« Accouchement. Les femmes méritent mieux »

Les Ourses à plumes ont interviewé Marie-Hélène Lahaye, autrice du blog Marie accouche là. Elle a publié un livre en janvier 2018 consacré aux violences subies par les femmes pendant leur accouchement : « Accouchement. Les femmes méritent mieux ».

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Pourquoi avoir dédié un blog et un livre à la thématique de l’accouchement ?

Marie-Hélène Lahaye : « Des amies m’ont racontées les violences obstétricales qu’elles ont subi, l’idée est venue ensuite d’une discussion avec un politique qui me disait que la question de l’accouchement n’était pas traitée par les féministes. J’ai donc lancé mon blog politique et féministe en 2013, pour prôner le respect à l’accouchement. L’audience a vite été forte, beaucoup de personnes, avec leurs témoignages, m’ont encouragé à continuer. J’ai ensuite décidé de publier un livre pour toucher le grand public de manière plus classique, élargir à l’ensemble de la société. J’ai repris mes billets de blogs que j’ai réécrits. »

De quoi parle votre livre ?

« Il aborde l’accouchement sous l’angle politique et féministe. Je déconstruis l’idée de la peur de l’accouchement car c’est ce qui vient en premier : la peur des femmes, mais aussi celle des soignant-e-s. Il y a une culture de la peur dans le monde soignant, liée souvent à l’ignorance, illes ne savent pas qu’avant, la principale cause de mort des femmes était les infections. Ce n’est pas l’obstétrique qui a sauvé les femmes !

J’explique dans mon livre ce qu’est un accouchement vécu par les femmes, leur vision de l’accouchement, pas celle du médecin. C’est important de leur donner la parole, expliquer les sensations, l’état d’esprit. C’est un processus qui fonctionne tout seul, il suffit de laisser son corps faire, pas besoin de connaissances.

J’analyse également tous les actes médicaux : d’où ils viennent, pourquoi, en quoi ils perturbent l’accouchement (touchers vaginaux à répétition, épisiotomie, interdiction de manger…) et l’absence du consentement. Je parle aussi des violences obstétricales.

J’aborde également les stéréotypes de genre, pour essayer de comprendre pourquoi on en arrive là, les représentations sexistes qu’ont les médecins de la femme. On considère que l’accouchement est une maladie et que les femmes sont faibles, dangereuses, irrationnelles. »

Quelles sont les violences les plus courantes ?

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« Dès le départ, les femmes sont souvent mal accueillies, on leur parle mal, elles n’arrivent pas dans un contexte bienveillant. On commence par leur faire un toucher vaginal ! Ensuite il y a le processus à suivre à l’hôpital, la femme est reliée à son lit, elle est accouchée sur le dos, on la prive de boire et manger, on la met sur perfusion. Des produits sont injectés pour accélérer l’accouchement, cela suit la logique d’optimiser et libérer le plus rapidement les lits, alors qu’il est primordial de respecter le rythme de chaque femme. Ce processus produit ensuite des complications, une surmédicalisation, l’utilisation des forceps… Les médecins pensent que puisque la femme et l’enfant sont saufs c’est bon, mais ce n’est pas suffisant ! Tout un mode de pensée est à déconstruire. »

Comment les soignant-e-s devraient appréhender les accouchements ? Que faut-il changer dans les pratiques d’aujourd’hui ?

« Un changement radical du système de prise en charge est nécessaire. Il faut une révolution car jusque-là tout a été fait dans l’intérêt des soignant-e-s et pas de la femme, il faut changer de paradigme.

Il faut revoir la formation des soignant-e-s, pour qu’illes apprennent que le corps des femmes est fait d’une série de réflexes, que l’accouchement n’est pas censé être dangereux. Les femmes ont besoin avant tout d’un soutien émotionnel, car l’accouchement est quelque chose de très extrême comme sensation. Aujourd’hui seule une petite minorité de médecins et de sages-femmes en ont conscience.

Des alternatives existent aujourd’hui, mais elles ne sont pas facilitées. L’accouchement à domicile pose problème à cause des assurances. Une sage-femme doit débourser environ 25.000 € en assurance pour pouvoir exercer à domicile, ce qui est dissuasif. Il existe 9 maisons de naissance autorisées en France, mais seulement 7 sont en fonctionnement et elles ne peuvent pas répondre à la demande qui est importante.

Il est également possible de choisir une sage-femme libérale et privatiser une salle d’accouchement dans un hôpital. Mais là encore c’est assez peu développé. On peut aussi faire attention à bien choisir son hôpital, se renseigner pour savoir quels sont les plus bienveillants et les moins interventionnistes. A Nanterre et Besançon par exemple, il y a moins d’1% d’épisiotomies pratiquées.

Taux de césariennes, d’épisiotomies... : comparez les maternités près de chez vous

Enfin, il faut rappeler que les femmes ont le droit de refuser tous les actes qu’on essaie de leur imposer (perfusion, touchers vaginaux…). Si on a pu en discuter avant avec l’équipe soignante, c’est encore mieux. »

Est-ce différent dans les autres pays européens ? Des exemples dont on devrait s’inspirer ?

« C’est un problème mondial. Les pays occidentaux et émergents utilisent tous une surmédicalisation, cela varie d’un endroit à l’autre. En France, il y a une domination très forte du pouvoir médical, on veut empêcher les femmes d’accoucher à domicile. En Belgique, le montant de l’assurance des sages-femmes est plus réduit (2.000 €), mais peu le font. La Belgique est moins dans une relation d’autorité, d’infantilisation qu’en France, mais, paradoxalement, il y a plus d’actes médicaux imposés à l’hôpital.

En Suède, il y a plus de respect du physiologique, il y a peu d’actes médicaux, seulement 5% utilisent une péridurale. Par contre, il y a un véritable problème d’accès aux hôpitaux, certaines femmes se voient refuser l’accès alors qu’elles sont en plein travail… Dans les pays du sud de l’Europe, les taux d’épisiotomies sont très élevés. La Grèce détient le record européen de taux de césarienne.

Ce qui est important n’est pas de prôner l’accouchement naturel à tout prix, mais la liberté de choix de la femme et le respect qui lui est dû. Il faut prendre en compte ses besoins et ses souhaits. »

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Journaliste, cette ourse adore écrire sur les thématiques qui lui tiennent à coeur : discriminations, santé, féminisme, luttes… De formation littéraire, c’est une droguée de lecture et d’écriture. Militante féministe et politique à ses heures perdues (ou gagnées !), elle a fait également partie d’un syndicat étudiant il y a quelques années. Cette ourse est une gourmande qui ne résiste jamais à un chocolat, ou à un pot de miel… Curieuse de tout, elle traîne ses pattes sur les réseaux sociaux à la recherche de la moindre info. Taquine, elle aime embêter les autres ourses. Elle est aussi connue pour ses grognements et son caractère persévérant. Elle ne lâche rien.

2 commentaires sur « « Accouchement. Les femmes méritent mieux » »

  1. En effet, les femmes méritent tellement, tellement mieux… Sur le sujet, l’épisode « La femme et la sorcière » d’un Podcast à soi (Arte Radio) est important. Merci les ourses pour ce nouvel article.

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  2. Le livre bien moins médiatique « L’accouchement est politique:Fécondité, femmes en travail et institutions » de Béatrice Cascalès et Laetitia Négrié est plus intersectionnel et va en profondeur, un extrait de la préface par Gail Pheterson:« Ce livre est un traité féministe sur l’appropriation institutionnelle des femmes  » en situation de maternité « . À partir d’une analyse clinique et scientifique, Béatrice Cascales et Laëtitia Négrié scrutent par le menu les actes et décisions des spécialistes de l’accouchement qui, en France, sont majoritairement des obstétriciens formés pour prévenir et suivre les grossesses pathologiques. Les auteures passent au crible les normes qu’ils appliquent en s’appuyant pour ce faire sur des recherches médicales, des études comparatives transculturelles, les recommandations de l’OMS, des témoignages des femmes en travail et leur propre pratique professionnelle en tant qu’accompagnante à la naissance et conseillères conjugales et familiales. Le jugement qu’elles portent sur les autorités médicales est aussi sévère que convaincant. Si elles saluent la mobilisation des féministes de nombreux pays contre « la violence obstétricale » et pour « l’accouchement respecté », elles déplorent que ce mouvement reste marginal en France et vont jusqu’à dire que la maternité est un « impensé féministe ». Dans le même temps, puisant dans les écrits français des chercheurs médicaux, des praticiens militants et des théoriciennes féministes de quoi élaborer et défendre leur critique politique, elles actionnent de puissants moteurs de changement dans ce pays. La maternité compte parmi les plus épineux champs d’exercice des pratiques sexistes et de l’idéologie mystificatrice, et c’est sûrement l’un des plus disputés. La pensée féministe de ce livre, en décrivant crûment la réalité de ce qui se passe derrière les portes des salles d’obstétrique, impose une reconnaissance de la construction sociopolitique – et non pas biologique – de l’accouchement et nous incite à prendre position en pleine conscience de solidarité avec les femmes en travail. »

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