Anorexie et mannequinat : une loi à paillettes ?

Dans le cadre de la réforme sur la santé, une série d’amendements ayant pour but de lutter contre l’anorexie mentale ont été déposés. Parmi eux, deux portent sur le mannequinat. L’un, qui a été adopté, propose d’interdire de travailler aux mannequins dont l’IMC (Indice de Masse Corporelle) est inférieur au seuil de dénutrition et l’autre, rejeté, de leur imposer un suivi médical régulier. Deux autres portent sur les photos de mannequins et oblige à mentionner certaines retouches qui ont été effectuées sur ces images l’un a été adopté et l’autre rejeté.

Les amendements cités veulent s’attaquer aux représentations de la femme générées par les mannequins. Ce qui, en soi, ne serait pas du luxe, puisqu’elles mènent certaines femmes à une haine de leur propre corps, ce qui peut contribuer à déclencher des troubles de comportement alimentaire. Néanmoins, les approches proposées restent limitées, voire suscitent un questionnement.

Retoucher pour idéaliser

Réglementer les retouches des photos est nécessaire. En effet, celles-ci sont aujourd’hui généralisées dans les médias et ont, de loin, dépassé les ajustements techniques. Elles consistent souvent à modifier les modèles pour les rendre plus « désirables », n’hésitant pas à altérer la corpulence, gommant toutes les imperfections, etc. Les modifications sont substantielles et ne reflètent généralement pas la réalité (les exemples sur le Web abondent). Néanmoins, ils en donnent l’air et génèrent des idéaux de beauté totalement irréalistes. Il est à noter que la plupart des commandes de retouche concernent des femmes et que les modifications concernant ces dernières sont bien plus massives que celles des hommes.

Néanmoins, si l’amendement adopté peut être perçu comme une avancée car il oblige à indiquer que certaines photos sont retouchées, il reste extrêmement limité. Il ne s’intéresse qu’à l’amincissement ou le grossissement d’un-e modèle, alors que d’autres méthodes peuvent être utilisées pour enjoliver une image (y compris pour la corpulence). L’amendement rejeté aurait été un peu plus intéressant sur ce point, car il s’étend à toutes les retouches sur l’apparence corporelle. De plus, l’ajout de la note ne limitera pas la pratique. Puisque toutes les photos des mannequins sont aujourd’hui modifiées, cela ne changera pas fondamentalement leur irréalisme.

Amalgame entre IMC et anorexie

De son côté, l’amendement portant sur l’IMC des mannequins a pour but de stopper la généralisation des mannequins très maigres. Si l’intention est bonne, l’amendement en lui-même est particulièrement problématique.

L’utilisation de l’IMC est extrêmement critiquable en soi. Il s’agit d’une mesure arbitraire ne reflétant pas forcément l’état de santé réelle de la personne puisqu’elle ne tient pas compte de nombreux facteurs, comme sa morphologie. Son créateur lui-même ne recommandait pas son utilisation dans le cadre d’un diagnostic médical. En l’occurrence dans cet amendement, elle renforce une association dangereuse entre l’IMC et le diagnostic de l’anorexie mentale, alors qu’on peut avoir un IMC en dessous du seuil de dénutrition sans être anorexique (ni forcément en mauvaise santé) et inversement, l’anorexie mentale est généralement présente bien avant que le comportement puisse mener à un poids extrêmement faible. D’ailleurs, une mauvaise interprétation de l’IMC peut conduire à changer son comportement alimentaire sans que cela soit nécessairement nécessaire.

L’impact d’un point de vue des représentations devrait être très limité, puisque les images continueront à être retouchées (bien que ce sera indiqué). Les retouches impliquent aussi de gommer tous les défauts de corpulence qui apparaissent quand on est beaucoup trop maigre. Et elles vont jusqu’à augmenter la corpulence des modèles dans des cas extrêmes. Si les modèles très maigres apparaissaient sous leur vrai jour, elles paraîtraient beaucoup moins « attrayantes » et la réalité d’un poids relativement bas serait plus concrète (corps décharné, cheveux perdus, etc.).

Et les mannequins dans tout ça ?

Concernant les mannequins elles-mêmes, bien que ce soit les employeurs qui seront sanctionnés en cas de transgression, c’est bel et bien aux mannequins qu’on interdira de travailler. Leurs conditions de travail sont pourtant déjà assez exigeantes… Les mannequins, s’imposent souvent des régimes drastiques voire parfois effrayants. Le poids des mannequins tend à être de plus en plus bas, et un nombre non négligeable sont elles-mêmes touchées par l’anorexie mentale. Nombreuses sont les mannequins finissant par se suicider ou mourant de dénutrition ou d’une maladie associée à un poids très faible. En l’état actuel des choses beaucoup seraient touchées par la mesure si elle est appliquée, et reprendre du poids quand il est très bas n’est pas aussi facile qu’il n’y paraît (surtout quand on souffre d’anorexie mentale).

Illustration mannequin
Beaucoup oublient que contrairement aux mannequins de vitrines, les modèles sont des êtres humains…
(© The Local People Photo Archive sur Flickr)

La pression risque de rester inchangée : au vu ce qui a pu se passer dans les pays ayant déjà appliqué des mesures similaires (comme l’Espagne, ou Israël), on pourra surtout s’attendre à ce que les employeurs mettent en place des parades pour passer les examens médicaux. Il aurait été peut-être plus judicieux de s’attaquer aux pratiques de ces derniers, comme celle qui consiste à imposer aux mannequins de pouvoir porter des tailles 36 voire 34, alors que toutes doivent faire au moins 1m72, et pouvant aller jusqu’à licencier des personnes introduisant des mannequins moins maigres

L’amendement proposant le suivi médical est beaucoup plus positif dans ce sens. Néanmoins, le suivi médical étant déjà obligatoire pour toutes les professions salariées, l’apport de cet amendement reste douteux, surtout compte tenu des abus et fraudes existant dans le milieu.

Il est par ailleurs frappant qu’on ne se préoccupe pas de savoir ce que les premières concernées pourraient penser de ces mesures (bien que la pression fait qu’elles ne parlent généralement des mauvais côtés de leur profession qu’une fois qu’elles ont arrêté). Par contre, les avis des agences de mannequins ou des créateurs de mode intéressent beaucoup plus les médias.

Une maladie complexe

S’il est indéniable que la représentation de la femme véhiculée par les médias a un lien avec l’anorexie, il est important de garder en tête les éléments qui conduisent une personne à l’anorexie mentale (ou un autre trouble de comportement alimentaire) sont bien plus complexes et multiples que l’envie de ressembler aux mannequins. Il serait difficile d’être exhaustive, tellement les cas peuvent être différents. Plus généralement, il faut garder à l’esprit que cette maladie, très majoritairement féminine, reste un symptôme du patriarcat de notre société, et que des lois ne suffiront pas à faire changer les choses.

Parmi les autres amendements, certains visent à interdire les sites pro-ana (pro-anorexie). L’un d’eux a été adopté. Bien que ces sites ne soient pas anodins, leur réalité est bien plus complexe que ce que décrivent les politiques, et est liée à de nombreuses problématiques, comme l’isolement auquel se retrouvent confrontées les personnes touchées par l’anorexie mentale. Dans ce sens, un rapport indique déjà qu’il s’agit d’une mauvaise solution.