Je mange ce que je veux

Frites ou salade ? Smoothie ou gâteau ? Plutôt pâtovore ou végétarienne ? Quoique vous choisissiez, si on vous perçoit comme femme il y aura toujours quelqu’un·e pour vous juger. Récit d’un cercle infernal.

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Quel que soit le contenu de votre assiette, on trouvera toujours un moyen de critiquer vos choix. © Camille Berberat

Les magazines nous harcèlent de régimes et créent une pression en montrant un seul idéal de corps féminin. Mais que se passe-til quand on fait un régime ? Prenons l’exemple d’une jeune femme de corpulence moyenne, qui décide de perdre quelques kilos pour revenir à son poids précédent. Depuis quelques temps, elle ne se reconnaît plus dans la glace. Voilà une décision anodine et personnelle, mais ne les entendez-vous pas déjà ces voix s’élever ? « Mais enfin tu es très bien comme ça », « Tu as un très beau corps », « Mange, tu vas mourir de faim ». Ces mots viennent de sa famille, de ses collègues ou même de vagues connaissances, souvent des hommes, qui se mettent à la scruter de haut en bas. Ils se veulent bienveillants sauf qu’ils sont intrusifs, paternalistes et induisent un jugement physique non demandé.

Cette histoire, je l’ai vécue, elle n’est pas traumatisante, mais elle m’a fait réaliser ce paradoxe : même si la grossophobie reste omniprésente dans la société, peu importe ce vous mettez dans votre assiette, vous serez jugé·e.

« On te préférait plus fine »

De 5 à 22 ans, Elisa mangeait très peu et faisait beaucoup de sport. Très fine, elle fait du mannequinat à l’époque. « Mes parent·e·s étaient désespéré·e·s de me voir si peu manger » raconte-t-elle. Ces mêmes parent·e·s changent totalement de discours lorsqu’Elisa commence à prendre du poids. Tout débute par une histoire d’amour et la prise de la pilule. Elle a plus d’appétit et mange plus qu’avant. Avec ses journées chargées, elle diminue le sport. En quelques mois, elle passe de 47 à 53 kg. Les premiers reproches arrivent, tels que « tu as forci ma fille ».

Un jour, Elisa prépare une tarte meringuée. « Mon père coupe le gâteau, je reviens à table et vois que je n’ai pas eu de tarte, ma grand-mère me dit : « Ah on a décidé que tu partagerais avec moi, car tu as déjà beaucoup grossi » ». Elisa ramasse ses affaires et s’en va. Sa grandmère tente de s’expliquer : « Oui, mais on te préférait plus fine ! ». Elisa explose. « Plus fine ? Mais je n’étais pas fine à 47kg ! J’étais considérée trop maigre par les médecins ! » rappelle-t-elle.

Le refus d’être contrôlée

Ses amis, eux, la trouvent plus « sexy » avec ses nouveaux kilos. Mais les reproches reprennent avec son nouveau petit-ami. Quand illes se rencontrent, elle est redescendue à 45 kg à cause d’une dépression. Il lui prépare des plats en sauce et lui achète des viennoiseries, des bonbons ou des chips. Un an plus tard, elle fait 62 kg. Son copain n’apprécie pas et lâche : « Je te préférais avant tu sais. » Les disputes commencent. Elisa est consternée par ses reproches du type « Tu manges des chips ? Ce n’est pas raisonnable » ou encore « On a un apéro chez des amis, je t’ai découpé des carottes, ce sera plus sain pour toi ». Elisa manque de le larguer. Depuis, il retient ses remarques mais la regarde de travers quand elle prend un dessert au restaurant. Elisa a l’impression qu’on tente de la « contrôler », de lui imposer une norme ou des choix qui ne sont pas les siens.

Un comportement contre-productif à en croire l’expérience de Delphine, qui se présente comme une personne en surpoids. « Toutes les remarques négatives ont l’effet inverse : rien que pour montrer que je fais ce que je veux, je vais mettre encore plus de sel, boire plus et manger plus de gâteaux » plaisantet-elle. Delphine dénonce une forme d’infantilisation, en particulier envers les « personnes grosses ». Accusées de manquer de volonté ou de ne pas faire attention à leur santé, elles sont victimes au quotidien de grossophobie. « Pourtant, faire un régime n’est pas la solution miracle pour tout le monde, d’autres facteurs (médicaux, sociaux, financiers, génétiques…) peuvent entrer en compte. Dans tous les cas, l’envie de bien manger doit venir de la personne, la faire culpabiliser a l’effet inverse car soit elle se retrouve alors dans une situation de malêtre, ou alors elle ne prendra pas les remarques en compte, en réaffirmant ses choix alimentaires » souligne-t-elle. Son jeu préféré ? Choisir le dessert le plus gourmand au restaurant !

Viande rouge VS végétarisme

Les calories sont scrutées, les protéines aussi. Dans son livre Faiminisme, Nora Bouazzouni décrit les clichés sexistes dans nos assiettes. Parmi eux, il y a l’assimilation de la viande rouge avec le masculin. Les femmes, elles, mangent des légumes. Pourtant, quand elles décident d’arrêter la viande, elles sont aussi jugées. « Mon père, au début, continuait à mettre de la viande ou du poisson dans mon assiette » raconte Julie, une infirmière devenue végétarienne pour des raisons politiques, écologiques et sanitaires.

Et puis, il y a les remarques déplacées. Une nuit, face à son en-cas de flocons d’avoine et de raisins, un collègue la compare à un « cheval ». Plus tard, des copines lui reprochent de ne manger que des « graines ». Julie vit aujourd’hui en Allemagne, un pays plus ouvert sur ces questions, mais il y a un excès inverse. « Ici, manger végétarien, c’est directement corrélé avec manger sain, et cela crée une pression sociale passive : adieu le petit plaisir pain au chocolat ou fraisier » soupire Julie. Désormais, elle ne répond plus qu’aux personnes bienveillantes et curieuses de ses choix, mais elle a aussi développé des stratégies d’évitement : manger avant une invitation par exemple. Évidemment, les hommes en surpoids, maigres, végétariens ou vegans subissent aussi des remarques, mais force est de constater qu’il y a une véritable habitude dans la société à dire aux femmes ce qu’elles doivent faire… ou déguster.

Cet article a été publié dans le premier numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2018. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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