Nouvelle affiche de l’Inter-LGBT pour la Marche des Fiertés 2015 : une horrible impression de déjà vu

Voilà la bête.

L’époque de la phrénologie

Charles Cordier (1827-1905) est ce qu’on appelle un sculpteur ethnographique. Son ultime but a été de faire une galerie des « races humaines ».  Il y a eu extrêmement peu de représentations de Noir-e-s en sculpture au XVIII et XIXème siècles et elles sortaient d’un imaginaire assez fou. Et pour cause, la majorité des artistes se passaient de modèles vivant-e-s pour la réalisation de ces œuvres. C’est suite à cette lacune que Charles Cordier se met au « service de la sculpture » et commence à diffuser ses œuvres dans des catalogues de plâtres. Ce ne sont donc pas des œuvres avec des titres, juste des modèles de fond d’atelier, une base iconographique pour les autres artistes.

C’est l’époque où la phrénologie rencontre un vif succès. On réalise des moulages des têtes pour étudier la physionomie des individus. On confronte ensuite les formes de crâne pour prouver une intelligence (ou non). Oui oui ! Avec les bosses de la tête, on savait mesurer l’intelligence ! C’est ainsi que des « savants » ont tenté de prouver que la « race noire » était inférieure à la « race blanche ».

Vimont, Joseph (1795-1857): Traité de phrénologie humaine et comparée, accompagné d’un magnifique atlas in-folio de 120 planches, contenant plus de 60 sujets d’anatomie humaine et comparée, d’une parfaite execution. J. B. Baillière, Paris and London. Imprimé par Hippolyte Tilliard, 1832-35. Lithographie d’Engelmann, Godefroy (1788-1839).
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Le profit de l’actualité

Cordier se différencie des artistes et des « scientifiques » de son temps par sa technique. Ni moulage scientifique, ni représentation artistique totalement imaginée : il fait systématiquement venir des modèles qu’il fait poser. Et dans ce contexte, ils ne sont pas traités comme des esclaves : ils posent avec dignité.

                                                            

Charles Cordier, Saïd Abdallah, de la tribu de Mayac, Royaume de Darfour ou Nègre de Tombouctou ou Nègre Nubien, 1848, 84 x 49 x 37 cm. Bronze Musée de l’homme, Paris
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Il présente d’abord ce buste à l’exposition à Londres en 1848. La représentation d’un ancien esclave avec un titre qui fait très ethnologique, comme s’il était parti en expédition. On retient néanmoins la noblesse de l’œuvre : elle est faite en bronze et figure la pose d’un individu soigné avec un costume (contrairement à de nombreuses œuvres qui figurent des personnes nues ou presque).

Mais ce n’est pas par simple humanité ou solidarité envers des personnes opprimées que Cordier le réalise. Il expose ses bustes africains en 1848. Oui, cette année charnière entre la « race blanche » et la « race noire » : la deuxième abolition de l’esclavage en France. Il y a une vraie concordance du sujet avec son contexte. L’artiste est au courant et en profite.

Or le problème n’est pas Cordier ou ses œuvres en tant que telles mais l’usage qui en est fait. C’est un artiste en lien avec l’Etat car il voyage grâce à des financements publics. Dans ses missions, il est le « scientifique » de la bande. On lui attribue une double casquette : artiste et scientifique. On va voir en quoi cela se révèle contradictoire.

La Vénus Africaine : une œuvre d’art ?

                                                   

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La reine Victoria lui achète Saïd Abdallah et commande son pendant, la Vénus Africaine. C’est une femme noire en buste. Et son titre, « Vénus Africaine » met en évidence la même problématique que pour les Trois Grâces de Lehnert étudié lors d’un précédent article. On transpose sur le modèle une esthétique occidentale antique. Et là, on sent quelque chose cloche. Car une Vénus est synonyme de beauté. Pourtant en 1848, la phrénologie est en plein succès et renforce des stéréotypes de beauté attribués aux Blanc-he-s. La Vénus africaine ne pourrait donc être une beauté pour ce courant artistique que par son « exotisme » et non pour ce qu’elle est vraiment. 

Comme Delacroix et son voyage au Maghreb, il n’y a pas de connaissance de l’autre ni même d’intérêt sincère à son égard. On utilise simplement l’esthétique, l’enveloppe extérieure du modèle pour répondre à des attentes de sa propre culture.

De la sculpture anthropologique

L’Etat français est jaloux de cet achat par les Anglais. Il décide d’acheter les mêmes bustes (Saïd Abdallah et La Vénus africaine) à Cordier pour sa salle d’anthropologie au Musée de l’Homme de Paris. Cela signifie qu’alors que la reine l’achète comme une œuvre d’art, la France lui attribue une valeur scientifique et anthropologique. L’année suivante est créée une galerie de « types » humains dans laquelle Cordier est présenté comme un « sculpteur scientifique ».

Cordier s’intéresse aux Noir-e-s pour leur beauté et leur exotisme, pour la dimension artistique et parce que le thème est d’actualité. Il est un des rares sculpteurs à les représenter. Mais en aucun cas il ne milite pour leur droits.

De la même façon, l’affiche pour la Marche des Fiertés 2015, produite par une inter-LGBT très majoritairement blanche, et mettant en scène un buste de Noir-e coiffé-e d’un bonnet phrygien, me choque et devrait tou-te-s vous choquer. Car, au « mieux », elle  évoque une sculpture anthropologique du XIXe siècle au moment de la tendance phrénologique, c’est-à-dire raciste, essentialiste et exotisante, utilisant la beauté des Noir-e-s comme argument purement esthétique.  Au pire, elle représente un buste républicain rappelant cet affreux discours d’intégration et d’assimilation à la République Française qui a broyé les individus et les cultures et justifie toujours les politiques racistes et néo-coloniales. Bonne réflexion !

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Tin Hinan est étudiante en histoire de l’art et anthropologie. Particulièrement touchée par les questions d’oppression des femmes et de racisme, elle va, entre autres, tenter de vous montrer comment l’art peut en être un excellent témoin. Vous la retrouverez souvent dans la chronique Femme & Art mais aussi ici et là selon l’actualité. Image : Lehnert & Landrock, Ouled Naïls, 1905