Comment comprendre le vote majoritaire des femmes blanches pour Trump ?

Note :  cet article s’appuie essentiellement sur les sondages de sorties des urnes de CNN. Il semble que Hillary Clinton ait remporté de peu le vote populaire, c’est-à-dire qu’elle soit majoritaire en voix (le système des grands électeurs n’étant pas aligné à la proportionnelle, il permet à Donald Trump de remporter l’élection). Les considérations développées ici sont donc à relativiser, et nous en saurons plus dans les semaines à venir. Cependant, il semble bien que le vote des femmes blanches ait été déterminant dans le basculement vers un gouvernement républicain, et cela doit nous interroger.

C’est à 53% que les femmes blanches ont voté pour Donald Trump. Si cette majorité n’est pas écrasante, elle est tout de même notable quand on regarde les chiffres des votes des femmes latinas (68% pour Clinton) ou noires (94% pour Clinton). (1)

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Elle est d’autant plus surprenant qu’une large part de la campagne a été marquée par les propos sexistes, pro-viol, anti-IVG etc…du candidat républicain. Et que d’autre part l’équipe de Hillary Clinton a tenté de toutes ses forces de mettre en avant la caractéristique de genre de leur candidate : le simple fait que ce soit une femme était un argument en soi.

Il serait presque satisfaisant de voir des femmes refuser de voter pour une femme seulement sur cette base…si le résultat n’était pas aussi catastrophique. Quoi qu’il en soit, il est clair que les femmes qui ont voté pour Trump avaient d’autres préoccupations en tête.

D’autres critères sociaux sont entrés en jeu, les (non-)dynamiques des mobilisations ont eu un impact sur le centre de gravité des votes, et enfin, ces électrices se pensaient manifestement d’abord blanches avant de se penser femmes : le maintien de la suprématie blanche a manifestement été l’enjeu central de cette élection.

Les femmes blanches…mais encore?

Les sondages de sortie des urnes montrent des informations contradictoires. Parmi les femmes blanches, celles qui ont suivi un cursus de l’enseignement supérieur ont voté à une courte majorité (51%) pour Clinton, celles qui ne l’ont pas fait à une large majorité (62%) pour Trump. Sachant que 35% des femmes et 40% des Blanc-he-s sont diplômé.e.s du supérieur.

Hillary Clinton n’a pas su convaincre ses semblables de voter pour elle – Crédits DR ©

D’autre part, même si nous n’avons pas le détail par genre, Clinton est minoritaire dans les banlieues (45%/50%) et les zones rurales (34%/62%). A l’inverse, dans les zone urbaines, elle est en tête (59%/35%). Rappelons qu’aux Etats-Unis la différence centre/banlieue est quasiment inversée par rapport à la France : « Aux États-Unis, à la différence de la France, les quartiers de pauvres, notamment les ghettos noirs, se concentrent majoritairement dans les îlots prématurément vieillis des premiers établissements urbains, c’est-à-dire en situation péricentrale au sein des agglomérations actuelles, même si un retour au centre des habitants les plus aisés se fait jour dans les métropoles américaines les mieux structurées. Les secteurs périphériques en revanche rassemblent l’habitat de l’immense classe moyenne qui s’est développée depuis un siècle et, surtout, depuis la Seconde Guerre mondiale. » (2)

Cela recoupe une autre information : les couches inférieures de la population (sous 50 000 $/mois, qui correspond à peu près au revenu médian)  ont voté pour Clinton, les couches supérieures (au-delà de ce seuil) majoritairement pour Trump.

On peut donc déduire de cela que les femmes blanches ayant voté pour Trump sont aussi celles qui ont vivent dans les banlieues et les zones rurales, et qui ont un revenu supérieur au niveau médian – malgré un niveau d’études plus faible. Ce qui correspond aussi à une réalité sociale : les Blanc-he-s sont plus susceptibles de vivre dans ces zones et d’avoir un revenu supérieur au seuil médian national. En effet, « le revenu médian annuel des ménages noirs représente aujourd’hui 69 % du revenu médian des ménages blancs américains » (3).

C’est donc aussi un vote de classe que nous observons à cette élection, puisque l’oppression de race et l’oppression de classe sont inextricablement mêlées dans des sociétés aussi profondément racistes que les nôtres.

Enfin, un autre critère social peut retenir notre attention : l’identité de genre et l’orientation sexuelle. Alors que la légalisation nationale du mariage entre personnes de même sexe vient tout juste d’être établie, et que les réactionnaires portent dans le débat public, de façon extrêmement agressive et insultante, la question de l’accès aux toilettes de leur genre pour les personnes trans, il est intéressant de constater que le vote des LGBT s’est porté à 78% pour Clinton. Il est donc raisonnable d’estimer que ce vote de femmes blanches, de banlieues et de zones rurales, plutôt aisées, est aussi un vote de personnes cis et hétérosexuelles… les femmes blanches ont aussi trahi la cause des LGBTIQ.

2. Le racisme aux Etats-Unis est plus déterminant politiquement que le sexisme

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Cette affirmation peut sembler contradictoire avec 8 ans de présidence de Barack Obama. Pourtant, l’émergence de Black Lives Matter prouve que la condition des Noir.e.s aux Etats-Unis est toujours critique. Après des années d’essor économique qui ont mené au mouvement des droits civiques dans les années 50 et 60, la revendication des Noir.e.s états-unien.ne.s est aujourd’hui de l’ordre non plus des droits mais de la survie.

Les Noir.e.s états-unien.ne.s ont un taux de chômage deux fois plus élevé que la moyenne nationale. Le pourcentage de familles noires sous le seuil de pauvreté est deux fois plus élevé que la moyenne nationale. 27% de la population noire vit sous le seuil de pauvreté, contre 15,5% de la population. Les Noir.e.s ont une espérance de vie inférieure en moyenne de 5 ans à celle des Blanc.he.s. Cela est directement lié au coût de l’accès au soin (4).

En 2013, si une femme blanche ne touche que 78% du salaire d’un homme blanc, un homme noir n’en touche que 75,1%, une femme noire 64% et une femme hispanique  54% (5). La ligne de séparation est donc bien raciale.

Les blanc.he.s représentent plus des deux tiers (69%) du corps électoral états-unien. Or leur poids réel dans la population est de 61,6% (6).  Cet écart est notamment dû à diverses tactiques mises en place pour restreindre le vote des non-Blanc.he.s, par exemple l’obligation de présenter un permis de conduire – ce qui crée une sélection sociale – ou la perte du droit de vote suite à un passage en prison – ce qui touche 6 millions de personnes et très majoritairement les hommes noirs et latinos.

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Le racisme d’Etat est toujours bien vivace et bien actif : le terme « school-to-prison pipeline » désigne le système qui relie l’école à la prison, en passant par les exclusions, les condamnations précoces, et la spirale des délits et de la pauvreté, et qui touche essentiellement les enfants noir.e.s. Un tiers des hommes noirs états-uniens sera incarcéré au cours de sa vie.

Face à cela, une question du sondage de sorties des urnes est frappante : « Est-ce que le système de justice criminelle du pays : – traite tout le monde avec justice / -traite les Noir.e.s avec injustice ? ». 74% des votant.e.s pour Trump ont choisi la première réponse, contre 71% des votant.e.s pour Clinton qui ont choisi la seconde.

On assiste clairement à un déni du racisme de la société, après des années de mobilisations sur le thème des violences policières et de l’acquittement systématique des policiers ayant assassiné des Noir.e.s. Il s’agit donc de toute évidence de la part des femmes blanches ayant voté pour Trump d’un vote raciste, destiné à maintenir la domination – la suprématie – blanche dans le pays.

3. Et le féminisme dans tout ça ?

C’est vrai, ça. On pourrait quand même se demander pourquoi des femmes votent pour un individu outrageusement sexiste, accusé d’agressions sexuelles et de viols. Est-ce que ça ne les chatouille pas un peu, tout de même ?

A la question « Est-ce que le traitement des femmes par Donald Trump vous dérange : beaucoup/un peu/pas tellement/pas du tout ? »

(à noter que la question en miroir pour Clinton portait sur ses e-mails, il était donc clair que le sexisme de Trump était LA casserole supposée du candidat), 50% des personnes interrogées ont répondu « beaucoup », et 19% un peu, soit 69% des votant.e.s qui désapprouvaient ses propos.  Dans les personnes qui ont répondu « pas tellement » (13%) ou « pas du tout » (16%), on trouve évidemment majoritairement (à 87/88%) des électeurs/trices de Trump, mais nous n’avons pas la répartition par genre. Ce qui est clair cependant est que parmi les 69%  ayant répondu être dérangées par ce traitement – dont on peut supposer une part importante voire majoritaire de femmes -, il y avait au moins 21% de répondant.e.s qui ont tout de même voté pour lui. Elles n’étaient donc pas excessivement dérangées par cela.

Il n’est pas suffisant de dire que les électrices de Trump sont racistes. Elles sont aussi, manifestement, sexistes et LGBTphobes. Cela soulève donc la question de l’état du mouvement féministe et LGBTIQ+ aux Etats-Unis.

Le féminisme états-unien a historiquement défendu les femmes blanches au détriment des Noir.e.s (y compris des femmes noires…) – Crédits DR©

Malgré des mobilisations féministes importantes sur les campus (les femmes blanc.he.s diplômées de l’enseignement supérieur ont voté d’une courte majorité (51%) pour Clinton), et le fait que Black Lives Matter ait été largement animé par des femmes et/ou des queers, le féminisme américain reste très fragmenté, avec des officines mainstream qui se sont rangées en bloc derrière Hillary au seul motif de son genre.

Le mouvement LGBTIQ+ mainstream a eu la même attitude, malgré les rappels insistants en début de campagne de l’opposition initiale d’Hillary Clinton au mariage homosexuel.

Les droits des femmes et des LGBTIQ+ subissent des attaques importantes, du harcèlement devant les Plannings familiaux aux meurtres terroristes dans les centres d’IVG. La tuerie d’Orlando, dont les victimes étaient très majoritairement Noir.e.s et Latinxs, aurait pu servir de signal d’alarme à l’urgence de « déblanchiser », les mouvements féministe et LGBTIQ+. Au lieu de ça, le soutien acritique à Clinton a occupé largement l’espace médiatique, et n’a pas permis l’investissement dans une construction à la base ni de tisser des ponts entre les luttes des opprimé.e.s.

Le critère de l’élection à la Cour suprême a été un facteur important dans l’élection présidentielle pour 69% des répondant.e.s. Or cette institution est historiquement déterminante pour les grandes questions sociétales (mariages interraciaux, peine de mort, IVG, ségrégation par sexe, dépénalisation de la sodomie, discrimination positive, manifestations homophobes, droit à la défense, mariage pour tou.te.s…).

C’est par cette « fenêtre » que revient l’enjeu réel : les questions sociétales. Ce qui est intéressant car le sondage CNN ne donne comme grandes questions déterminantes pour le vote que l’immigration, le terrorisme (favorables à Trump), la politique étrangère et l’économie (favorables à Clinton).

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On a bien là un vote réactionnaire, et même si c’est toujours difficile à admettre, un vote de femmes de droite (voir à ce sujet le livre éponyme d’A. Dworkin). Un vote de femmes qui préfèrent rester à leur place et assumer le rôle qui est attendu d’elles, car elles estiment que c’est leur devoir, leur nature. C’est donc sans surprise qu’on retrouve 58% d’électeurs de Trump chez les protestant.e.s et 52% chez les catholiques… et chez 54% des répondant.e.s qui assistent à un service religieux au moins une fois par mois. Si le critère est bien le maintien des rôles genrés, on comprend bien pourquoi ces femmes ont voté contre Clinton (malgré leur réserves (51% des votant.e.s « par défaut » ont choisi Trump), malgré (ou à cause) des campagnes la présentant comme la future première femme présidente.

Finalement, l’information la plus choquante dans le soutien majoritaire des femmes blanches à Trump, c’est de constater qu’autant de femmes blanches sont réactionnaires, racistes, sexistes, et LGBTphobes. Le mouvement féministe états-unien a une responsabilité historique pour peser sur cette situation dans les années à venir.

 

(1) Source : http://edition.cnn.com/election/results/exit-polls

(2) Vieillard-Baron Hervé, « Des banlieues françaises aux périphéries américaines : du mythe à l’impossible confrontation ? », Hérodote 3/2006 (no 122) , p. 10-24

(3) source : Observatoire des Inégalités

(4) Black Demographics

(5) Source: U.S. Current Population Survey and the National Committee on Pay Equity

(6) Quick Facts, United States Census Bureau