Un documentaire qui met en images les mots et les silences de l’autrice Annie Ernaux

Nous avons assisté à la deuxième édition du festival Femmes en Cinéma au 3 Luxembourg à Paris. L’occasion de voir le très beau documentaire de Michelle Porte sur Annie Ernaux réalisé en 2014. « Les mots comme des pierres. Annie Ernaux, écrivain ».

Durant trois jours, du 15 au 17 mars 2019, avait lieu le festival Femmes en Cinéma au cinéma les 3 Luxembourg à Paris. A l’occasion de cette deuxième édition, de nombreuses réalisatrices, autrices et actrices se sont réunies au cours de projections suivies de rencontres. Créé en 2017 avant l’affaire Weinstein, ce festival veut offrir un nouvel espace ouvert à la parole des femmes pour renouveler les représentations, les histoires, les personnages et faire jaillir de cette façon une nouvelle réflexion pour penser différemment les femmes en cinéma.

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Samedi 16 mars à 17h était projeté le film de Michelle Porte « Les mots  comme des pierres – Annie Ernaux écrivain » dont la réalisation avait débuté en 2011 et s’était terminée en 2013. Michelle Porte est une réalisatrice, documentariste et scénariste française qui a réalisé de nombreux documentaires depuis les années 70, notamment avec Marguerite Duras dont elle était proche, ou encore Françoise Sagan. Ainsi en 2011, deux ans après la publication de son livre Les Années qui lui valut un immense succès, la réalisatrice propose à Annie Ernaux de la suivre sur les lieux de sa vie dans le but de cerner son œuvre littéraire et de permettre une réflexion sur ce que c’est que d’écrire sa vie et sur la forme de l’écriture même. Annie Ernaux est née en 1940 et fait partie des autrices majeures de notre époque, depuis 1974, date de publication de son premier livre. Elle a permis à travers chacune de ses œuvres d’éveiller toute une réflexion sur l’intime, l’expérience de l’amour, sur le déterminisme social et la difficulté à se développer et à grandir quand cela nécessite une « rupture culturelle » avec son milieu d’origine.

Si Annie Ernaux ne put être présente lors de la projection, la réalisatrice était bien là et avait convié à l’occasion la metteuse en scène Jeanne Champagne qui a adapté au théâtre plusieurs des textes de l’autrice (dernièrement Les Années). 

De la maison à l’école, le passé matérialisé en lieux de mémoire

En l’espace de 52 minutes, la caméra de Michelle Porte nous fait entrer dans l’intimité d’Annie Ernaux et éclaire l’autrice à la lumière des lieux qui ont marqués sa vie, à commencer par cette maison « qui protège » située à Cergy où elle habite maintenant depuis plus d’une trentaine d’années. Celles qui précèdent n’en sont pas moins essentielles, de la maison familiale à l’école, l’autrice accompagnée de la réalisatrice nous donne à voir les paysages de son enfance et de son adolescence : de Lillebonne à Rouen en passant par Yvetot où elle a grandi. Retourner sur les traces de son passé n’est cependant pas une expérience facile, il faudrait pour Annie Ernaux « se contenter de la mémoire, c’est là où sont les choses ».

En effet, il s’agit bien de partager à travers ce film-documentaire l’expérience du sensible et de l’intime puisque ce retour à soi, à l’autre c’est-à-dire à cette jeune fille qu’elle a été est l’occasion d’évoquer son œuvre littéraire intrinsèquement liée à son existence puisqu’il s’agit de récits autobiographiques (à l’exception de son seul roman : Ce qu’ils disent ou rien, paru chez Gallimard en 1977).

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Annie Ernaux dans sa maison située à Cergy © ANDERSEN ULF/SIPA

Il est alors question de la mère, féministe avant l’heure, femme forte qui portait en elle des caractéristiques supposées dites « viriles », une femme « à scènes » lorsqu’elle la « corrigeait », dont Annie Ernaux dit ceci « Je me suis sans doute faite à la fois pour elle et contre elle » (Une femme, Gallimard, 1988). A la différence de son père, doux et aimant qui l’a accompagnée à l’école jusqu’à ses dix ans et avec qui elle vécut cette « rupture culturelle », sujet principal de La place paru chez Gallimard en 1983 : « Les livres c’est bon pour toi, moi je n’en ai pas besoin pour vivre ».

L’écriture comme une nécessité

L’autrice évoque aussi l’enfant qu’elle fut, impatiente à l’idée d’entrer à l’école pour apprendre à lire, puis bouleversée lorsqu’elle apprend par sa mère à l’âge de 10 ans l’existence d’une grande sœur décédée un an avant sa naissance (L’autre fille, Nil, 2011). Il y aura aussi l’adolescence et la montée du désir, l’espoir de l’amour et les premiers émois, le rejet de l’autorité et du milieu d’origine à mesure que les années passent ; d’où la nécessité pour l’autrice d’écrire Les armoires vides. Annie Ernaux se confie sur le contexte d’écriture de ce premier roman, « une période de très grande souffrance », un récit alors nécessaire pour en finir avec cette sensation de « porter des valises de linges sales ».

Mais comment écrire sa vie ? Annie Ernaux définit son écriture comme une écriture « matérielle », « l’écriture comme un couteau » (titre donné aux entretiens menés entre l’autrice et Frédéric-Yves Jeannet, publié chez Gallimard en 2011) c’est-à-dire une écriture précise, affinée, aiguisée qui la rend universelle, une écriture venant des profondeurs, qui porte en elle quelque chose de lourd, de violent, quelque chose du réel : « Sortir des mots comme des pierres du fond d’un puit ou d’une rivière ».

Ainsi, Michelle Porte signe ici un très beau film, sensible et émouvant qui parvient à mettre en image les mots et les silences d’Annie Ernaux. Cette collaboration est le fruit d’une même quête, celle de l’intime qui a donné lieu a posteriori à la publication du livre Le vrai lieu. Entretiens avec Michelle Porte, paru chez Gallimard en 2014. Il est malheureusement difficile de visualiser l’oeuvre de Michelle Porte ailleurs que dans les festivals ou dans le cadre de projections spéciales, pour les intéressé-e-s restez bien attentif-ve-s aux prochaines programmations puisque ce documentaire n’est pas accessible sur Internet et n’existe pas en DVD.

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