre va alors changer sa vie car Saartjie est dotée d’une hypertrophie des hanches et des fesses et d’organes génitaux protubérants. Dunlop est proche de la retraite et donc sur le point de voir ses revenus diminuer de manière importante. Il voit en Saartjie un moyen de faire fortune : un zoo humain incroyable qui ébranlerait toute l’Europe et la convainc de l’accompagner en lui promettant une vie de fortune et de liberté en échange de spectacles nue.

Le début de l’enfer

Saartjie arrive à Londres 1810 et provoque l’hilarité par sa différence. Elle est exposée dans une cage d’où elle sort pour montrer son anatomie. Elle subit alors l’humiliation par des regards et le toucher des spectateurs. « Mais, nous direz-vous, bande de malin(e)s, l’acte d’abolition de la traite des esclaves date de 1807 en Angleterre ! Comment a-t-elle pu être traitée ainsi en 1810 ? »  L’African Association intente un procès le 24 novembre 1810 en accusant l’exploitation Saartjie, de l’exposer de manière indécente et de violer l’acte d’abolition de la traite des esclaves. Mais Saartje témoigne ne pas agir sous la contrainte. On la fait passer pour une artiste et Dunlop produit un contrat selon lequel elle percevrait une partie des recettes des spectacles. Il apparaît aujourd’hui que ce contrat devait être de l’air… Toujours est-il la Cour conclut à un non-lieu.

 

La Belle Hottentote

 

Après avoir été exposée dans le nord de l’Angleterre et de l’Irlande, le public britannique commence à se lasser d’elle. Et c’est alors en Hollande, puis en France que Saartjie s’exile en 1814.  En France, l’esclavage est encore légal. Elle est exploitée par diverses personnes dont Réaux, un montreur d’animaux exotiques. Sa carrière d’ « artiste » terminée, elle découvre qu’elle ne peut peux plus rentrer chez elle. Elle devient une prostituée et sombre dans l’alcoolisme.

Un objet de science

En mars 1815, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire qui est professeur de zoologie et administrateur du Muséum national d’histoire naturelle de France, demande à pouvoir l’examiner. Dans un de ses rapports, il compare son visage à « un commencement de museau encore plus considérable que celui de l’orang-outang », et « la prodigieuse taille de ses fesses » avec celle des femelles des singes à l’occasion de leur menstruation.

 

 

 Saartjie dessinée par Cuvier, dans Histoire Naturelle des Mammifères, tome II, Cuvier, Werner, de Lasteyrie. 

   

Elle meurt en décembre 1815 probablement d’une pneumonie comme le précise  le diagnostic de Georges Cuvier lors de son autopsie : maladie inflammatoire compliquée de la variole voire de la syphilis. « Ca y est, c’est terminé, vous dites-vous, sa vie a été horrible ! » Si au moins nous l’avions laissé reposer en paix après sa mort. Mais Cuvier récupère son cadavre et en fait faire un moulage complet de plâtre. Il estime que Saartjie est la preuve de l’infériorité de certaines races, à mi-chemin entre l’homme et l’animal, et entreprend de la disséquer au nom du progrès des connaissances humaines. À l’issue de la dissection, son cerveau, son anus et ses organes génitaux sont conservés dans des bocaux remplis de formol.

L’exposition au musée

Son moulage et son corps empaillé sont exposés dans la galerie d’anthropologie physique du musée de l’Homme à Paris. Ce n’est qu’en 1974 qu’ils sont installés dans les réserves du musée même si le moulage reste encore exposé deux ans dans la salle de Préhistoire. En 1994, son moulage et son corps sont sortis des réserves à l’occasion d’une exposition sur La sculpture ethnographique au XIXème siècle, de la Vénus hottentote à la Tehura de Gauguin, Musée d’Orsay. Sa dépouille sera conservée au musée de l’Homme jusqu’en 2002 où elle sera finalement rendue à l’Afrique du Sud après des années de négociations.

« Exposée jusqu’en 2002 ?! Mais c’est impossible ! Pas en France ! » Pourtant si. Pourquoi ? Parce que le corps de Saartjie Baartman est considéré comme un patrimoine inaliénable de l’Etat français et de la science. Lorsqu’une œuvre entre dans les collections d’un musée national, elle n’en sort plus. Pourquoi l’exposer aujourd’hui alors ? Parce qu’on ne la considère non pas comme la preuve d’un racisme colonial et impérialiste mais comme un objet de science. Et en cela, on ne peut pas juger les collections du musée. Pour avancer dans la connaissance de l’homme, on a dû disséquer des corps. Et Saartjie Baartman n’est pas le seul humain empaillé présent dans les collections en réserve du musée de l’Homme de Paris. En revanche, ce qui aurait pu être blâmé, c’est si on n’avait jamais pratiqué de dissections sur des hommes et femmes de couleur blanche.

Publié par

Tin Hinan est étudiante en histoire de l’art et anthropologie. Particulièrement touchée par les questions d’oppression des femmes et de racisme, elle va, entre autres, tenter de vous montrer comment l’art peut en être un excellent témoin. Vous la retrouverez souvent dans la chronique Femme & Art mais aussi ici et là selon l’actualité. Image : Lehnert & Landrock, Ouled Naïls, 1905