Elena Ferrante, une auteure féministe ?

Elena Ferrante, ces livres s’affichent partout dans les librairies… Cette écrivaine cachée, auteure de la série L’Amie prodigieuse, produit-elle des ouvrages aussi féministes que le martèlent les différents médias ?

Le mystère Elena Ferrante

Elena Ferrante est le pseudonyme d’une auteure italienne à succès. Les ouvrages de sa tétralogie L’Amie prodigieuse (L’Amica geniale) ont en effet été traduits dans de nombreuses langues. C’est d’ailleurs cette réussite qui a poussé le journaliste Claudio Gatti à faire une enquête financière poussée lui permettant de dévoiler le supposé véritable nom de l’auteure : Anita Raja. Accusé de misogynie, de n’avoir mené cette enquête que pour harceler une auteure et donc une femme, il s’est défendu dans un long article en précisant qu’au début de ses investigations… Il pensait l’auteure être un homme, et plus précisément son mari, l’écrivain Domenico Starnone. L’éditeur de l’auteure n’a cependant ni infirmé ni nié cette enquête, laissant toujours dans le flou l’identité d’Elena Ferrante ; même s’il apparaît très vraisemblable que ce soit bien le nom de plume de la traductrice romaine Anita Raja.

L’amica geniale, les deux premiers tomes [Attention spoilers]

Ce n’est pas cette histoire médiatique, sur le fond misogyne de laquelle il est difficile de se prononcer sans plus d’éléments, qui nous intéresse cependant ici, mais bien plus les deux premiers ouvrages traduits en français de la série d’Elena Ferrante : L’amie prodigieuse (L’Amica geniale), ainsi que Le Nouveau nom (Storia del nuovo cognome).

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©Gallimard

Le premier ouvrage raconte l’enfance de la narratrice, Elena, avec son amie Lila, au cœur d’un quartier pauvre de Naples, après la Second Guerre mondiale. Les deux petites filles nouent une amitié sans faille mais aussi destructrice ; bien que toutes les deux douées pour les études et poussées par leur maîtresse, Mme Olivieiro, seule Elena va pouvoir continuer son cursus scolaire au collège puis au lycée, grâce à des bourses mais aussi aux ouvrages d’occasion offerts par son ancienne institutrice. Si les parents d’Elena (de Lenù ainsi que tout le monde l’appelle) la laissent faire ses études, ceux de Lila sont intraitables : elle doit venir aider son père dans son échoppe de cordonnier puis sa mère à la maison. La place d’une femme, encore moins d’une femme pauvre, n’est certainement pas à l’école.
Le rapport de force tel que l’on pourrait le concevoir – la jeune fille qui continue ses études devient supérieure à celle obligée de les interrompre – ne va pourtant pas se mettre en place. Elena, toujours, se sent inférieure à son amie. Cette dernière est décrite comme pas très jolie mais possédant une force intérieure qui écrase les autres, les efface, ou bien les propulse sur les devants de la scène selon ses propres envies. Elle va d’ailleurs tenter de s’élever de sa condition par tous les moyens : en créant des chaussures, puis en se mariant à 16 ans, avec un homme riche, afin d’asseoir son pouvoir. Le roman raconte les deux histoires parallèles des jeunes filles, sous la plume toujours d’Elena, adolescente, perdue, envieuse mais aussi terriblement volontaire.

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©Gallimard

Débutant sur la fin du mariage de Lila avec Stefano Carracci, le riche épicier du quartier, le deuxième tome est bien plus profond que le premier ; Elena a grandi et commence à mener sa propre vie, cela se sent. Alors que sa meilleure amie se perd dans un mariage violent, se sent trahie par son mari, refuse d’avoir des enfants et ne maintient qu’une illusion de façade, Elena continue brillamment ses études au lycée, puis à la fac.
À ce moment-là de leur vie, les deux jeunes filles ont moins de contacts, notamment du fait d’Elena qui commence à prendre la mesure de l’emprise que Lila peut avoir sur elle. Mais elles reviennent toujours l’une vers l’autre, notamment lorsqu’elles tombent amoureuses du même garçon torturé. Lenù, qui se sent trahie, s’éloigne fortement de Lila. Leurs vies sont alors racontées en parallèle, lorsque la narratrice apprend parfois, plusieurs mois après, les événements qui émaillent la vie de son amie.

Le cœur de l’ouvrage : l’amitié et le dépassement de soi

Mais ces deux romans ne sont pas uniquement l’histoire de deux amies, parfois ennemies. Au contraire, c’est une véritable ode à la libération de la femme, à la fois intellectuelle et sexuelle des années 1960 en Italie. Les deux héroïnes ont deux manières extrêmement différentes de tenter de mener leur propre vie : par les études, le voyage, le mariage ou l’argent. Elles réussissent et échouent, rarement ensemble, malgré l’amitié particulièrement forte qui continue à les lier. Leurs histoires intimes sont le prétexte pour l’auteure de défendre une liberté de la femme alors peu connue en Italie.

Lenù se libère de son quartier, de ses parents, grâce à ses études et ses voyages ; certes, elle n’a de cesse de se tromper, de vouloir se marier, de revenir vers la pauvreté à la fois financière et culturelle de son enfance. Tout simplement parce que c’est ce qu’elle connaît le mieux. Au fur et à mesure, presque malgré elle, mais surtout malgré ses doutes et son envie de ressembler à Lila, elle se détache de tout cela et commence à vivre sa propre vie.
Lila, privée de l’école, continue à étudier car elle veut devenir riche. Elle ne sait pas exactement de quoi : de pouvoir, de savoir, d’argent. Elle ne le sait pas, mais c’est son but. En optant pour le mariage, elle s’aperçoit que l’aisance financière n’est pas suffisante, qu’elle veut autre chose. C’est une jeune femme toujours en quête de soi, en quête d’amour et terriblement jalouse d’Elena qu’elle a envie d’aimer mais aussi de surpasser.

Ces deux romans ne sont pas féministes dans le sens où les héroïnes le sont : bien au contraire. Le mariage les obsède, car leur semble être l’accomplissement de la vie de femme. Ils sont féministes parce que dans toutes leurs actions émane le désir d’être indépendantes ; elles hésitent, elles tombent fréquemment et se trompent encore plus souvent. Mais elles se relèvent toujours du fait d’une volonté propre à chacune qui les pousse à vouloir toujours plus.

Le troisième tome, Celle qui fuit et celle qui reste (Storia de chi fugge e de chi resta) sortira dans quelques semaines, début janvier.