Oui, je suis bipolaire. Non, je ne suis pas dangereuse.

TW : Psychophobie, mort, médicaments, blessure, suicide

Disclaimer : Je parle de ma propre expérience de la bipolarité, mais bien sûr, toute expérience est différente et valide. La psychophobie touche toutes les neurodivergences, que j’ai préféré uniquement évoquer, n’étant pas concernée.

© Kirby Hocutt, This is fine

La bipolarité au quotidien : This is fine

Il y a quelque temps, on discutait avec des collègues de la série Homeland. Je disais que je m’étais arrêtée à la saison 4, étant en désaccord avec les agissements de Carrie, l’héroïne. En effet, à la suite de diverses péripéties, un adolescent avec qui elle avait eu des relations sexuelles pour mieux le manipuler mourrait, à cause d’elle ; je n’avais supporté ni ses actes, ni ses réactions. Et, selon l’un de mes collègues, elle ne s’en émouvait pas. Ce à quoi, il lui a été répondu :

« Mais elle est bipolaire, non ? C’est normal du coup. »

Ah. Ah. Donc, parce que je suis bipolaire je suis manipulatrice, prête à coucher avec des adolescent-e-s et à faire tous les coups possibles pour arriver à mes fins ? Mince, je ne le savais pas.

Ce type de réflexion, je les entends sans cesse. C’est telle héroïne de série qui est folle, c’est telle personne dans l’environnement amical éloigné qui a un agissement tellement erratique qu’il faut rompre tout lien avec elle. C’est telle personne qui a commis un acte innommable, criminel et qui est nécessairement fou. C’est toutes ces expressions du quotidien qui jugent de la santé mentale des personnes. C’est moi. 

Remontons à deux ans. Il y a deux ans, ma santé n’était pas au top – comme si elle l’était maintenant ! – et ma super doc’ entend un drôle de bruit au niveau de mon cœur, quand elle m’ausculte. Elle panique un peu, moi pas trop. Elle m’envoie à l’hôpital. À ce moment-là, je suis diagnostiquée, mais je ne suis pas médicamentée. Elle m’explique donc très sérieusement qu’il ne faut surtout pas que je mentionne la bipolarité, sinon, je ne serai pas soignée. Tout sera rapporté à l’instabilité supposée de ma santé mentale, à une “hystérie”, à du stress. Cela m’est arrivé tellement de fois – comme c’est arrivé de nombreuses fois aux personnes grosses, racisées, malades, handicapées et identifiées comme femmes. Nous sommes tou-te-s passé-e-s par ce genre de double, voire triple discrimination.

Il s’avère finalement que j’ai un souffle au cœur. Cela aurait été bête de le louper.

Remontons à il y a quelques mois. Accident dans la cuisine, maladresse de ma part : je me coupe au niveau du genou avec un couteau de cuisine très aiguisé. Je vis seule – enfin, avec mon chat. Je n’ai pas le choix, je dois appeler le SMUR, car vu la profondeur et la taille de la coupure, les points sont nécessaires. Je gère, je tiens le coup, je pleure un peu au téléphone avec ma maman, mais je gère. Et puis j’arrive à l’hôpital. Là, c’est l’enfer : le bruit, la lumière, le monde, les odeurs (car oui, les bipolaires ont souvent d’autres soucis, genre l’hyperesthésie et tout – mais pas toujours, cela dépend des personnes). Et surtout, la peur, la panique : il va falloir que je parle du lithium, au cas où. Est-ce qu’on va bien me soigner ? Est-ce qu’on va me demander de voir un-e psychologue ou psychiatre, pensant que je l’ai fait exprès ?

Finalement, non.

L’infirmière a été adorable, le chirurgien qui m’a recousue moins, mais il a fait son travail. Alors bon.

La bipolarité et moi : It has to be fine

Alors oui, je suis bipolaire.

C’est moi, qui alterne les phases, qui suis médicamentée depuis assez peu de temps et qui le cache. C’est moi qui suis terrorisée à l’idée que quelqu’un-e apprenne au travail ma maladie et juge que je ne suis finalement plus apte à exercer mon métier. C’est moi, qui passe mon temps à masquer, parce que c’est plus aisé que de révéler ce qu’il se passe dans ma tête, dans mon cœur. C’est moi, qui aie une peur bleue de l’intimité, parce qu’on a déjà profité de mes faiblesses et de moi. C’est moi qui aie besoin d’une vie tellement stable que j’ai l’impression d’avoir le double de mon âge. C’est moi qui tressaille à chaque fois que j’entends une personne parler de maladie mentale. C’est moi, qui frissonne quand je lis le témoignage de mes adelphes, de ces êtres tellement fascinants et précieux, qui sont cassés et brisés par une psychiatrie inadéquate et des médecin-es qui se prennent pour des dieux. C’est moi, qui pleure, quand j’entends parler d’une énième personne qui a mis fin à sa vie, parce que ses particularités n’ont pas été entendues, ont été écrasées, au point que tout désir de vivre est éteint.

Mais c’est aussi ma créativité, ma vitalité, ma dépression, mes tocs, mes troubles du comportement alimentaire, mes passions, mes obsessions, ma joie de vivre, mon enthousiasme, mes pensées à étages, mon imagination, mon empathie, mon amour de la vie, ma haine de la vie, ma psychorigidité, mes collections, mes couleurs, ma voix perchée, mon rire tonitruant, mes larmes faciles ou parfois impossibles, mes cheveux rouges, mes multiples bijoux, mes déclarations d’amour, mon incapacité à être intime. C’est aussi ma capacité à aimer de manière inconditionnelle, mon côté terriblement maternant. C’est aussi mes absences soudaines parce que je ne peux plus supporter les interactions sociales et sensibles, sensitives.

C’est moi, dans toute ma complexité. 

La psychophobie, inhérente à notre société, ne fait pas que tuer. Elle écrase dans l’œuf la possibilité de vivre de milliers de personnes, elle les empêche de s’épanouir et d’offrir tout ce qu’elles ont en elles. Elle nous empêche aussi d’accéder aux soins ; non pas seulement aux soins liés à notre santé mentale, mais aussi physique. Parce que la dépression mal connue, parce que la terreur, parce que la maltraitance, parce que la haine de l’autre qui naît peu à peu dans nos cœurs. Elle nous empêche de nous réunir, de parler entre nous, de nous diagnostiquer en dehors des cercles hospitaliers. Elle nous empêche de vivre. Et pensez bien que pour beaucoup de personnes, la psychophobie se croise : avec le racisme, avec le sexisme, avec la lgbtqiaphobie, avec le validisme, avec d’autres oppressions. Seule ou avec d’autres oppressions, la psychophobie nous tue.

Alors la prochaine fois qu’on soulignera la bipolarité ou la schizophrénie d’un personnage pour expliquer des agissements criminels, la prochaine fois que vous voudrez utiliser les termes “fou, folle, taré-es, trisomique, bipolaire, teubé-e, autiste, etc.”, la prochaine fois que vous aurez envie de vous moquer, de rabaisser, de mettre de côté, d’ostraciser, la prochaine fois que vous aurez envie de psychiatriser un comportement… Réfléchissez. Réagissez.

Si vous voulez en apprendre plus, il y a plein d’endroits et de sites pour le faire : La Maison perchée, Ta psychophobie m’envahit, Collectif Perspective, Collectif POS, SOS Psychophobie ne sont que les premiers.

Cet article a été publié dans le troisième numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2021. Si vous souhaitez l’acheter, c’est encore possible ici.

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