Depuis 2024, le collectif NousTouStes 93 antiraciste travaille à faire bouger les lignes vers un féminisme intersectionnel et combattif. Nous les avons interviewé-e-s pour qu’iels nous expliquent leur engagement.

Quand et pourquoi le collectif NousTouStes 93 antiraciste s’est créé ?
NousTouStes 93 antiraciste : « Le comité est né le 13 juin 2024, pendant la campagne des législatives suite à la dissolution réalisée par Macron. Nous étions réuniEs et nous cherchions à poursuivre nos engagements militants avec comme boussole l’antiracisme. Nous étions toustes échaudéEs par la frilosité des collectifs et des partis d’avoir une stratégie politique claire où les compromis et compromissions ne viennent pas parasiter ou freiner la lutte contre les oppressions. Nous souhaitons favoriser les victoires sociales et un changement de société en réalisant de l’éducation populaire, des alliances, des échanges, des outils en faveur des luttes féministes, celles qui ni ne taient, ni ne hiérarchisent les oppressions mais qui met en lumière celles subies par les personnes vulnérabilisées et minorisées.
Nous sommes le seul comité à avoir ajouté le mot « antiraciste ». Le racisme, l’islamophobie et les héritages coloniaux continuent de produire des violences et des exclusions, et les espaces féministes (certains plus que d’autres) n’échappent pas à cette réalité. La création de NousTouStes 93 antiraciste a pour objectif de porter des revendications féministes, antiracistes et anticoloniales dans l’espace public, politique, au travail, au sein du mouvement féministe et également dans les campagnes, prises de position et fonctionnements internes de #NousToutes. Fondé sur l’auto-organisation des personnes concernées et allié·es de confiance ce comité local souhaite participer à faire de #NousToutes un espace sûr, cohérent avec ses valeurs, et un acteur féministe capable de défendre des revendications antiracistes claires. Loin de diviser, cette démarche renforce notre collectif et ses luttes. »
La création même de ce comité et sa spécificité a eu quel accueil au sein de #NousToutes depuis sa création ? Est-ce que cela a généré des tensions ? Des prises de conscience ?
NousTouStes 93 antiraciste : « La création de notre comité local a soulevé quelques questions car il est vrai qu’apposer le mot « antiraciste » n’est pas anodin. Il existait d’ailleurs déjà un comité local 93, à qui nous avons expliqué notre démarche. #NousToutes avait déjà enclenché un tournant vers le féminisme intersectionnel mais pour nous, cela n’était pas suffisant. Nous savons qu’en interne il y a quelques freins, que des formations restent à réaliser. Il ne s’agit absolument pas de faire concurrence au collectif, nous sommes des militant·es #NousToutes tout en nous concentrant sur des actions franciliennes et cherchant à favoriser l’évolution interne. Nous bousculons, nous gênons parfois mais nous savons que nous ne sommes pas seulEs au sein du collectif à permettre au collectif de porter des revendications fortes et à avoir dans nos espaces militants des lignes rouges.
Nous ne souhaitons pas faire de la figuration, nous voulons continuer avec nos allié·es-complices internes permettre une complète évolution de #NousToutes, tant en termes de stratégie, qu’en tant mouvement féministe ancré dans les réalités du terrain, des territoires et de l’actualité. La France a basculé vers une politique réactionnaire, xénophobes et raciste où les premières victimes sont les femmes, les enfants, les minorités de genre et les personnes racisées. Il y a eu une prise de conscience qui n’est pas uniquement liée à la création de notre comité local, mais les membres qui le composent ont joué un rôle important dans celle-ci, en participant notamment aux groupes de travail nationaux du collectif. Mais cette prise de conscience reste partielle, incomplète. »
Combien de membres avez-vous dans votre collectif ? Quels sont les types de profils ? Est-ce un comité en non-mixité ?
NousTouStes 93 antiraciste : « Le collectif compte aujourd’hui une quarantaine de membres. Les profils sont variés, tant par les parcours que par les pratiques et les sensibilités, ce qui nourrit des échanges riches et complémentaires, de simple neo militant·e en passant par des militant·e·s experimenté·e·s, syndicalistes, politiques. Cette diversité est au cœur de notre manière de travailler, chacun·e apportant son regard, son expérience et ses questionnements. Les membres restent parfois en observation car le côté mainstream de #NousToutes obligent ses membres à rester alertes sur l’instrumentalisation de leur corps ou réflexions. A travers notre comité nous devons convaincre et maintenir la confiance que porte les membres envers les plus actif·ves du comité. Certain·es membres de notre comité ne se revendiquent pas militant·e·s #NousToutes car leur soutien, leur force de travail sont surtout au service de la lutte antiraciste et de classe, contre les violences de genre.
Pour l’instant, le collectif fonctionne en non-mixité, de façon plutôt organique, en lien avec son histoire et sa dynamique actuelle. Il ne s’agit toutefois pas d’un principe figé ni d’un cadre idéologique strict : aucun critère formel de non-mixité n’a été posé à ce stade. Nous restons dans une réflexion en cours, attentifs aux évolutions possibles et aux formes que le collectif pourra prendre à l’avenir, en fonction des besoins, des rencontres et des projets à venir. Par ailleurs, nous avons décidé de changer de nom lors de notre AG du 30 novembre 2025, nous sommes passéEs de NousToutes 93 antiraciste a NousTouStes 93 antiraciste car il nous semblait important que le nom du comité soit inclusif, c’est déjà une marque de notre intersectionnalité. »
Quelles sont vos activités et actions ?
NousTouStes 93 antiraciste : « Nos activités prennent des formes multiples et complémentaires. Nous organisons et participons à des tables rondes et des temps de discussion, pensés comme des espaces d’échange, de réflexion collective et de prise de parole. Nous sommes également présent·e·s lors de manifestations et de mobilisations, où le collectif s’inscrit dans une dynamique plus large de luttes et de solidarités.
Nous intervenons aussi dans des salons et des festivals, à la fois pour rendre visibles nos démarches, rencontrer d’autres acteur·ices et publics, et favoriser la circulation des idées. Nous avons d’ailleurs été le comité local initiateur de la présence de #Noustoutes à la fête de l’Humanité en 2025. Un gros travail d’organisation a été réalisé en collaboration avec des camarades d’autres comités locaux dont nous sommes très fièr·es.
Une part importante de notre travail repose enfin sur l’inter-organisation : nous collaborons régulièrement avec d’autres collectifs, participons à des assemblées générales et coconstruisons des actions communes. Ces croisements et mises en réseau sont essentiels pour nourrir nos pratiques et renforcer les dynamiques collectives. »
Quel bilan faites-vous depuis le début de votre existence ?
NousTouStes 93 antiraciste : « Depuis sa création, le collectif dresse un bilan positif, marqué par une dynamique en constante construction. En peu de temps, nous avons réussi à faire exister un espace commun, à fédérer des énergies et à inscrire nos actions dans des cadres variés, ce qui constitue déjà une première fierté. La qualité des échanges, la confiance construite entre les membres et les collaborations engagées avec d’autres collectifs font partie des points forts de cette trajectoire. Bien entendu, nous devons poursuivre nos efforts et rassurer continuellement nos allié·es sans pour autant être garantEs ou être la vitrine de #NousToutes. »
Il y a eu des tensions et des désaccords cette année autour de l’organisation de la manif du 22 novembre 2025, avec des orgas antiracistes et/ou LGBTQIA+ quittant la co-organisation…
NousTouStes 93 antiraciste : « Cette année, pour l’organisation de la manifestation féministe de novembre, s’est créée une inter-orga composée d’une vingtaine de collectifs, nous en faisions partie. Travailler en inter-orga n’est jamais évident, mais nous étions toustes motivé·es par l’envie de créer un front féministe antiraciste avec des lignes politiques claires qui proposeraient une alternative au féminisme mainstream et libéral qui a pour habitude d’occuper tout l’espace médiatique en invisibilisant un grand nombre de femmes et minorités de genre. Pour autant, les échanges autour des revendications ont été parfois difficiles. Même si avec les camarades #NousToutes d’Île-de-France nous faisions preuve d’humilité, nous étions difficilement cruEs par certain·es militantEs.
Des tensions ont eu lieu lors de la rédaction du tract d’appel et du slogan de la banderole ont été mal interprétées et maladroites. Les organisations impliquées dans ce processus ont dû faire des choix qui n’ont pas été compris, cela a créé souffrance et interprétation sans qu’un échange n’ait pu ensuite avoir lieu.
En tant que militant·e·s #NousToutes, il est important de reconnaître les erreurs passées et les blessures causées, sans les minimiser. Nous rappelons que le collectif n’est ni homogène ni figé, et que des évolutions ont eu lieu dans nos pratiques et notre fonctionnement. En tant que comité local antiraciste, nous avons une vigilance accrue sur ces questions. Nous cherchons à ne pas nous laisser emporter par des revendications que nous pouvions entendre et soutenir car nous les questionnons politiquement. Toutes les critiques ne relèvent pas de la même intention, et il est légitime de ne pas répondre à celles qui relèvent davantage de l’attaque que du débat. Clarifier ce que #NousToutes est aujourd’hui permet d’éviter d’être réduit à son histoire tout en favorisant la protection du collectif et des militant·es face aux attaques. Assumer nos limites tout en affirmant nos engagements actuels reste une position politiquement solide.
Malgré ces difficultés toutes les organisations impliquées ont assuré vouloir poursuivre la construction d’un front féministe antiraciste et d’autres ont rejoint ce cadre depuis novembre. Il s’agit d’un long chemin, il y aura sûrement encore des difficultés à surmonter, mais la situation politique à l’échelle nationale et internationale nous oblige. Nous n’avons pas d’autres choix que de nous serrer les coudes et d’avancer groupé·es. »
Il y a quelques semaines vous annonciez avoir très sérieusement envisagé de fermer ce comité, pourquoi ?
NousTouStes 93 antiraciste : « Nous avons envisagé cette possibilité face à des oppressions vécues en interne mais aussi car une fragilité politique et organisationnelle perdure au sein du collectif. Nous avons réalisé un post spécifique l’expliquant sur Instagram.
De plus, nos allié·e·s nous font confiance pour agir avec cohérence et responsabilité. Respecter cette confiance implique aussi de savoir se remettre en question, y compris d’envisager une fermeture si le maintien du comité devenait incohérent avec nos valeurs. Dans ce cadre, fermer ne serait pas un échec mais un acte de responsabilité collective. »
Et pourquoi être revenu-e-s sur votre décision ?
NousTouStes 93 antiraciste : « Notre comité local n’a pas été fermé pour plusieurs raisons. Même ayant subi des oppressions, certain·e·s d’entre nous ont ressenti une forme de syndrome de Stockholm : un attachement au collectif qui nous a empêchées de « taper » dessus, parce que nous croyons profondément aux dynamiques collectives et à leur potentiel.
La situation politique externe nous oblige également à tenir bon : face à la montée d’une droite réactionnaire et aux attaques, notamment d’Aurore Bergé, Retailleau, Macron, groupes identitaires et sionistes. Et fermer aurait fait le jeu des féministes universalistes et libérales qui freinent nos revendications antiracistes et qui continuent de donner du poids aux politiques capitalistes et impérialistes.
Au sein du collectif, nous avons aussi de nombreux·ses militant·e.·s et allié·e·s internes qui soutiennent le comité, souhaitent une évolution positive, et sont déterminées à rompre avec les alliances et stratégies néfastes.
C’est cette combinaison de confiance dans le collectif, de soutien interne et de contexte politique qui justifie notre décision de maintenir NousTouStes 93 antiraciste actif. »
Qu’envisagez-vous pour l’avenir de votre collectif ?
NousTouStes 93 antiraciste : Nous souhaitons pour l’année 2026, nous ancrer encore plus sur nos territoires, créer des liens forts avec d’autres collectifs et militants. De continuer les rencontres et échanges en mode Educ pop… De continuer à lutter, de se former, de travailler en réseau, en favorisant la prise en compte des spécificités des territoires, des oppressions. 2026, année des élections municipales est une année où nous pouvons imposer nos revendications, tout en préparant un basculement politique en notre faveur en 2027.
Nous fêterons chaque petite victoire et continuerons de créer du bien être militant lors de nos événements. »
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