Vampire humaniste cherche suicidaire consentant est une chronique familiale douce-amère… Au croisement des genres, le film de la québécoise Ariane Louis-Seize et son héroïne lumineuse nous racontent un coming of age qui déjoue les clichés, surtout sur les vampires au féminin.

Sacha est une jeune vampire qui préfère boire des poches de sang à la paille plutôt que planter ses crocs dans le cou de personnes innocentes. Mais ce n’est pas du goût de sa famille qui attend désespérément que poussent ses canines. Surtout sa mère, qui en a marre de chasser pour tout le monde, et sa cousine, qui trouve son comportement immature.
Réduite aux poches de sang après un traumatisme, Sacha est coincée en enfance. Trop humaniste pour chasser, son quotidien de vampire passive est bouleversé par sa rencontre avec Paul, un adolescent humain isolé et suicidaire. Celui-ci serait prêt à « donner sa vie pour une bonne cause », la faim d’une vampire trop empathique par exemple. Ces deux solitudes vont le temps d’une nuit s’accompagner et grandir ensemble, en attendant que Sasha montre (enfin) ses crocs.
Vampire humaniste cherche suicidaire consentant est le premier long métrage d’Ariane Louis-Seize, qui prolonge les thématiques explorées dans ses courts métrages autour du corps, de la nourriture et du rapport aux autres. Les héroïnes décalées de la réalisatrice, trop humaines ou pas assez (comme c’est le cas de la jeune fille de son court métrage La peau douce) sont des portraits de jeunes femmes pas comme les autres, tout en nuance, inspirés de films d’adolescence mélancoliques, comme Juno de Jason Reitman ou plus récemment LadyBird de Greta Gerwig.
Une comédie noire haute en couleurs
Vampire humaniste cherche suicidaire consentant étonne par sa maîtrise des lumières nocturnes, du néon rouge encadrant le visage de son héroïne au lampadaire clignotant au rythme des pas de sa course. Ariane Louis-Seize utilise les lumières industrielles pour guider le regard de saon spectateurice et créer des tableaux très esthétiques, qui compensent une caméra peut-être un peu trop statique. L’humour est grinçant dans cette histoire de vampire qui rend autant hommage à Nosferatu qu’à Only lovers left alive. Accompagné d’une bande son électro planante et très douce, le film oscille entre la romance et le buddy movie, qui centre son intrigue plutôt autour des amitiés naissantes, avec ses deux personnages d’adolescent-es hors norme. Le personnage de Sacha à la longue silhouette androgyne et celui de Paul, jeune humain neuro-atypique passionné de minéraux, situent le film dès le départ très loin des clichés sur l’adolescence et ses modèles de masculinité ou de féminité.
C’est la grande force de Vampire humaniste cherche suicidaire consentant : l’écriture de ses personnages, tous plus complexes qu’ils n’en ont l’air, en particulier les vampires bien loin des figures habituelles à l’élégance datée. Maman vampire porte des jupes crayons et des vestes de tailleur et papa vampire des gilets de laine, et toute cette petite famille habite dans une maison aux murs couverts de papier peint qui rappelle moins la cave de Nosferatu que la maison de nos grands-parents.
Vampire mais loin des clichés
Le film porte un regard tendre sur sa galerie de personnages, en s’éloignant des codes du genre. Le vampirisme est ici un prétexte et un moyen d’explorer la question du désir et des pulsions corporelles incontrôlables qu’il provoque. Surtout à l’adolescence, lorsque le corps change et se transforme. Les pulsions de sang de Sacha sont à la fois faim, pulsion de violence et désir charnel, sans jamais tomber dans le cliché du vampire hypersexuel. Au contraire, ce désir est représenté comme l’occasion de nombreuses maladresses et d’embarras, propres aux premières fois adolescentes. Le corps de Sasha n’est presque jamais visible, caché par de très longs cheveux et de grands vêtements amples et noirs, clin d’oeil à sa condition de vampire en même temps que pied de nez : chez Ariane Louis-Seize, les femmes et les jeunes femmes ne sont pas sexualisées, même si elles sont des vampires.
Même Denise, la cousine de Sasha qui séduit des hommes à la sortie des bars pour les dévorer, se montre plus « humaine » que prévu. Avec ses allures de star des années 1970, ses lèvres rouges et son manteau de fourrure, elle n’est pas montrée comme un fantasme mais plutôt comme une femme qui s’amuse des codes de la séduction. Et qui n’est jamais résumée à ça, comme lorsqu’on la voit peindre quelques scènes plus tard. Même chose pour la mère de Sasha, qui est montrée à la fois comme plus dure que son père, en charge (mentale) de la chasse pour tout le monde et inquiète pour le futur de sa fille. Ou encore sa tante, vieille vampire bourrue et conservatrice, mais aussi capable d’empathie et attachée à sa famille.
Une famille pas si dysfonctionnelle
L’autre sujet au cœur du film est la question de la cellule familiale, dont Sacha s’isole par ses pratiques « végétariennes » mais qui ne la laisse jamais vraiment de côté. Le film nous offre une vision de la famille non idéalisée et universelle. La famille de Sacha manque de compréhension tout en ne voulant que son bien. Si la famille commet des erreurs, elle n’est pas non plus diabolisée. Sacha doit évoluer pour grandir, mais demande aussi à sa famille d’apprendre à l’accepter comme elle est. Vampire humaniste cherche suicidaire consentant décrit la famille comme un socle, l’endroit d’où l’on vient, que l’on doit à la fois apprendre à accepter et dont on doit se détacher pour évoluer.
Vampire humaniste cherche suicidaire consentant est une réussite autant par son écriture que ses choix esthétiques, malgré une réalisation peut être un peu trop sage. Il aborde avec un humour grinçant et sans les dramatiser différents sujets assez graves, comme le suicide, la difficulté de grandir, de s’accepter, la fin de vie… Le thème de la mort, omniprésent, devient l’occasion d’une réflexion autour de la manière de mener sa vie pour donner un sens à sa fin.
Lou Montesino
