Leur Orlando et le nôtre

Jeudi, l’Inter-LGBT a été convoquée en urgence par le Ministère de l’Intérieur pour un report de la Marche des Fiertés – et finalement un raccourcissement de son parcours – pour des raisons de sécurité… en réalité pour assurer la sécurisation des quarts de finale de l’Euro de foot. Euro qui avait déjà été pris comme prétexte pour repousser la Marche du 25 juin au 2 juillet 2016. Marche des Fiertés toujours : le 15 juin, soit 3 jours après Orlando, la région Ile-de-France récemment passée à droite, et à sa tête Valérie Pécresse, a annoncé sa décision de supprimer le char de la région et le financement associé. Ce genre de manœuvres ne seront ni oubliées ni pardonnées.

Cet article sera enrichi de témoignages et de ressources jusqu’à la Marche des Fiertés du 2 juillet.
N’hésitez pas à nous écrire sur oursesaplumes[at]gmail.com

Ces premiers témoignages ont été écrits dans les jours qui ont suivis la fusillade homophobe d’Orlando. Nous voulons les mettre en valeur et créer ici un espace de mémoire destiné à s’enrichir et à s’approfondir.

Témoignages au 28 juin :

AK :

Tu découvres la nouvelle dans un train Rennes/Paris qui te ramène à la réalité. Boule au ventre, manque de réseau, des bribes te parviennent que tu fais défiler sur ton smartphone jusqu’à épuiser la batterie. D’un site à l’autre ça répète les mêmes phrases, peu de contenu encore, une mise en perspective avec d’autres tueries US.  Tu rentres chez toi avec la gueule de bois, sans avoir bu d’alcool, tu aimerais que ton colocataire soit rentré mais tu ne sais pas où il est et ça t’inquiète un peu. Tu ouvres Internet, un moteur de recherche, tu lis tout ce que tu trouves, tu finis par avoir les yeux rouges. Le nombre de mort.e.s, les circonstances, la communauté visée, tu vas dormir avec des images de corps troués en tête. Tu te réveilles la nuit en repensant aux textos que tu recevais au lycée, les menaces de mort, les menaces de viol. Tu te souviens être montée au front pour demander des vestiaires safes à ton prof de sport, tu te souviens des crachats, des coups des « camarades » de classe et de tes paroles dans le vide.

Aujourd’hui comme cinq fois par semaine tu vas aller donner de ton temps de vie au Capital, tu vas fermer ton visage, tes pupilles, tes envies, tu vas laisser couler la violence symbolique. Ce sont de ces mots entre deux portes, dans le métro, devant l’école sur ton trajet quotidien, dans la bouche de ton voisin de table au mariage d’une amie ou à la cantine d’entreprise. Ce sont des mots sur la taille d’une ration de frites accompagnés de l’insulte consacrée, des imitations de ton de voix, des parodies de démarche, une critique sur une coupe de cheveux ou sur la couleur d’un vêtement pas assez ceci ou trop cela. Ce sont des mots qui ricochent et que tu entends quotidiennement et que tu entends aussi aujourd’hui. Tu voudrais tellement, dès maintenant, avoir la force de ne plus les laisser passer. L’oppression ne porte jamais le deuil, l’oppression ne ferme jamais sa gueule, tu te forces à contenir ta rage.

Tout ça passe dans l’actu pourtant, quelques gros titres incomplets qui bénéficient encore de leur droit à s’afficher au présent. Tout ça passe, tout ça est filtré par l’ascenseur de ton entreprise et n’arrive pas jusqu’au premier étage de ton open-space climatisé. L’humour insupportable ne prend pas de vacances, même le lendemain d’une tuerie qui ne semble émouvoir aucun de tes collègues. Tu vas pleurer dans les toilettes, tu prétextes une allergie, tu passes un temps fou à maîtriser la boule qui se manifeste dans ta gorge et voudrait faire du bruit. A l’heure du déjeuner encore ce sont des regards alliés que tu cherches. Mais dans cette précipitation à manger du trivial, les bouches ne disent rien de la tuerie homophobe de la veille. Les bouches entretiennent l’homophobie à la cool et rient sale, disgracieux, à t’en écorcher les oreilles. Alors peut-être oui, le jour est arrivé pour te découdre la bouche, le jour est arrivé pour recracher les blagues qu’on te force en rictus et que tu ne peux. simplement. plus. accepter. Et tu te dis, un peu confuse, un peu honteuse, que tu aurais aimé une autre raison de ne plus être l’introvertie de service, de ne plus touiller ta purée d’un air gêné en attendant que ça passe.
ça passe pas, non.
Le jour est arrivé.

Aurore :

Dimanche 12 juin, j’étais à Lyon, avec une amie et sa copine. Une très belle journée, bien plus agréable que Paris début juin. Un tour sur Facebook : 20 morts au cours d’une fusillade dans une boite gay. Choquée, j’en parle à mon amie. Sa copine avait vu passer l’info, mais ne savait pas qu’il s’agissait d’un lieu LGBT, à l’image du traitement médiatique qui suivra. Les heures passent, le nombre de victimes augmente très vite, le nombre d’articles aussi. Dans le train de retour à Paris, personne ne semble être au courant. Je me prends à chercher dans le wagon d’autres potentielles personnes concernées. Mais non, je pleure silencieusement et je sais à ce moment là qu’il me faudra m’entourer de personnes LGBTI les jours qui viendront.

Rassemblement le soir même, puis un autre le lendemain. Impossible de me concentrer la journée. Je suis en larmes sur mon vélo, aux toilettes, dès que je suis toute seule, et puis aussi entourée de mes amies à République. Et à nouveau quand les visages des victimes sont publiés, et que je réalise encore l’importance des mots, à parler uniquement d’homos, sans mentionner que les victimes étaient pour la grande majorité latinx, et qu’il y avait aussi des meufs queer, comme moi.

Des larmes qui rappellent celles qui survenaient à chaque épisode de la Manif pour Tous : chez moi devant le direct du Monde.fr, devant la sortie du métro à Censier en les voyant joyeusement se diriger par groupes de jeunes vers Place d’Italie, complètement inconscients de ma présence et des dégâts qu’ils produisaient, après avoir furieusement arraché un tract à une de ses distributrices à Port-Royal. Ce sentiment d’attaque contre ma communauté.

Deux semaines déjà, et deux semaines que mon sentiment communautaire s’intensifie de jour en jour. Des larmes de rage, d’impuissance. Je veux transformer cette douleur en colère, en amour pour mes proches, en lutte pour ma famille choisie. Orlando m’a encore rappelé que notre communauté se construit autour du deuil. Et m’a rappelé aussi l’importance de la mémoire, de garder une trace de tout ça. C’est pour ça que je témoigne pour Les Ourses à Plumes, et j’en profite aussi pour relayer cette initiative, pour ne pas pour ne pas oublier l’année 2012-2013 : https://memoiresilencieuse.wordpress.com/

Témoignages au 26 juin

Leslie :

« Twitter. Les tweets défilent. Fusillade dans un club. Dimanche, milieu de journée. Je suis venue passer le week-end avec ma copine, à Marseille. On était au bord de la plage. On s’est embrassées à la terrasse du glacier où l’on a commandé deux cafés frappés. On pouvait encore être bercées par l’illusion que dans nos sociétés occidentales, on était libres de s’aimer. Twitter à nouveau. Les premières réactions individuelles : « Mais personne ne dit qu’il s’agit pas d’une boîte-de-nuit, mais d’un club GAY ?? » Non, personne en France ne le dira d’abord. Quand on lit les premiers titres de presse, quand on allume la télé : pas une fois cette attaque qui visait la communauté LGBT+ d’Orlando n’est qualifiée d’homophobe. La tristesse qui nous envahit se double de colère. Comment est-ce possible que l’on taise cet aspect essentiel de l’histoire ? Ce silence qui nous tombe dessus est une nouvelle preuve de l’homophobie ambiante. Les personnalités politiques s’empressent de réagir. Jusqu’à Boutin. Boutin qui ose envoyer sa compassion aux victimes, aux familles des victimes. Mais nous n’en voulons pas de sa compassion. Tout le monde semble avoir oublié la violence des débats en lien avec le Mariage pour Tous. La tristesse d’abord, la rage ensuite. Et finalement, simplement l’envie de poursuivre les combats pour plus de visibilité. Être visibles et fièr.e.s, plus que jamais. Si l’on se posait encore la question de savoir pourquoi grossir les cortèges des Marches des Fiertés estivales, l’actualité vient de nous rappeler à l’ordre, nous rappeler qu’il faudra encore et toujours marcher pour nos droits et pour l’égalité. »

Thomas :

« Je suis gay. Je voulais offrir mon témoignage et exprimer mon ressenti sur ce qui s’est passé à Orlando. Ce massacre a été un choc pour moi d’abord parce que c’est le plus meurtrier des attentats aux États-Unis, parce qu’il a visé des personnes de la communauté LGBT dont je fais partie et puis de façon plus personnelle parce que j’ai vécu et travaillé à Orlando et que je suis déjà allé dans ce club.

J’ai toujours pensé qu’Orlando était une ville très tolérante envers les gays et lesbiennes principalement grâce aux parcs d’attractions qui attirent beaucoup d’entre nous pour le travail. Il y a même un événement majeur : les gay day le premier week-end de juin. Je sais aussi que la Floride est un état très conservateur et pas très tolérant mais je ne me suis jamais senti en danger quand je sortais là-bas. J’ai vu aussi beaucoup de personnes du monde entier faire leur coming-out à Orlando grâce à l’ouverture d’esprit des gens.

En novembre, pendant les attentats de Paris, j’ai reçu un soutien incroyable de tous mes amis en Floride et jamais je n’aurais pensé que ça serait mon tour de leur offrir mon soutien surtout dans un temps aussi court.

J’ai eu très peur de découvrir sur la liste des victimes le nom de quelqu’un que je connaissais. Je pensais aussi à tous les jeunes français qui comme moi pendant mon séjour auraient pu se trouver dans le club.

J’ai surtout été choqué par les réactions homophobes aux États-Unis et ailleurs mais j’ai aussi été impressionné par l’élan de solidarité à travers le monde. Je trouve dégueulasse que certaines personnes minimisent la gravité de l’événement parce que les victimes sont homosexuelles. C’est dommage qu’on puisse réduire une personne à son orientation sexuelle et j’ai peur que ça donne un exemple à suivre pour les fous qui ne sont pas encore passé à l’acte. »

Chloé :

« Pour moi « Orlando » c’était mon roman préféré. Celui de Virginia Woolf, qui suit un personnage traversant les siècles et changeant de genre sans que personne ne s’en étonne, une fable queer avant l’heure, pseudo-biographique, brillante et rebelle.
Désormais, Orlando, ce sera ce carnage. Fondateur, peut-être, comme celui de l’école polytechnique de Montréal ?

Il y a quelque chose de différent, de pire pour moi, par rapport au 13 novembre. Pourtant, c’est bien plus loin, bien moins inscrit dans mon quotidien. Comme le disait une amie, il y a aussi quelque chose de 2013, la Manif pour tous et les tombereaux homophobes et transphobes que nous avions dû encaisser. Orlando me touche plus. Parce que c’est la famille. Parce que nous sommes déjà si peu nombreuxses, déjà si exposé-e-s, déjà si violenté-e-s. Parce que ce n’est pas un massacre aveugle, cette fois, mais bien des meurtres homophobes, de cette logique qui veut nous empêcher d’exister, et si possible nous exterminer.

J’ai dit, et je répète, qu’il nous sera intolérable de voir ce deuil, notre deuil, être instrumentalisé à des fins répressives, racistes, islamophobes. Et je suis en colère, déjà, contre celles et ceux qui s’y livrent et nous empêchent, par là, de cicatriser à notre rythme, nous obligent à remonter si vite au créneau pour crier « Pas en notre nom ! ». Laissez-nous tranquilles, on n’a pas oublié vos slogans et vos votes, on n’oublie pas que le racisme et le sécuritaire s’abattent aussi, et beaucoup, sur les personnes LGBTIQ. Vous ne ferez pas votre marché chez nous, bande de charognards. On vous voit, aussi, ceux qui essayent de nous effacer de notre propre drame, qui parlent de terrorisme et esquivent l’homophobie, qui ne relaient l’info que pour servir les plats aux flics et à l’armée…

Et voilà. Orlando, c’est notre milieu, nos bars, nos petits ghettos péniblement conquis et aléatoirement tolérés. Ce carnage nous dit : là non plus vous ne serez pas à l’abri. Nulle part.
Les réactions nous disent : vous pouvez vous faire buter, on en tirera quelque chose politiquement. Votre douleur ? On s’en fout. »

A lire (en anglais):
> Queer Latinxs Share Love, Rage, Sadness and Strength For Our Family Lost in Orlando
> 80 percent of LGBT people killed are minorities
> Forty-Nine [Robot Hugs]