Le corps féminin entre dégoût, tabou et hyper-sexualisation

On nous montre sans cesse des corps féminins nus, minces, épilés… Censés représenter la norme du corps des femmes. Paradoxalement, ce corps des femmes sur-utilisé dans la publicité, peut devenir aussi objet de dégoût et d’interdits. Comment se libérer de ces injonctions ?

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Surexploité par l’industrie de la publicité, le corps des femmes est cependant condamné s’il ne correspond pas aux normes lisses de la société. © Dwam

« C’est plus qu’un contrôle, c’est une dictature qui s’exerce sur le corps féminin » déclare la réalisatrice Agnès Jaoui sur RadioNova. Le corps des femmes suscite beaucoup de sentiments différents, parmi lesquels le désir et le dégoût. Paradoxal me direz-vous. Pas tant que ça. Pendant des années le corps des femmes cisgenres était limité à sa capacité d’engendrement, puis à mesure qu’elles prirent le contrôle et la maîtrise de leur corps, celui-ci est devenu un objet qu’il faudrait parfaire.

NOTE : Dans cet article nous parlons surtout du corps des femmes cisgenres (cis). Le terme « cis » désigne les personnes qui s’identifient au genre auquel elles ont été assignées à la naissance, en opposition au terme « transgenre/trans », pour qui ce n’est pas le cas. Cependant nous avons conscience que les femmes trans subissent aussi le poids des normes sexistes sur leur corps, tout comme les personnes trans assignées femmes (AFAB) et perçues comme telles, même si ce n’est pas leur identité réelle.

Alors, est-ce notre animalité que nous fuyons en nous épilant ? « Faut pas se leurrer les poils c’est vraiment moche ! » juge Mélody, étudiante. S’épiler signifierait donc se féminiser davantage et se parfaire. Un point de vue que le collectif Liberté, Pilosité, Sororité dénonce : « Les poils féminins qui sont tabous dans notre société sont justement ceux qui se développent à la puberté, et donc à la maturité sexuelle : poils des jambes, poils du pubis et des aisselles. Cela suggère un lien entre, d’une part, le tabou de la pilosité féminine et, d’autre part, la sexualité et le passage à l’âge adulte. […] De manière générale, les femmes, pour être considérées comme jolies et désirables, doivent avoir l’air inoffensives, « mignonnes », « délicates » : le glabre rappelle l’enfance et contribue sans doute à « adoucir » l’aspect physique ». Les membres du collectif, créé en 2018, ajoutent : « Nous trouvons ça terrifiant que notre corps, s’il est laissé au naturel, soit perçu comme monstrueux et dégoûtant. »

« J’ai mes ragnagnas »

Autre diktat : être discrèt·e lorsqu’on a ses règles. On cache notre serviette hygiénique ou tampons, on n’ose pas le dire à notre partenaire sexuel, on a du mal à passer en caisse avec juste des serviettes hygiéniques ou des tampons, on chuchote quand on veut dire qu’on saigne et surtout on utilise rarement le terme « règles » ou « menstruations ». Pourquoi une telle honte et un tel tabou pour une partie du corps qui permet par ailleurs de donner la vie ?

« On nous fait croire que les règles ça pue, mais moi je n’ai jamais pu déterminer qu’une personne a ses règles par l’odeur ! », ironise Mathilde, 25 ans. La doctorante strasbourgeoise fait une thèse sur le féminisme et l’anti-féminisme en France et en Allemagne. Elle regrette qu’en raison des messages véhiculés par la société, les films, les médias, les femmes ne se posent même plus la question de ce qu’elles veulent vraiment : « la volonté et le libre arbitre sont socialement construits, même quand une femme dit qu’elle a envie de s’épiler, ce n’est pas forcément vrai car elle est conditionnée », explique-t-elle.

Sur Instagram, Casa Colibri, une professeure de yoga, affirme qu’il faut « éduquer, faire comprendre dès l’adolescence, que les règles ça peut être autant un inconvénient qu’un cadeau mais jamais quelque chose dont on doit avoir honte ». Pour illustrer ses propos, elle a publié une vidéo de sa pratique en pantalon blanc au moment de ses règles. Une tâche rouge à l’entrejambe qu’on ne peut cesser de voir et une provocation pour rappeler que les règles c’est naturel. Le collectif Liberté, Pilosité, Sororité rejoint ce point de vue : « pour lutter contre des normes oppressives, il faut aussi miser sur l’éducation auprès des enfants et des adolescent·e·s pour leur permettre d’accepter leurs corps – dont leur pilosité – et ceux des autres pour devenir ainsi des adultes confiant·e·s et tolérant·e·s. »

Menstruophobie

L’artiste Dwam, se définissant comme nonbinaire, œuvre aussi pour lutter contre ce tabou, avec pédagogie. Iel a publié une série de photos intitulée « Periods period » où iel met en scène les témoignages des personnes interrogées sur leurs menstruations.
« Quasiment tous les témoignages reçus étaient extrêmement négatifs et douloureux. Ils font ressortir énormément les problèmes de genre et de dysphorie de beaucoup de personnes – mon entourage et audience étant majoritairement queer et souvent nonbinaire, et les règles profondément reliées à une féminité symbolique, ce n’est pas une surprise, à l’exception de celles qui voulaient avoir, ou ont déjà eu, des enfants. Pour faire simple : les difficultés liées aux règles, pour beaucoup, sont le prix à payer pour pouvoir enfanter ; mais pourquoi payer ce prix si on ne veut pas cette contrepartie ? Les témoignages mettent aussi en lumière tout un spectre de violences sexistes, du plus flagrant au plus insidieux. »

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Dans sa série de photos « Periods period », Dwam illustre les tabous autour du sang des règles. © Dwam

Autres exemples : la blogueuse Julie Grêde et son ouvrage Ragnagnas, une histoire sanglante (les filles savent pourquoi) ou encore l’Américaine Jen Lewis qui, avec son mari, récolte son sang menstruel pour le placer dans des récipients et en a fait également une série intitulée « Beauty in Blood ».

« Il est temps de dire que le sang menstruel n’est pas plus sale que le sperme dont on nous inonde le visage à longueur de porno. Il n’est pas plus triste que nos larmes. Il ne sent pas plus mauvais que le camembert qu’on se fait un plaisir de déguster avec un bon verre de rouge, et sa saveur est bien moins prononcée que la sauce soja dont j’asperge tous mes plats », écrit Elise Thiebaut sur son blog hébergé par Médiapart.

« Cachez ce sein que je ne saurais voir »

Plus énervant encore, le dégoût de l’allaitement. Jessica témoigne : « j’allaitais en soulevant mon T-shirt ou pull par le bas, du coup le haut du corps n’était pas découvert. Les gens ne voyaient pas toujours que j’allaitais. » Pas de remarque mais quelques regards gênés et interrogateurs toutefois. Pour elle le dégoût de l’allaitement est dû à la sexualisation du corps féminin : « Parce que la poitrine est sexualisée, qu’elle appartient aux hommes, ou qu’elle doit rester un outil de séduction ».

Si Jessica a toujours « estimé être dans son droit », elle est consciente que certaines femmes seront plus sensibles aux regards et à l’avis des autres : « Demander aux femmes d’allaiter à l’abri c’est les expulser une fois de plus de l’espace public. Pourtant un homme torse nu ne sera jamais taxé de personne qui atteint à la pudeur ».

Dwam approuve : « Si un certain dégoût et un stigma persistent, c’est pour moi lié au sexisme profondément ancré dans nos sociétés. Il y a cette volonté d’humilier tout ce qui se rapporte à la féminité, de cacher et de diaboliser le corps des femmes dès qu’il ne représente plus uniquement un objet sexuel. Je fais un parallèle avec les doubles standards liés aux corps féminins et masculins : on ne s’offusque pas des hommes qui urinent dans la rue ou s’exhibent sur les stades de foot. On voit des graffitis de pénis partout et c’est marrant, mais une femme allaite en public ou parle de ses règles et c’est l’indignation générale ? »

« Normaliser l’allaitement »

En Italie ou au Canada, des espaces sont réservés à l’allaitement. Selon un sondage du département de la santé britannique 6 femmes sur 10 se cacheraient pour allaiter et 1/3 se sentent gênées d’allaiter en public. Selon une autre étude citée par l’Obs, « 41% des Françaises trouvent « embarrassant » d’allaiter en public contre 18% des Américaines ». En juillet 2018, la mannequin Mara Martin a défilé en allaitant. Une belle manière de « normaliser l’allaitement » a justifié la top-model. « Quand on parle d’allaitement on dirait qu’on parle du sein, comme organe sexuel – alors que ce n’est pas un organe sexuel – et quand on parle de nos règles en fait on parlerait du vagin. Finalement, on parle d’un sujet de société mais ce n’est pas vu comme tel », souligne Mathilde.

Plutôt que de parler d’hyper-sexualisation, le collectif Liberté, Pilosité, Sororité préfère utiliser le terme d’ »objectification sexuelle ». « L’objectification sexuelle survient quand une personne est réduite à son corps ou à certaines parties de son corps (jambes, seins, fesses…), ce qui fait qu’elle n’est plus perçue comme étant une personne, avec ses idées, ses sentiments, ses émotions, etc. » Selon le collectif, c’est cette objectification sexuelle qui incite les femmes à suivre les normes de beauté de la société et qui crée certains tabous : « À cause de cette objectification sexuelle, le corps des femmes est considéré comme intrinsèquement « plus sexuel » que celui des hommes, ce qui implique qu’il doit être caché ». Le chemin est très long lorsqu’il s’agit de faire évoluer les mentalités mais Mathilde a bon espoir : « On commence à en parler, les langues se délient. La preuve, les médias s’intéressent à ce sujet. Cela n’aurait pas été le cas, il y a 30 ans ».

Ourse sur la route

POUR ALLER PLUS LOIN :
Mon corps, ton corps, leurs corps : le corps de la femme dans la publicité, de Bénédicte Lavoisier
Ragnagnas, une histoire sanglante, de Julie Grêde 
Le site Internet de Dwam 
Le site Internet de Jen Lewis
 Collectif « Liberté, Pilosité, Sororité »

 

Cet article a été publié dans le premier numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2018. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

 

 

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