Pas le poids de l’emploi, la grossophobie au travail

Discrimination physique à l’embauche, pressions et insultes quotidiennes au travail… Les gros·ses doivent souvent encaisser les clichés négatifs qui les empêchent d’évoluer dans un milieu safe.

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Discrimination physique à l’embauche, pressions et insultes quotidiennes au travail… Les gros·ses doivent souvent encaisser des clichés négatifs et oppressifs. © Camille Berberat

« – Votre profil est excellent, mais nous sommes un établissement de spectacle alors vous comprenez que… – Je suis grosse à cause d’un dérèglement hormonal qui me rend stérile donc pas de congé maternité. – Vous commencez lundi. » Ce témoignage de la twitteuse @La_Dodue est malheureusement courant dans le monde du travail : les personnes grosses ne sont pas les bienvenues, sauf si on peut les exploiter. « Le sociologue Jean-François Amadieu rapporte qu’un homme obèse a 15 fois moins de chances de décrocher un entretien d’embauche qu’une personne mince, à CV et compétences égaux », souligne le collectif Gras politique dans son livre « GROS » n’est pas un gros mot.

La « mauvaise image » des gros·ses

« J’ai dû faire un régime pour avoir mon poste », se souvient Céline. Après ses études d’infirmière, elle postule dans l’hôpital psychiatrique où elle a passé son diplôme. « À la visite médicale, le médecin du travail m’annonce que je suis trop grosse. Elle me note sur mon papier : « apte avec réserve » », raconte-elle. Il lui faudra un an pour obtenir
son poste. L’explication ? « Dans le secteur médical, nous sommes censé·e·s promouvoir la santé, donc être en forme… j’imagine qu’être gros·se renvoie une image négative qui sous-entend que je ne prends pas soin de moi. Par contre, les collègues qui fument n’ont pas de reproches… »

Gros·se = fainéant·e

« Les stéréotypes grossophobes influencent la perception des candidat·e·s gros·ses : on trouve qu’illes présentent moins bien, on pense qu’illes sont moins dignes de confiance, qu’illes manquent de volonté, d’énergie, qu’illes ne résistent pas au stress ou à la pression, qu’illes se laissent aller », constatent les fondatrices de Gras politique dans leur livre.

Cette image est liée au fait qu’être gros·se est souvent vu comme un manque de force morale, de la fainéantise. À la fin d’un stage dans le cadre de son BTS assistant de manager, Soena est repartie de son entretien avec sa tutrice avec les coordonnées d’une diététicienne et d’une conseillère en image. « Le monde du travail est cruel pour les gens différents », lui a-t-on-dit. « Je suis triste de voir que je suis encore réduite à mon poids, d’entendre que ma réussite va dépendre de cela seulement ».

Les humiliations vestimentaires

« J’ai eu une cheffe qui n’achetait qu’une seule taille de blouse pour tou·te·s. J’ai dû l’essayer devant tout le monde, je ne rentrais pas dedans. Elle m’a dit que le problème ne venait pas de la blouse, mais de moi ! », se souvient Marion, archiviste. Ce genre d’humiliation est assez répandu, et les personnes n’en ressortent souvent pas indemnes. « Face au harcèlement, on doit se répéter que nous avons le droit d’exister, quel que soit notre poids ».

Gabrielle Deydier, autrice du livre On ne naît pas grosse, s’est confiée également aux Ourses à plumes, dans une interview d’octobre 2017. « Mon poids a toujours posé problème dans mes différents jobs, même si c’était principalement des tâches administratives qui m’étaient demandées. Lorsque j’ai travaillé dans un internat d’un lycée, j’étais la seule à qui on demandait d’être irréprochable vestimentairement, il fallait que cela soit parfait pour compenser. J’avais des remarques tout le temps de la CPE : « Tu pourrais faire des efforts et te maquiller… » ». Même contexte discriminant pour Céline, infirmière : « Je n’ai jamais eu la note 5/5 pour la catégorie tenue et présentation, alors que je suis toujours propre, en tenue et bien coiffée. »

Les femmes, encore plus discriminées

Selon une enquête du Défenseur des droits et de l’OIT, intitulée « Le physique de l’emploi », publiée en février 2016, « le surpoids est vu comme un facteur augmentant la discrimination, mais uniquement pour les femmes. » Ainsi, les femmes obèses rapportent 8 fois plus souvent que les autres femmes avoir été discriminées à cause de leur apparence physique. La contrainte sociale qui pèse sur l’apparence des femmes pèse plus chez elles que chez les hommes.

« Je pense que je n’aurais pas eu le même discours si j’avais été un homme et je pense qu’un homme ne m’aurait pas dit tout ça. L’injonction de beauté qui pèse sur les femmes nous mène à nous saboter entre nous parfois. », témoigne Soena.

« L’image d’un PDG en surpoids ne pose pas trop de problème ; en revanche, une directrice commerciale obèse semble encore renvoyer l’image d’un laisser-aller ou d’un manque de volonté. Un homme en obésité massive sera aussi discriminé qu’une femme, mais de manière moins frontale : on reste sur l’idée genrée qu’un homme se respecte, alors qu’on peut tout dire à une femme », résume Gras politique.

Les femmes grosses sont aussi les plus vulnérables pour les agressions sexuelles au travail, car on ne les croit pas. « Un collègue me menaçait de viol, j’ai déposé une main courante, mais cela n’a abouti à rien. Sa défense : « Ma femme est mince, elle… » », confie Gabrielle Deydier, écœurée de cette impunité.

Comment se défendre ?

Face à des situations de harcèlement, de discriminations au travail, « il faut se rapprocher de syndicats ou de la RH si iel se trouve dans un environnement à l’écoute, ou bien du Défenseur des droits et du réseau RéPaRe », conseille Eva Perez-Bello du collectif Gras politique. Le critère de l’apparence physique fait en effet partie des motifs de discrimination introduits par la loi n°2001-1066 du 16 novembre 2001, mais il est rarement invoqué, car trop large.

En saisissant le Défenseur des droits, cette institution peut assurer une médiation, une transaction, ou saisir directement le procureur de la République. « Le délai pour déposer plainte reste limité : six ans après les faits subis. La personne ou l’entreprise discriminante risque une peine pouvant aller jusqu’à trois ans de prison et 45000 € d’amende. Si la discrimination a été exercée dans le cadre de la fonction publique, les peines peuvent aller jusqu’à cinq ans de prison et 75000 € d’amende. Vous devez vous constituer partie civile si vous souhaitez recevoir un dédommagement à votre préjudice. N’hésitez pas à vous faire aider d’une association de défense des droits, d’un avocat, ou de l’aide juridique dont vous disposez dans vos assurances », décrit Gras politique dans leur ouvrage. Ou, sinon, on peut aussi s’inspirer de la série télévisée Dietland…

Pour aller plus loin :
-Le livre "GROS" n’est pas un gros mot, de Daria Marx et Eva Perez-Bello. 
-Le livre On ne naît pas grosse, de Gabrielle Deydier. 
-L’article Premiers Etats généraux de la lutte anti-grossophobie, le début d’un mouvement ? sur Oursesaplumes.info.
Cet article a été publié dans le premier numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2018. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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Journaliste, cette ourse adore écrire sur les thématiques qui lui tiennent à coeur : discriminations, santé, féminisme, luttes… De formation littéraire, c’est une droguée de lecture et d’écriture. Militante féministe et politique à ses heures perdues (ou gagnées !), elle a fait également partie d’un syndicat étudiant il y a quelques années. Cette ourse est une gourmande qui ne résiste jamais à un chocolat, ou à un pot de miel… Curieuse de tout, elle traîne ses pattes sur les réseaux sociaux à la recherche de la moindre info. Taquine, elle aime embêter les autres ourses. Elle est aussi connue pour ses grognements et son caractère persévérant. Elle ne lâche rien.

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