
Outre-Atlantique et chez nos voisin-e-s allemand-e-s, le mois de février marque le Black History Month, un mois où est commémorée et mise à l’honneur l’histoire particulière des Afro-Américain-e-s, cet événement étant né aux Etats-Unis en 1976. Autrice mythique et première femme afro-américaine à recevoir le prix Nobel de littérature en 1993, nous ne pouvions pas ne pas profiter de cette occasion pour vous parler de Toni Morrison.
Toni Morrison, de son vrai nom Chloe Anthony Wofford, est née le 18 février 1931 à Lorain, une petite ville sidérurgique de la banlieue de Cleveland, dans l’Ohio. Issue d’une famille d’ouvriers – sa mère est femme de ménage et son père soudeur –, elle se passionne très tôt pour la littérature. Grâce à ses très bons résultats scolaires, elle intègre en 1949 un cursus littéraire à Howard, qui est alors la plus prestigieuses des universités pour les Afro-Américain-e-s – la ségrégation raciale qui sépare Noir-e-s et Blanc-he-s, notamment dans les États du sud, n’est abolie qu’en 1964.
C’est à cette occasion qu’elle prend réellement la mesure de ce qu’est le racisme. En effet, dans une interview accordée à The National Public Radio en 2015, elle explique : “Je vivais dans une petite ville de la classe ouvrière qui n’avait pas de quartier noir : il y avait un seul lycée, nous jouions tous ensemble. Tout le monde était soit du Sud, soit un immigrant d’Europe de l’Est ou du Mexique. […] Je ne suis donc pas du tout une personne qui a été élevée dans une communauté où ces lignes raciales étaient si prononcées. […] Je n’avais pas vraiment une grande conscience de la ségrégation et de la séparation des races jusqu’à ce que je quitte Lorain. Je pensais que le monde entier était comme Lorain.”.
À la suite de sa licence, celle qui se fait maintenant appeler Toni – en référence à son nom de baptême, Anthony, qu’elle préfère utiliser, les autres étudiant-e-s ayant du mal à prononcer correctement son prénom, Chloe – se lance dans une thèse sur le suicide dans les oeuvres de William Faulkner et Virginia Woolf. En 1955, elle devient professeure à l’université de Texas Southern puis d’Howard.
Plus tardivement, sa carrière d’écrivaine lancée, elle donne également des cours dans les prestigieuses institutions de Yale et de Princeton.
Bouleversement du paysage littéraire américain : bye bye le white gaze !
En 1964, Toni Morrison quitte l’enseignement et déménage à Syracuse, dans l’État de New-York, suite à son divorce avec Harold Morrison, un architecte qu’elle avait épousé en 1958. C’est ainsi qu’elle fait ses premiers pas dans le monde de l’édition chez Ramdom House, qu’elle intègre après avoir répondu à une petite annonce dans le New York Times Book Rewiew, devenant ainsi la première éditrice afro-américaine dans l’histoire de l’entreprise.
D’abord affectée aux manuels scolaires, elle est promue en 1967 et édite alors les livres d’auteur-ice-s afro-américain-e-s. C’est par exemple elle qui se cache derrière la publication d’ouvrages majeurs tels que les autobiographies de la militante Angela Davis ou du boxeur Mohamed Ali.

En parallèle de son activité d’éditrice, Toni Morrison commence à écrire. Comme ça, parce qu’elle en ressent le besoin, parce que c’est ce qu’elle aime. Élevant seule ses deux jeunes enfants, elle se lève à quatre heures du matin pour noircir les pages. “Si j’avais joué du piano, je pense que j’aurais fait cela — mais je n’avais pas de piano et je n’en joue pas. J’ai donc écrit. Écrire était une chose que je ne pouvais pas ne pas faire à ce moment-là, c’était une façon de penser pour moi”, développe-t-elle dans une interview pour l’Allumnae Bulletin au printemps 1980.
C’est ainsi qu’en 1970 est publié son premier roman, The Bluest Eyes ou L’Oeil le plus bleu en français, qui conte le quotidien de Pecola Breedlove, une fillette noire de 9 ans maltraitée par un père alcoolique et violent et une mère négligente.Elle finit par s’échapper de sa famille avec un rêve : avoir les yeux bleus, caractéristique qui, elle l’imagine, résoudrait d’un seul coup tous ses problèmes.
Dans plusieurs interviews données a posteriori, Toni Morrison explique que dans ses romans, il s’agit de répondre à son désir en tant que lectrice d’avoir un personnage noir au centre de la narration. À son sens, dans les années 1950, la plupart des œuvres d’auteu-rice-s afro-américain-e-s répondent en effet à un ensemble de codes imposés par la domination blanche qu’elle appelle “white gaze” et qu’elle refuse absolument.
Beloved et la renommée internationale
C’est avec son troisième roman, Song of Salomon, que Toni Morrison devient connue de tous-tes, ce qui lui permet d’être autrice à plein temps. Mais la renommée dont elle jouit encore de nos jours advient à la suite de la publication de Beloved en 1987.
Dans ce roman, elle se penche sur l’histoire vraie de Margaret Garner, une femme afro-américaine qui, poursuivie par des chasseurs d’esclaves alors qu’elle tente de fuir et comprenant qu’elle ne pourra pas leur échapper, décide de tuer sa petite fille puis de se suicider. Cependant, elle est capturée avant de pouvoir mettre la deuxième phase de son plan à exécution. Toni Morrison imagine alors la petite Beloved, revenant hanter sa mère et sa famille comme un fantôme.
Immédiatement, le roman fait fureur : plébiscité par la critique, il reste “meilleure vente “ pendant vingt-cinq semaines aux États-Unis. L’autrice reçoit alors de très nombreux prix dont le Pulitzer de la fiction en 1988, elle est invitée dans de nombreux médias…. Le livre sera même adapté au cinéma par Jonathan Demme, la même année, avec Oprah Winfrey et Danny Glover dans les rôles principaux.
En 1993, Toni Morrison atteint le graal de nombreux-ses écrivain-e-s, en étant la première femme afro-américaine à recevoir le prix Nobel de littérature.
Elle meurt d’une pneumonie le 5 août 2019, à l’âge de 88 ans, nous laissant onze romans, une nouvelle et plusieurs essais interrogeant les questions de colorisme, de racisme, de pédophilie, de violences sexistes et sexuelles mais aussi l’amitié, l’amour… Onze romans, une nouvelle et plusieurs essais pour lesquels vous n’aurez plus d’excuses de ne pas les avoir dévorés.
Les Ourses à plumes, c’est un média 100% bénévole et indépendant. Pour fonctionner, nous avons besoin de vous : soutenez-nous avec un don mensuel ou ponctuel sur notre Tipee.
À LIRE AUSSI : Jeanne Deroin, une femme qui élève la voix dans l’isoloir
