Où sont les autrices au baccalauréat ?

Il y a quelques temps, l’enseignante Françoise Cahen a publié une pétition sur Change.org pour demander plus d’auteures femmes dans les programmes de littérature du bac L. Devant l’ampleur du succès de la pétition, la ministre de l’Education Nationale avait répondu dans les termes suivants : « Je souhaite que désormais la place respective des auteures et des auteurs soit ajoutée à ces critères afin que les œuvres des auteures femmes puissent être étudiées. Un travail de sensibilisation sera par ailleurs mené afin que ce critère soit aussi retenu dans le choix des textes sélectionnés pour les sujets d’examens. »

Malheureusement, malgré cette réponse qui pouvait sembler encourageante, les sujets des filières S et ES cette année donnaient la parole à des auteurs qui faisaient l’éloge funèbre de leurs pairs. À croire que l’ampleur de la mobilisation n’a pas permis de choisir un sujet en incluant un ou des textes écrits par des femmes. En ce qui concerne le sujet des filières S et ES, on aurait pu envisager de reprendre les éloges funèbres prononcés en hommage à certaines grandes dames de la littérature, par exemple Duras ou Yourcenar. Julia Darmanin de BuzzFeed propose d’ailleurs une liste d’autrices qui pourraient être proposées au bac l’an prochain. De la même façon, plusieurs associations se sont mobilisées en lançant le hashtag #BacDeMecs sur les réseaux sociaux. 

Crédits © Leslie Préel

Plus globalement, les femmes sont sous-représentées dans l’enseignement de la littérature. J’avais moi-même soulevé cette question en adressant à la Ministre une lettre ouverte, publiée sur Yagg. « Dans le manuel de première que mes collègues et moi utilisons, les seules femmes à être citées sont Louise Labé, Marceline Desbordes-Valmore, Nancy Huston, Marguerite Yourcenar, Mary Shelley, Mme de La Fayette, Mme de Sévigné, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Amélie Nothomb, Virginia Woolf, Sapphire et Simone de Beauvoir. Treize femmes seulement pour près de deux cents auteurs. »

Crédits © Leslie Préel

L’argument fréquemment retenu pour faire perdurer cette suprématie des auteurs dans les programmes et les sujets d’examen est le petit nombre de femmes dans l’histoire de la littérature. Se cacher derrière le nombre, c’est refuser de fournir l’effort intellectuel qui consisterait à repenser les sujets dans une perspective féministe. Yourcenar, première femme à être entrée à l’Académie Française, parlait, dans son discours de réception, de la « troupe invisible des femmes » qui l’accompagnait. Penser qu’il n’y aurait pas assez de femmes à étudier, c’est encore une fois méconnaître l’histoire de la littérature.

J’ai moi-même fait passer les oraux des épreuves de français cette année. Sur les listes qui m’ont été remises, qui décrivent les activités faites par les candidat.e.s, l’absence de femmes est criante.

Mais peut-être que ce qui est le plus frappant avec ce que Françoise Cahen appelle ce « speed dating littéraire » c’est de se rendre compte à quel point le discours tenu par les enseignant.e.s modèle l’esprit des candidat.e.s et forge leurs représentations. En soi, ça devrait être un merveilleux outil pour les amener à penser par eux et elles mêmes et pour avancer sur le chemin de l’émancipation. Au détour des descriptifs, on peut découvrir une séquence qui traite de l’image « de la femme en littérature » et qui propose de penser l’évolution des figures féminines à la lumière de l’évolution du statut des femmes dans la société. Le projet en soi pourrait être intéressant. Sauf que tous les textes sont écrits par des hommes et présentent des personnages féminins manipulateurs ou infidèles ou dominés. L’image que la littérature, telle que nous l’enseignons aujourd’hui, donne des femmes est déplorable : cela a pour résultat que de jeunes adultes sortent du lycée en pensant que Merteuil est un personnage émancipé car elle manipule ses amants, ou que Bovary est une femme libre, parce qu’elle trompe son mari. D’abord, c’est une vision biaisée des œuvres (au demeurant immenses) de Flaubert et Laclos, mais c’est une grossière erreur sur ce que doit être un questionnement sur la place des femmes dans la littérature et au-delà dans la société.

Crédits © Leslie Préel

Les enseignant.e.s ont une responsabilité, et pas des moindres : celle de forger les esprits des adultes de demain. Or, ils et elles sont façonné.e.s par le poids des constructions sociales et des institutions, et tout esprit critique semble disparaître dès lors que l’on s’attache à rentrer dans le cadre de l’Education Nationale. Les mêmes problèmes se posent concernant la représentation des groupes minorisés, que ce soit les personnes racisées ou les minorités de genre et sexuelles. Valoriser à outrance le texte canonique au motif d’un socle culturel commun que l’ensemble des individus doivent connaître revient à schématiser, stigmatiser et finalement discriminer.

Les questions que pose la place des femmes dans les contenus d’enseignement sont en réalité les mêmes que pose la représentation de tout ceux et celles qui ne se reconnaissent pas dans le modèle dominant hétéronormé, cisexiste et blanc. Pour que l’Education Nationale (re?)devienne un fer de lance d’un progrès quel qu’il soit, il lui faudra un long et douloureux travail sur elle-même et les événements récents en lien avec le baccalauréat ne semblent pas indiquer que l’on soit sur la bonne voie.