Le Beau Monde : l’amour de fil en aiguille vers l’émancipation sociale

Lebeaumonde15©Capture d’écran DVD Le Beau Monde (Pyramide distribution)

Le FIFF de Créteil qui s’est achevé le dimanche 19 mars 2017 a été l’occasion de (re)découvrir Le Beau Monde de Julie Lopes-Curval sorti en salles en 2014, dans le cadre de la section « Liberté(s) de voir ».

Avec une grande douceur, la réalisatrice aborde le sujet complexe des rapports de classes. Douceur dans la mise en scène, incarnée à l’écran par Ana Girardot, pour parler de situations, de paroles, qui peuvent être vécues très violemment. Sans trop atténuer cette violence, ce qui se perçoit comme une douceur dans la mise en scène est surtout une forme de bienveillance vis-à-vis de tous les personnages du film.

Loin des stéréotypes auxquels on aurait pu s’attendre sur un tel sujet, Julie Lopes-Curval expose avec une certaine justesse cette incompréhension mutuelle et involontaire de deux mondes qui ont pourtant quantité de choses à partager. Elle a accepté généreusement de répondre à nos questions et nous avons conservé ses termes et expressions en les signalant par des guillemets tout au long de cet article.

Lebeaumonde12©Capture d’écran DVD Le Beau Monde (Pyramide distribution)

Alice : travailleuse mutique et chanceuse

Repérée par une femme bourgeoise dans la pâtisserie normande où elle travaille, Alice est aidée pour entrer dans une grande école de broderie à Paris.

Julie Lopes-Curval a souhaité représenter la complexité des contradictions qui habitent une personne d’un milieu modeste allant vers un autre milieu en créant un personnage « timide, avec ses propres blessures » aux allures de « princesse » mais avec une part d’ombre, un certain mutisme qui empêche de savoir ce qu’elle pense et convient tout à fait à la pratique à la fois solitaire et raffinée de la broderie.

Lebeaumonde4©Capture d’écran DVD Le Beau Monde (Pyramide distribution)

La réalisatrice voulait que son personnage ait de la chance, et il est vrai que les chances d’Alice sont l’endroit où la fiction adoucit ce qui aurait pu constituer une réalité documentaire plus dure.

Alice ne manque pas pour autant de talent, un talent qu’elle porte sur elle (son pull) et qui est le fruit d’un travail préalable de longue haleine, visible aux yeux des spécialistes dans ce domaine. Elle travaille également beaucoup pendant sa scolarité et sur son temps libre.

Elle bénéficie cependant bien de beaucoup d’aides extérieures indépendantes de sa volonté : chance dans le fait d’être repérée, accompagnée en amont de son cursus à l’école, chance d’être grâce à cette rencontre logée gratuitement à Paris, chance de rencontrer à travers le personnage d’Harold un adulte plus mature qui a été traversé dans sa jeunesse par les mêmes questionnements qu’elle, chance « miraculeuse » d’être amenée dans une relation amoureuse qu’elle ne faisait certainement qu’imaginer au début.

Chances à l’entrée du nouveau monde, puis lutte contre le sentiment d’illégitimité

le-beau-monde© D. R.

Au moment des recherches des études que ferait son personnage, la réalisatrice a rencontré plusieurs personnes ayant fréquenté des écoles d’art, et elle a pu apprendre plus particulièrement dans cette école de broderie qu’elle a choisie, que certain-e-s étudiant-e-s avaient arrêté leurs études parce que « la vie à Paris était trop chère, ou parce que le choc des cultures était trop violent ».

Au-delà du romanesque de l’histoire d’amour impossible, une représentation de la réalité sociale de notre époque est bien présente. Inspirée autant par Chez les heureux du monde d’Edith Wharton que par La dentellière de Claude Goretta, Julie Lopes-Curval met en scène à sa manière des problématiques semblables qu’elle pense, à  juste titre, devenues presque taboues dans notre société. Si nous avons plus facilement accès aux études jusqu’à un certain niveau comparativement aux temps plus anciens, le choc culturel, la véritable mixité sociale restent malheureusement difficiles à vivre. Le sentiment d’illégitimité des personnes modestes perdure dans le nouveau monde qui « ne se rend pas compte » à quel point il est privilégié. Et aussi bien pour Alice que pour Antoine, dans leurs réactions face à ce choc, les torts sont partagés.

La réalisatrice a tenu à ne pas faire d’Alice « une pauvrette » mais à souligner son renfermement qui la confine à une grande difficulté voire une absence d’expression de ses sentiments et désirs ; ce qui la rend compliquée à comprendre pour Antoine et pour les autres. De même, elle n’a pas plus voulu qu’Antoine soit « un salaud », ni même un bobo. Antoine est avant tout un « bourgeois », qui démontre un certain courage en ce qu’il croit en ses idées et pour la tendresse qu’il a à l’égard de la famille d’Alice par exemple lorsqu’il la photographie. En effet, combien à l’heure actuelle rechignent à profiter de leurs contacts ? De leurs aides familiales et autres connaissances pour rêver d’un idéal plus élevé de lutte des classes ? Là encore, c’est ce qui fait la singularité du film de Julie Lopes-Curval, bien que le personnage d’Antoine reste crédible.

L’amour « miracle » : moyen d’apprentissage et d’égalité

Lebeaumonde10©Capture d’écran DVD Le Beau Monde (Pyramide distribution)

Si l’amour en général se perçoit comme un « miracle » pour la réalisatrice, il l’est d’autant plus dans cette rencontre entre deux personnes dont les routes n’auraient jamais dû se croiser.

Alice apporte à Antoine un regard plus grand sur le monde, plus précis sur la réalité et lui permet de relativiser beaucoup de choses qu’il perçoit comme des drames insolubles. Antoine encourage Alice à revendiquer son authenticité même si elle est perçue comme quelque chose d’étrange ou moquée par les personnes établies, garder sa force personnelle pour contester ce qui la trouble et tracer sa route. Dans la relation, il semble donner plus de confiance à Alice car son tempérament veut qu’il soit « dans la pleine expression de son désir, sans entrave », tandis qu’elle lutte toujours avec ses problèmes de légitimité.

Il croit lui apprendre à s’insurger, mais il semble ne pas comprendre qu’elle a d’autres sujets de contestation que lui et qu’elle a aussi sa propre manière de le faire. On voit très bien dans le film qu’elle n’a pas besoin de lui pour se rebeller face à ce qui la révolte, qu’elle va même s’emporter clairement et publiquement contre lui pendant l’exposition de photos qu’il organise. Elle ne l’a pas toujours fait spontanément au début, a plutôt d’abord encaissé les coups, comme lorsque la famille d’Antoine parle de sa famille dans son dos, mais sa colère se prépare bien avant son expression finale.

L’amour est pleinement « un moyen d’apprendre » la vie, et une manière d’atteindre une certaine égalité : « l’amour ne marche pas sans égalité, je crois ». Alice et Antoine, dans leur complémentarité, expriment ce qui les révoltent dans le monde, au sens large. Le monde d’Alice et celui qui est appelé le « beau monde » trouvent leurs limites, leurs failles, et découvrent leurs points de contact à travers cette relation d’égalité amoureuse.

Lebeaumonde6©Capture d’écran DVD Le Beau Monde (Pyramide distribution)

L’autre miracle apporté par cette relation est ce qui permet de dire à Julie Lopes-Curval qu’entre les familles et les amis de chaque membre du couple le dialogue peut toujours se faire, même avec peu de mots, qu’il y a une vraie circulation, malgré les ruptures réelles que suppose le passage d’un milieu à un autre, entre les personnes qui ont compté dans nos vies :

« quitter son milieu, quel qu’il soit c’est souvent une rupture, une trahison et on ne peut pas revenir et c’est quelque chose de très admis, comme si c’était normal. Moi je crois qu’on peut garder un dialogue, quel qu’il soit même avec des gens avec qui on n’a pas forcément plein de choses à partager mais on peut partager autre chose autrement. »

Lebeaumonde2©Capture d’écran DVD Le Beau Monde (Pyramide distribution)

Pour la réalisatrice, la fin du film, peut être perçue « un peu comme une scène rêvée, c’est le seul moment où ils peuvent enfin se parler et se dire des choses qu’on ne se dirait pas forcément dans la vie ». Malgré toutes les incompréhensions et l’impossibilité d’amour qui clôt la relation de ce couple socialement mixte, aucun-e des deux ne regrette l’histoire vécue. Illes repartent changé-e-s à certains niveaux, plus éclairé-e-s sur la diversité des expériences humaines.

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