TIC, colonialité, patriarcat – Nouvel ouvrage de Joëlle Palmieri

Le livre de Joëlle Palmieri, intitulé TIC, colonialité, patriarcat : Société mondialisée, occidentalisée, excessive, accélérée… Quels impacts sur la pensée féministe ? Pistes africaines, associe des témoignages de femmes rencontrées sur le terrain à une étude du cadre historique, sociologique et économique du Sénégal et de l’Afrique du Sud, afin de s’interroger sur les liens entre les inégalités de genre et les inégalités d’accès à l’information – ces dernières pouvant parfois de manière assez paradoxale créer des discours non dominés.

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©Africanbookscollective

Une première partie de contextualisation de la domination en Afrique

Ce livre s’ouvre donc sur une étude circonstanciée de ces deux pays. En effet, comprendre les fondements patriarcaux des politiques de ces deux nations lui permet, entre autres, de mettre en exergue la manière dont la discrimination genrée est orchestrée et maintenue au sein de ces deux nations. Si l’Afrique du Sud est le théâtre de féminicides et de viols impunis, si ce n’est parfois encouragés, par les politiques qui veulent réaffirmer la virilité et la supériorité de l’homme africain, le Sénégal est quant à lui le lieu d’une domination masculine moins ostentatoire car œuvrant particulièrement dans le cadre familial, mais pourtant tout aussi violente. Cette première partie de l’ouvrage est clairement dénonciatrice : sa lecture fait émerger un sentiment d’injustice mais aussi une colère froide face à tant d’inégalité et de cruauté envers les femmes.

Il était donc pertinent pour l’auteure de poursuivre sur la question de l’institutionnalisation du genre au sein de ces deux gouvernements, et d’en comprendre les conséquences. Aussi étrange que cela puisse paraître de prime abord, le Sénégal comme l’Afrique du Sud ont d’une certaine manière repris et intégré les questions de genre au sein des différentes constitutions et gouvernements. Il a par exemple été adoptée en 1994 en Afrique du Sud la Women’s Charter for Effective Equality, qui reprend et dénonce point par point toutes les discriminations vécues par les femmes. Quant au Sénégal, il autorise et soutient de nombreuses associations de femmes, notamment dans les milieux ruraux, à se réunir et à monter des projets économiques. Mais Joëlle Palmieri nous fait rapidement prendre conscience que ces bonnes volontés affichées ne sont justement que ça, c’est-à-dire une manière pour les Etats de faire bonne figure face aux relations internationales.

En effet, les femmes, que ce soit au Sénégal ou en Afrique du Sud, sont dépolitisées dans le sens où elles ne sont pas considérées comme des citoyennes à part entière mais bien plus comme des membres auxiliaires de la Nation, nécessaires à la reproduction et à l’organisation du foyer. On a de fait au Sénégal une dépolitisation des organisations féminines qui sont éloignées des instances du pouvoir en étant cantonnées à l’économie sous la tutelle des hommes, et en Afrique du Sud un choix de privilégier les distinctions de classe ou de race plutôt que celles de genre. Ces organisations, cependant autorisées et souvent affichées par les gouvernements, ont donc une unique vocation d’attester de la bonne volonté des États.

C’est pour cela que l’auteure fait une différence entre les organisations féminines, reconnues par l’Etat mais demeurant sous leur tutelle et n’ayant aucun but politique et les organisations féministes, qui elles ont une ambition politique affichées mais sont d’une certaine manière effacées, écrasées, par les gouvernants. Cette dichotomie ne peut réellement se comprendre qu’au sein de la sphère politique africaine, et non occidentale, car est pour l’auteure une conséquence de la décolonisation et de l’apartheid. Il est nécessaire de comprendre l’inégalité des genre dans le contexte des rapports de domination concernant tout aussi bien les classes, les « races », que les sexes.

Une deuxième partie sur les techniques d’information et de communication : quels liens avec la domination masculine ?

Ce n’est qu’après ces mises au point, particulièrement nécessaires, que Joëlle Palmieri se penche sur la question des TIC. Elle commence expliquer l’expression « fracture du numérique » qui a pour objectif de recouvrir l’ensemble des disparités d’accès et de contrôle entre les hommes et les femmes des TIC. En d’autres termes, cette tournure met en exergue le fait que les femmes ont moins accès aux informations et aux techniques de communication, notamment par manque de temps, de moyens financiers et par peur d’un rejet de la société patriarcale. C’est dans cette rémanence des relations sociales qui obligent les femmes à demander à leur mari l’autorisation d’aller au « cybercentre », ou encouragent les jeunes filles à s’occuper du foyer avant que d’aller à l’école, que l’on trouve la réelle difficulté d’accès et de contrôle des TIC par les femmes.

Cette seconde partie de l’ouvrage est plus difficile d’accès, car elle demande des connaissances que toutes et tous, moi la première, n’ont pas. Cependant, au fil des pages, on comprend que cette domination n’est pas obligatoire, n’est pas une fatalité. Les femmes parviennent à sortir des sentiers battus et à créer des espaces d’échanges et d’informations en dehors de la domination genrée, mais aussi de la domination du modèle « web » occidental. A travers ces initiatives, le féminisme prend une autre voie, celui de l’expertise du quotidien, afin de faire voler en éclats toutes les dominations évoquées précédemment : de classe, de « race », de genre, et permet d’ouvrir la voie à des changements réels. En décrivant les inégalités vécues chaque jour, en les dénonçant, les organisations de femmes africaines ne prennent toujours pas part au pouvoir politique, mais par contre, parviennent à aller contre la domination. De ce fait, la dépolitisation de ces groupes n’est pas un obstacle, tant que l’on parvient à faire une séparation entre les notions de domination et de pouvoir, qui sont dans ces pays deux entités politiques bien différentes.

Qu’en conclure ?

Si l’ouvrage de Joëlle Palmieri est extrêmement intéressant dans le sens où elle interroge et remet en cause des concepts tels que le féminisme, la domination, le pouvoir et la société de l’information au cœur de deux pays africains, il n’en demeure pas moins qu’il faut déjà être initié à ces questions pour saisir tous les enjeux décrits. Ce livre n’est pas une introduction au féminisme africain, loin s’en faut : les études très circonstanciées, les témoignages ainsi que les analyses en font au contraire un ouvrage de fond, de référence.

Je ne peux donc que vous conseiller de vous accrocher un petit peu, comme je l’ai fait… Et vous apprendrez alors beaucoup !