Les inégalités de richesse patrimoniale entre les genres en France : travaux pratiques

L’égalité économique entre les genres est loin d’être acquise en France, même si elle n’est pas toujours visibilisée. Retour sur les mécanismes qui perpétuent l’appropriation des richesses par les hommes.

Dans le droit français, des lois sont destinées à garantir l’égalité économique entre les genres – notamment celle de 1985 relative à l’égalité des époux dans la gestion des biens de la famille et des enfants. Malgré cela, les inégalités de richesses s’accentuent en passant de 9% à 16% entre 1998 et 2015, en faveur des personnes socialisées comme des hommes, selon cette référence universitaire parue en 2020 dans le Journal of Public Economics. La majorité des études statistiques sur les possessions patrimoniales sont réalisées à l’échelle du ménage, qui regroupe les personnes habitant sous le même toit. Ce qui permet difficilement d’obtenir une estimation correcte des richesses individuelles. Il convient donc d’observer les relations familiales et le partage inéquitable des bénéfices entre les genres, pour saisir les causes de ces inégalités.

Les deux sociologues Céline Bessière et Sibylle Gollac ont signé un ouvrage intitulé “Le genre du capital” paru en février 2020 aux éditions La Découverte. Elles reviennent sur des notions fondamentales telles que le travail domestique, les inégalités de revenus, les pensions alimentaires et l’héritage dans un épisode du podcast Les Couilles sur la Table pour mettre en évidence les pratiques qui entretiennent ces inégalités.

Le foyer comme moyen d’absorber les inégalités de capital

Une victoire des combats féministes fut le remplacement de l’expression “tâches ménagère” par “travail domestique”. Cette dernière terminologie permet de comparer les temps de travail entre les genres – au sein des foyers hétérosexuels – en prenant en compte ce travail domestique gratuit, qui ne permet donc pas d’accumuler des richesses. Le travail domestique constituerait 33% du PIB français.

La répartition du travail domestique est déséquilibrée, puisque – toujours en moyenne et au sein d’un foyer hétérosexuel – il représenterait deux tiers du temps de travail des femmes (souvent contraintes à n’être employées qu’à temps partiel) contre un tiers du temps de travail des hommes (qui occupent un travail rémunéré à temps plein). Ces chiffres proviennent de l’étude “Emploi du temps” de l’INSEE réalisée en 2015.

Infographie illustrant la répartition genrée du temps de travail (rémunéré et domestique). Ces chiffres proviennent de l’étude “Emploi du temps” de l’INSEE réalisée en 2015. © Leila Mounsif

Si les inégalités de revenus sont absorbées par la vie en ménage (partage des dépenses, mise en commun des salaires), elles impactent brutalement – et inéquitablement – les modes de vie lorsque le foyer éclate. Dans un récent reportage diffusé par Le Monde, la journaliste Clémence Dumeau mentionne une étude de 2009 qui montre qu’un an après un divorce hétérosexuel, le niveau de vie des femmes baisse en moyenne de 19% contre 2% pour les hommes.

Comment acquérir du patrimoine ?

En France, on peut acquérir du patrimoine en épargnant une partie de ses revenus ou en héritant. Au-delà de la loi qui garantit une distribution équitable entre les héritiers et héritières, les inégalités persistent en pratique.

Lorsque le patrimoine à transmettre est suffisant et que la configuration familiale le permet, les familles dont l’objectif est de préserver le patrimoine masculin sont en mesure de décider de la répartition des biens – souvent au détriment des femmes.

Deux lectrices des Ourses à Plumes témoignent de décisions prises en leur défaveur, lors de procédures d’héritage. Elles abordent toutes les deux la différence de traitement entre elles et leurs frères respectifs.

Dans ma famille mes parents se sont endettés pour que mon frère puisse monter son entreprise. Et en plus de ça ils comptent lui donner la maison qui a beaucoup de valeur. Si je n’étais pas si précaire je crois que j’accepterais. Ils m’ont aidée un peu mais clairement la répartition est ridiculement inégale. Ma mère n’est pas d’accord mais dans la famille les hommes prennent les décisions.” A.

“Ce matin mon frère et moi avons signé le partage des biens de mon père chez la notaire. J’hérite de ruines (réellement) sans véritable compensation. Je suis bien triste d’autant que j’ai accompagné mon père les dernières années de sa vie et ses derniers moments aussi, seule… Mon frère qui a des enfants a fait en sorte d’avoir le patrimoine immobilier…” E.

Les procédures d’héritage sont impactées par des pratiques qui favorisent l’accumulation de richesse par les hommes. Ces mécanismes sont soutenus par les professionnels du droit, qui tiennent à préserver la paix au sein des familles. Seules 5% des successions avec litige aboutissent au tribunal.

Les chercheuses analysent les données de l’enquête “Patrimoine” de l’INSEE. “Pour l’ensemble des ménages, les donations et héritages destinés aux fils, […] sont significativement plus souvent constitués d’un logement. […] Même chose pour les valeurs mobilières et les terres. Les garçons […] reçoivent prioritairement des biens physiques spécifiques (entreprises, maisons, terres) par opposition à des transferts en argent.

Un chantier éducatif et social

Outre une éducation aux travaux domestiques – qui ne doivent pas peser sur un genre seulement, les sociologues appellent à ne pas se désintéresser des questions économiques. Au sein d’un foyer le partage financier pourrait être comptabilisé différemment, en égalisant les épargnes plutôt que les dépenses par exemple ou bien en valorisant le travail domestique autant que l’apport d’argent.

Plus largement, l’égalité de richesse (prenant en compte les revenus en plus des possessions) entre les genres n’est pas atteinte. La dynamique inégalitaire persiste sur le marché du travail, bien que les femmes occupent de plus en plus des professions qualifiées qui leur étaient autrefois fermées. Les femmes suivent des orientations scolaires qui ne les mènent pas vers des emplois aux salaires élevés. D’ailleurs, les secteurs d’activités peu valorisés tels que le travail social, administratif, ou d’aide à la personne sont largement féminins. De plus, la progression dans la carrière des femmes est au moins ralentie par les obligations familiales qui sont souvent à leur charge, sinon bloquée par un plafond de verre auquel elles se heurtent en visant des postes plus prestigieux.  

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