Violences faites aux femmes : comment accueillir la parole d’une victime (en 5 points)

Note : Cet article s’appuie essentiellement sur la documentation du stage de formation « Accueil des victimes » du Collectif féministe contre le viol. Ce collectif tient depuis 30 ans la ligne d’écoute SOS Viols Femmes Informations au 0 800 05 95 95, qui accueille la parole de femmes victimes de viols mais aussi d’agressions sexuelles et/ou physique, de harcèlement, de violences physiques ou psychologiques.
Il part du scénario le plus courant, même s’il n’est évidemment pas le seul : une victime femme, un agresseur homme, et une écoutante femme.

1. Elle et moi

Lorsqu’une femme se confie à nous, quelque soit notre relation à elle (amie, camarade, collègue, ou même inconnue), nous n’avons, la plupart du temps, pas le temps de nous y préparer. C’est pourquoi les éléments que nous listons ici devraient être connus de touTEs, « au cas où ».

Il est souvent très difficile d’accueillir cette parole. Elle renvoie, pour beaucoup d’entre nous, à des expériences personnelles douloureuses. Dans notre société hétéropatriarcale, personne n’est « neutre » vis-à-vis des violences faites aux femmes. Nous en avons toutes fait l’expérience à des degrés divers. Il importe donc d’arriver à faire la part de ce qui arrive à la personne et de ce qui nous est arrivé à nous. Parce que, souvent, nous n’avons pas (encore) géré ce qui a pu nous arriver, la parole d’une victime peut réactiver des souvenirs douloureux. Et nous n’avons que quelques secondes pour estimer si nous pouvons les mettre de côté et assister la victime, ou si nous devons lui expliquer notre situation et la réorienter.

N’oublions pas cependant qu’une femme qui parle, en particulier pour la première fois, est le plus souvent dans un état de détresse et de traumatisme psychologique. La réorienter sans prendre le temps de l’écouter peut être un besoin d’autoprotection légitime, mais il faut avoir conscience de la violence supplémentaire que cela représentera pour elle.

Mettre de côté notre vécu, cela ne veut pas dire ignorer ce que nous avons ressenti, ou les analyses que nous en avons tirées. Cela signifie ne pas se mettre en avant dans l’échange, ne pas tout ramener à soi, ne pas déverser à son tour son trauma sur la victime qui se débat déjà dans  le sien, ne pas donner de conférence monologuée sur comment nous on s’est est (ou pas) sortie… Il faut faire un choix volontaire et constant – car cela n’est pas facile – de se centrer sur la victime.

2. Une question de positionnement

Le positionnement, c’est savoir à quel titre on accueille la victime, ce qu’elle attend de cet entretien, ce qui est possible ou non, et quelle attitude adopter vis-à-vis du récit.

La première chose est de se placer résolument du côté de la victime. De ne pas mettre en doute son récit, de ne pas chercher à trouver des circonstances atténuantes à l’agresseur ou à minimiser les faits (malentendu, regrets etc). Cela peut sembler évident mais ça ne l’est pas toujours quand l’agresseur est quelqu’un que l’on connait. Or si on connait la victime, il arrive qu’on connaisse aussi l’agresseur puisque les statistiques indiquent que de façon écrasante les victimes connaissent leurs agresseurs avant les faits, ce qui d’autant plus difficile la dénonciation.

Il est d’autant plus important de formuler notre confiance dans le récit que souvent l’agresseur met en place toute une stratégie pour isoler la victime et miner sa compréhension des faits. Il est toujours utile de valoriser la victime, son courage de parler, afin de l’aider à sortir de la culpabilisation et de la gêne qu’elle pourrait ressentir. Certains courants féministes préfèrent le terme « survivante » au terme « victime ». Il est certain en tout cas que l’essentialisation comme « victime à vie » est à éviter. Si la personne se dévalorise, ne pas hésiter à lui rappeler ses accomplissements (si on en connait), et au moins le courage qu’elle a de parler.

Il s’agira enfin de déterminer les attentes de la victime. Cela ne peut pas toujours se faire immédiatement ou explicitement. Il faut s’armer de patience surtout, suivre le rythme de la victime.

3. Suivre le rythme mais guider le récit

Cet équilibre est sans doute un des plus délicats. Le premier récit d’une (ou plusieurs) agression(s) se fait souvent de manière assez décousue, avec des retours en arrière, des reformulations, des blancs et des interrogations. L’accompagnement consiste alors à aider à remettre en ordre le récit, de façon chronologique.

Or parfois le récit commence bien antérieurement aux faits de violences pour lesquels la victime parle. En effet, les stratégies mises en place par des agresseurs peuvent se dérouler sur des temps très longs. Et la victime elle-même peut relier ces faits à d’autres évènements de son passé, et dont l’agresseur d’aujourd’hui peut, ou non, faire partie.

Il importe d’accorder de l’importance autant aux derniers faits, les plus récents, qu’aux éléments plus anciens dont la victime nous parle. Il y a souvent une corrélation, même si cela peut ne pas sauter immédiatement aux yeux.

Pour autant, nous ne devons pas forcer la parole, insister pour avoir des détails ni, surtout, couper la parole pour réorienter le récit.

Certaines questions que nous pouvons poser peuvent cependant nous donner des pistes de compréhension du déroulement des faits : s’il y a eu démarche d’isolement de la victime par l’agresseur, humiliation, culpabilisation, menaces. Si la victime a eu peur, même s’il n’y a pas pas eu de menaces explicites, on peut l’amener à formuler la pression psychologique employée pour la dominer : « Pourquoi avez-vous eu peur? Qu’est-ce qui se serait passer si vous n’aviez pas fait ceci/si vous aviez fait cela ? » La terreur n’est pas un rapport normal entre êtres humains, il y a souvent eu un incident auparavant qui a créé ce sentiment chez la victime. Attention à ne pas poser les questions en termes de ressenti (« selon toi ») car cela maintiendrait un doute sur la véracité des faits. Or il s’agit au contraire de les expliciter.

4. Nommer les faits et la responsabilité

Pour cela, il faut bien connaître les définitions légales. Par exemple, contrairement à ce qui est communément véhiculé, la consommation d’alcool par l’agresseur n’est pas une circonstance atténuante mais au contraire aggravante. De même le fait que les violences aient lieu au sein du couple ou par un ex.

Connaître et donner les peines encourues peut contribuer à démontrer la gravité des faits. Il ne faut cependant pas donner à croire à la victime que son agresseur subira effectivement ces peines. Du lancement de poursuites à la condamnation en passant par la requalification, les obstacles sont nombreux et ce n’est qu’une infime minorité des agresseurs qui sont condamnés. Ce qui ne signifie nullement que le dépôt de plainte soit systématiquement inutile. Pour certaines victimes, au-delà d’obtenir une condamnation, cette seule démarche peut représenter un geste d’affirmation des faits et être positive. Mais pour celles qui ne sont pas prêtes, même si la plainte est prise, des années de combat judiciaire peuvent s’avérer épuisantes nerveusement et financièrement; c’est donc toujours à la victime de faire ce choix, sans pression.

En plus de qualifier pénalement les faits, il peut aussi être utile d’expliciter la stratégie de l’agresseur. Sortir de l’idée de l’ »accident » permet de rebasculer la culpabilité – et la responsabilité sur la bonne personne. Cependant, il est important de ne pas essentialiser l’agresseur en particulier quand il s’agit d’un proche, en évitant le registre moral (« ton mec est un violeur », « ton camarade est un sadique narcissique »…) car si la victime ne reconnait plus l’agresseur comme l’homme qu’elle connaît dans nos propos, tout le reste lui paraîtra infondé.

5. Orienter et encourager

La première chose à faire si les faits sont récents et s’il existe des traces physiques est de l’encourager à les faire constater par un médecin car elles disparaissent vite et sont aujourd’hui la principale « preuve » reconnue lors d’un recours à la justice. De manière générale, une victime  de viol peut recevoir des traitements d’urgence contre le VIH/SIDA et les autres MST/IST, avoir besoin d’un rendez-vous pour une IVG… une victime de violences physiques peut avoir besoin d’examens et de traitements médicaux même quand les lésions sont anciennes.

Mais au-delà, une femme qui a été agressée (sexuellement, physiquement, psychologiquement…) peut avoir besoin de différents types d’aide : juridique, médicale, psychothérapeutique, financière… C’est pourquoi il est toujours d’avoir un petit annuaire de contacts (voir encadré en fin d’article). Mais recevoir une parole de victime nous donne une responsabilité : nous ne pouvons pas nous défausser sur d’autres structures. Au moins jusqu’à ce qu’elle nous  signifie le contraire, un accompagnement dans ces démarches peut lui sembler nécessaire pendant un certain temps.

C’est dans le temps de la fin d’entretien, quand les faits ont été débroussaillés et qualifiés, qu’il faut que la personne définisse et formule ses priorités. Et parfois, nous ne serons pas d’accord. Il y a alors une règle d’or à suivre : respecter la volonté de la victime. Si même, comme c’est fréquent dans le cas de violences conjugales, elle décide de rester avec son agresseur, il est inutile (et contre-productif) de lui dire qu’elle fait une erreur et de lui envoyer au visage les chiffres de récidives. Au mieux pourra-t-on les évoquer de façon générale, sans l’appliquer à son cas particulier. Car si nous lui disons cela, elle se sentira encore plus isolée – et responsable – si les faits se reproduisent.

La priorité essentielle reste évidemment la mise en sécurité de la victime. Cela signifie aussi, si elle décide de ne rien faire, de garder une porte ouverte ; lui proposer un futur entretien, un numéro… Si elle décide d’agir cela peut signifier la mise en place d’un réseau de solidarité, d’accueil, d’accompagnement.

La fin d’un entretien doit être préparée, annoncée suffisamment en avance. Si possible, il peut être utile de tourner la pensée de la victime vers des aspects plus positifs après un moment si dur : la revaloriser, lui suggérer des activités de détente…

Il ne faut jamais laisser une victime sans perspective.

Quelques contacts utiles :
La ligne gouvernementale Violences Femmes Information au 3919 (appel anonyme et gratuit) et son site web d’information.
Le Collectif féministe contre le viol et sa ligne d’écoute Viols-Femmes-Informations : 0 800 05 95 95 (appel anonyme et gratuit) (lun-ven 10h-19h)
L’AVFT, Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail et sa permanence téléphonique au 01 45 84 24 24  (lun-ven, 9h30-15h)
Une liste d’associations locales proposée par le gouvernement ici.
Une carte des associations et des centres d’hébergements en Ile-de-France pour les femmes victimes de violences dressée par le Centre Hubertine Auclert