Pas de vacances pour la grossophobie !

Des transports aux vêtements inadaptés, en passant par les regards jugeants lorsqu’on mange une glace sur la plage, la grossophobie est omniprésente et oppresse les personnes grosses tout au long de leurs vacances.

Partir en voyage lorsqu’on est une personne grosse, c’est souvent une grande source d’angoisse. Tout d’abord : la question des transports en commun. « L’avion est une source d’angoisse pour moi : selon la compagnie, je vais devoir me contorsionner, à côté de qui vais-je être, vais-je devoir contracter les cuisses tout le long pour « ne pas prendre trop de place » ou montrer que je fais l’effort de ne pas en prendre. C’est une véritable charge supplémentaire qui s’installe vicieusement. », témoigne Justine.

Quand on est gros-se, impossible de partir en voyage « à l’arrache », il faut tout prévoir. « Être en vacances dans une société grossophobe, c’est une charge mentale supplémentaire à prendre en compte », souligne Anouch, du collectif Gras politique. Et cela commence dès le choix de la destination. « J’anticipe toujours en me renseignant sur les dimensions des sièges et sur la longueur des ceintures (ils sont normalement en mesure de fournir des rallonges si nécessaire) de la compagnie ; en choisissant et réservant mon siège au moment de l’achat des billets (astuce : éviter les places au niveau des issus de secours, les accoudoirs sont très souvent fixes ). », énumère Alice, 38 ans.

En plus de ces considérations matérielles, s’ajoutent des questionnements « sur la manière dont on va être humilié-e. Si on va accepter de nous donner une rallonge de ceinture de sécurité sans devoir répéter la demande plusieurs fois, si on ne va pas nous changer de place parce que « près des ailes on ne peut pas mettre quelqu’un comme vous », ou si tout simplement on ne va pas nous demander de débarquer au dernier moment sous un prétexte fallacieux. Certaines compagnies imposent même l’achat de deux billets quand on est une personne grosse », illustre Anouch. Ce moment de détente et d’insouciance que sont censées être les vacances prend une autre tournure pour les personnes grosses.

« Ce qui est le plus inconfortable c’est souvent de ne pas pouvoir se mettre à l’aise par peur de gêner ». Olga Volfson se souvient d’une expérience de « souffrance physique dans un bus de nuit pour revenir de Bretagne. Alors que j’étais déjà bien serrée dans mon propre siège, la personne devant a rabattu son siège sur le mien sans me demander. Je n’ai pas osé faire de vagues, mais j’étais engoncée, j’avais mal, j’avais honte et j’ai eu des courbatures pendant plusieurs jours ensuite. Je m’en veux de n’avoir rien dit. Je redoutais les insultes accompagnées d’injonctions à mincir… »

Le scénario peut se répéter aussi avec les sièges des restaurants, le mobilier du logement qui peut éventuellement se casser… « On espère que le séjour ne sera pas gâché parce qu’une latte s’est cassée, ou une chaise, mais aussi pouvoir entrer dans la cabine de douche et pouvoir la fermer, pouvoir fermer la porte des toilettes… », énumère Anouch. L’angoisse est permanente.

Planifier les moindres détails n’évite pas les mauvaises surprises

Pour la Québecoise Edith Bernier, autrice du blog La Backpackeuse taille plus, « la seule solution qui ne coûte rien et qui m’a plutôt bien servie, c’est encore de désamorcer à l’avance. J’entame la discussion avec mes voisin(e)s de siège(s) ». Elle a lancé son blog pour « mettre en lumière les défis auxquels les voyageuses taille plus sont confrontées, tant dans la préparation que dans l’exécution d’un voyage, particulièrement si celui-ci s’éloigne un tant soit peu des circuits touristiques traditionnels. Je fais de mon mieux pour dénicher des réponses et solutions de rechange adaptées à nos besoins spécifiques ».

Voyageuse « backpackeuse » minimaliste, elle a pris conscience qu’elle ne rencontrait jamais de personnes grosses lors de ses excursions, dans les auberges de jeunesse notamment. « Je me suis dit que je ne devais pas être seule à avoir envie de faire ce type de voyage… Mais le “visuel” des blogueuses voyages est extrêmement homogène, sur Instagram notamment. Je ne me retrouvais pas du tout dans toutes ces photos de pose de yoga en bikini au coucher de soleil sur la plage ». Alors, elle a décidé de contrebalancer avec son blog dédié aux personnes grosses, pour les inciter à se lancer, ne pas s’auto-censurer, mais aussi les aider dans leurs préparatifs.

Edith Bernier, backpakeuse taille plus.

Fondatrice également de la récente plateforme Grossophobie.ca – Infos & référence, Edith Bernier, 38 ans, estime que l’un des secrets pour réussir son voyage c’est « de tout planifier. Pensez à toutes les activités qui nécessitent de l’équipement spécial, par exemple. Est-ce qu’il y a un poids ou une mensuration maximum ? Est-ce que ça me convient ? Personne n’a envie de se retrouver à attendre sur le côté pendant que les autres s’amusent… »

Olga en a fait l’expérience avec une activité d’accrobranches. « J’ai été regarder sur le site du parc d’activités : il est mention de limites de taille, mais pas de poids. Mais une fois sur place j’ai vite déchanté : on m’a mise à l’écart pour mettre un grand harnais fermé à l’aide d’une clé (j’étais donc moyennement autonome pour aller faire pipi) car il n’y avait pas assez de baudriers à ma taille. J’ai payé 27 balles mais j’ai été privée, « pour des raisons de sécurité », de certaines activités et parcours, sans avoir été prévenue en amont ni sur le site, ni à la caisse, ni aux briefs de sécurité. »

En vacances, les gros-ses aimeraient profiter, se faire plaisir avec une glace ou un resto sans avoir à redouter ou subir des remarques ou regards désobligeants. « Quand je voyage seule, les repas sont compliqués. Je me sens davantage jugée, vulnérable. Être grosse et seule, c’est porter les clichés à bout de bras », constate Justine. Même chose pour Leila, qui n’a pas profité de son séjour « tout inclus », avec buffet à volonté. « Je n’ai pas osé remplir de nouveau mon assiette ». Pendant d’autres vacances, en France, elle a reçu des remarques comme « t’es sûre que tu vas manger ça, c’est pas assez ?! » ou encore des parents disant à leurs enfants « il ne faut pas faire ça, sinon tu vas devenir comme ça… ». On peut comprendre que l’expérience pousse à des restrictions préventives.

L’angoisse des tenues

Pendant les vacances, la question des vêtements est aussi douloureuse. « Quand on fait ses bagages, on doit parer à toutes les possibilités, car on ne pourra rien acheter d’adapté sur place. Faire sa valise est un challenge, d’autant plus que nos vêtements prennent forcément plus de place », souligne Anouch. A la montagne l’hiver, on est sûr-e de ne pas trouver de vêtements et chaussures adaptés sur place. On anticipe les regards et les insultes en s’auto-censurant, évitant les vêtements courts, choisissant des couleurs sombres pour ne pas attirer les regards, et se mettre en maillot de bains n’est pas évident pour tou-te-s. « Ce n’est que depuis l’année dernière que je porte des maillots de bain deux pièces. Jamais je n’avais cru ça possible avant parce que j’avais intériorisé, je jugeais que ce n’était pas pour moi », se rappelle Justine.

Leila, en vacances en Egypte.

En vacances en Egypte, Leila a dû faire face à sa propre auto-censure, pour la nourriture, mais aussi sa tenue. « C’était la première fois que j’allais à la plage seule, en mettant mon maillot de bain, le premier jour, je me suis rendue compte qu’il était beaucoup plus voyant que ce à quoi je m’attendais, il ne couvrait pas assez mes fesses et mes seins… J’étais tellement mal à l’aise que j’ai laissé passer toute la première journée avant de me décider à aller me baigner en fin d’après-midi, mes proches et mes abonné-e-s sur Twitter m’ont motivée avec leurs encouragements. »

La culpabilité des militant-e-s

Ce voyage à la mer, seule, sans le « bouclier » d’un-e proche à ses côtés, a été parfois une véritable épreuve pour Leila. « J’ai réussi à m’auto-gâcher certains moments, et je m’en veux. J’avais peur du regard des gens, alors que le milieu était plutôt bienveillant. Je m’en veux d’autant plus car je suis une militante qui prend souvent la parole pour inciter les autres à se dépasser ».

Pour Olga, son statut de militante l’a aussi mis dans une situation « troublante ». « Étant fat activiste et militante body positive, je me suis rendue compte que j’étais coincée par une sorte de « devoir », de performer la grosse sans complexes au milieu des minces, étant toujours « la grosse de service », même en vacances, même quand j’ai pas envie… Au moment de me baigner nue dans un lac en Allemagne, j’ai finalement préféré m’abstenir parce que je n’avais pas envie d’avoir des remarques type « haaaan mais t’es trop courageuse, moi j’pourrais pas ». Je n’avais aucune envie d’être la leçon de vie du jour, la fameuse «grosse qui s’assume». » Après avoir analysé cette scène plus tard dans un post sur son compte Instagram (@theutoptimist_soeurvulverine), elle rappelle, que « c’est OK de choisir où, quand et comment on milite, Dans cette société, un vrai moment de sérénité n’est possible qu’en non-mixité adipeuse, entre personnes grosses. Aussi vitale notre lutte quotidienne contre la grossophobie soit-elle, il est important de nous écouter, nous protéger.

Anouch conclut : « la grossophobie en vacances n’est pas vraiment différente de la grossophobie quotidienne, elle est juste un peu plus violente puisqu’elle prend place dans un espace censé être une bulle de détente, une coupure de sa vie de tous les jours. Les personnes grosses n’ont pas le droit à ça et se retrouvent sans cesse à devoir gérer et anticiper au maximum pour se protéger un minimum ». A quand l’organisation d’un camp de “grosses” vacances ?

Cet article a été publié dans le deuxième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2019. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

Publié par

Journaliste, cette ourse adore écrire sur les thématiques qui lui tiennent à coeur : discriminations, santé, féminisme, luttes… De formation littéraire, c’est une droguée de lecture et d’écriture, mais aussi une militante féministe et politique à ses heures perdues (ou gagnées !). Cette ourse est une gourmande qui ne résiste jamais à un chocolat, ou à un pot de miel… Curieuse de tout, elle traîne ses pattes sur les réseaux sociaux à la recherche de la moindre info. Taquine, elle aime embêter les autres ourses. Elle est aussi connue pour ses grognements et son caractère persévérant. Elle ne lâche rien.

3 commentaires sur « Pas de vacances pour la grossophobie ! »

  1. Excellent article ! Je me retrouve là dessus surtout lors de mon adolescence. J’ai commencé à être en obésité et quand je m’asseyais, je croisais que mes jambes car « ça réduisait la taille des mes cuisse »… Aujourd’hui je m’en fous un peu mais ce sont surtout sur mes bras des fois que j’ai un problème surtout depuis que j’ai repris du poids. En vacances, personnellement ça n’a jamais été un problème. Quand je partais tout les ans au Portugal, je n’avais plus peur du jugement et regard des autres. J’avais l’impression d’être protégée là bas par rapport en France. Mais quand je lis le témoignages sur cet article, je ne peux que comprendre ces situation qui nous mettent mal à l’aise (limite, peut nous rendre malade).
    Quand les personnes sortent « ah bah faut perdre du poids », j’ai tellement envie de leur coller un pain à la gueule des fois (bon ça n’arrangera rien en soi entre nous).

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