Les femmes de chambre à la conquête de leurs droits

Elles font un métier discret, mais depuis quelques années les femmes de chambre sortent de l’ombre et du silence pour réclamer un salaire décent et de meilleures conditions de travail. Illustration à Marseille.

Femmes de chambre mobilisées de l’hôtel NH Collection à Marseille, juillet 2019. © Boucle d’Ourse

Note : article rédigé durant l’été 2019, publié dans notre revue papier n°2.

« C’est le diable ! » Nascimento n’a pas d’autres mots pour qualifier Elior, le sous-traitant qui emploie les femmes de chambre au sein de l’hôtel NH Collection à Marseille. Cet établissement 4 étoiles se situe sur la rue de la République, un grand axe haussmannien qui donne sur le Vieux-Port. En ce matin de juillet 2019, la jeune femme de 22 ans ne cache pas son scepticisme sur l’issue de la lutte. Avec ses camarades grévistes et les juristes du syndicat CNT-Solidarité ouvrière, elle installe, comme d’habitude, des chaises et des banderoles sur le trottoir devant la façade vitrée de l’hôtel luxueux.

Leur mouvement de grève a commencé le 11 avril 2019. Il sera suspendu 5 mois plus tard, après 167 jours de mobilisation. Ce n’est pas le premier mouvement des femmes de chambres à Marseille, mais c’est la première fois qu’elles perdent après une grève si longue. Pourtant les revendications sont similaires : augmentation des qualifications dans la grille de salaire conventionnelle, versement des indemnités repas et transport, majoration du dimanche à 50%, 13ème mois et organisation du travail respectueuse de la vie privée. Les employées d’Elior dénoncent aussi des irrégularités dans les salaires et réclament : le paiement de toutes les heures de travail manquantes, le remboursement des retenues sur salaires abusives et le versement d’une prime exceptionnelle en compensation du préjudice.

Soutiens et pressions

Au-delà de l’aspect financier, il y a aussi la quête de reconnaissance pour un métier difficile, mené bien souvent par des femmes racisées issues de l’immigration. “Ce n’est pas qu’Elior, je pense que ce sont tous les hôteliers, ils croient que les femmes de chambre doivent tout faire, mais il n’y a pas le paiement avec, alors que nous avons des enfants à nourrir”, avance Nascimento, lassée de ce mépris. À ses côtés, une petite fille regarde sa maman répondre à la journaliste. Un peu plus loin, Nascelinda, 26 ans, déroule une banderole sur laquelle est inscrit “Femmes de chambres en grève”. Elle aussi est maman d’une petite fille. “C’est dur”, avoue-t-elle. Mais elle essaie de relativiser : “la caisse de grève aide à tenir heureusement, on reçoit aussi beaucoup de soutien de gens qui passent dans la rue et discutent, des gens qui nous connaissent, des gilets jaunes aussi.”

Leurs visiteu-r-se-s ne sont pas toujours bienveillant-e-s. Depuis le début, elles subissent des pressions policières. Contrôles, expulsions, gardes à vue, convocations : tous les moyens sont bons. “Pourtant on est calmes”, rit presque Nascelinda. Pour éviter d’être accusées de tapage, elles ont renoncé à faire du bruit et se contentent de s’installer devant l’entrée de l’hôtel le matin. Elior a même tenté de faire interdire le piquet de grève, en les accusant de porter atteinte à la sécurité des biens et des personnes, mais le tribunal de grande instance de Marseille l’a débouté. Une victoire judiciaire qui n’a pas suffi pour mettre fin aux visites de la police. “Ils veulent nous faire peur, nous impressionner”, accuse Nascelinda. Lara Schäfer, juriste chez CNT-SO soupçonne une collusion avec Elior. “ Des policiers entrent dans l’hôtel et sortent avec des sandwichs ou un café, ils nous demandent si ça nous amuse de coller des affiches”, décrit-elle.

Un échec amer

Face aux pressions, la douzaine de grévistes va néanmoins tenir bon longtemps. Plusieurs espoirs parsèment aussi le chemin. Les services de l’État tentent des médiations, une députée LREM, Alexandra Louis, rencontre les grévistes le 21 juin 2019, et une semaine plus tard, le préfet des Bouches-du-Rhône, Pierre Dartout, finit par s’en mêler et tente une énième médiation. Sans succès. Pourtant même l’hôtel NH Collection semble prêt à faire un geste financier. “Il a écrit aux grévistes et à Elior qu’il était prêt à mettre les moyens pour mieux payer les employé-e-s”, raconte Lara Schäfer. Mais Elior ne cède pas.

Depuis 2015, Marseille a connu une quinzaine de mobilisations dans différents hôtels. A chaque fois, les salarié-e-s ont obtenu gain de cause. Comment expliquer cet échec-là ? “ Ce sous-traitant est une grosse multinationale, et leur argument, c’est que ce qu’ils accordent ici ils devraient l’accorder à toustes leurs employé-e-s, et donc, ils doivent payer leurs salarié-e-s aux SMIC parce que sinon ça leur coûterait trop cher”, résume Lara. Le 23 septembre 2019 au matin, les grévistes reprennent le travail avec amertume. Les “voyous d’Elior”, comme les appelle la CNT-SO, ont gagné.

Dépasser les frontières

Si la bataille est perdue, la guerre est loin de l’être. “Conflit emblématique des luttes actuelles des invisibles de la propreté, il aura contribué à mettre sur la place publique les conditions de travail et de vie des salarié-e-s du secteur “, se félicite CNT-SO dans un communiqué. Pendant le mouvement, Marlène Schiappa, s’est aussi emparé du sujet. La secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations a consulté les acteurs et actrices du secteur au cours de l’été 2019 et envisage des suites législatives. Il faut dire que le sujet ne concerne pas que Marseille. Depuis quelques années, les mobilisations s’enchaînent aussi à Paris. Le 17 juillet 2019, une vingtaine de femmes de chambre se sont mises en grève à l’Ibis Batignolles. Soutenues par la CGT, elles dénoncent notamment des cadences infernales. À Suresnes, en 2013, les femmes de chambres ont obtenu la fin de la sous-traitance et leur intégration au sein du groupe Louvre Hôtels.

Sur le problème de sous-traitance, comme source de dumping social, Marlène Schiappa reste frileuse. Elle estime que ce n’est pas de son ressort. Loin de se laisser abattre, les femmes de chambre françaises cherchent maintenant une réponse au niveau européen. Les 5 et 6 novembre 2019, une délégation de la CNT-SO s’est rendue à Bruxelles, pour rencontrer des eurodéputé-e-s, à l’initiative du collectif espagnol « Las Kellys » et avec les Britanniques d’United Voices of the World. La mobilisation des femmes de chambre dépasse les frontières françaises. En Espagne, le mouvement “Las Kellys” est né en 2014. Il porte désormais un projet européen de «directive Kellys », dont l’objectif principal est de rendre obligatoire l’emploi direct par l’hôtel et de mettre ainsi fin à la sous-traitance. Les femmes de chambres n’ont pas dit leur dernier mot !

Cet article a été publié dans le deuxième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2019. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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